Regards Novembre 1996 - La Cité

" Imaginer une politique de la citoyenneté "

Par Martine Bulard*


La crise qui secoue le système politique français montre que des formes actuelles d'organisation de la société et d'intervention politique sont pour partie obsolètes. Quelques pistes pour alimenter ce débat.

Changer la société devient une préoccupation majoritaire, avec une force inconnue depuis la fin des années 70. Mais les moyens pour y parvenir se sont complexifiés et sont peu perçus. Le sens même du changement souhaité (vers un progrès de civilisation ou un recul autoritaire) n'est pas établi d'avance. Dans la population, et parfois chez le même individu, cohabitent le sentiment d'impuissance et le besoin de tout bousculer, le dégoût de la politique et des attentes fortes à son égard.

Ces contradictions témoignent de la crise profonde qui secoue le système politique français. Tous les indicateurs sont au rouge avec tous les dangers que cela comporte. Ainsi, à titre d'exemple, seules 39% des personnes interrogées lors d'une enquête SOFRES, estiment qu'il serait très grave de supprimer l'Assemblée nationale; en 1988, elles étaient 66% (1). En revanche, les récents mouvements sociaux en apportent témoignage: l'action politique collective est jugée utile mais elle est déconnectée des institutions et des partis.

Renouer les fils ne pourra se faire qu'en prenant toute la mesure des tempêtes sous les crânes et des mutations en oeuvre, qui rendent, pour partie, obsolètes les formes actuelles d'organisation de la société et d'intervention politique. Quelques pistes destinées à nourrir le débat pluraliste.

 
1. Ouvrir un avenir avec un projet de société plutôt qu'un programme.

L'effondrement des pays de l'Est et la faillite des politiques social-démocrates, toutes deux présentées (et vécues) comme des alternatives crédibles au capitalisme, ont brisé les modes de représentation et les rapports d'adhésion aux systèmes globaux de changements. Les références n'existent plus, les demandes politiques se sont modifiées. A cela s'ajoute l'expérience française. Les électeurs ont l'impression d'avoir tout essayé.

Du coup, les citoyens ne croient plus guère aux programmes électoraux, élaborés dans des états-majors. Tout ce qui apparaît comme catalogue de propositions, même étayées par des solutions financières concrètes, est globalement rejeté: trop beau pour être vrai ou trop rabougri pour être enthousiasmant. C'est le devenir de la société qui préoccupe les gens, avec un double souci: faire face à l'urgence et se projeter dans l'avenir. Imaginer, avec eux, un projet de société, reconstruire des repères collectifs, les aider à être réellement acteurs, telle est la mission de tout parti ayant une ambition de changement. Autrement dit, chaque problème doit être abordé avec une connaissance approfondie des réalités concrètes (et pas seulement des grands principes), de façon à pointer les exigences de ruptures avec les gestions actuelles et donner le sens dans lequel inscrire, aussi bien l'action quotidienne que les réformes structurelles.

 
2. Renverser les priorités et soumettre l'économie au projet social et politique.

En France plus qu'ailleurs, la politique semblait décider de tout, selon une classification communément admise: le social en bas, le politique en haut, l'économie au centre, ou à côté (selon sa vision idéologique de la société). Cette hiérarchie s'appuyait sur un partage des tâches, accepté de tous: les entreprises géraient, les travailleurs travaillaient (et revendiquaient). L'Etat, porteur de l'intérêt général, appuyait les grands groupes et garantissait le marché, en le corrigeant plus ou moins, par des mécanismes de redistribution (Etat-providence), et par une intervention publique (budget, nationalisations...). La conquête du pouvoir central est alors déterminante, les partis de gauche proposant une correction plus forte et plus volontariste que la droite. Le clivage était clair.

Depuis la Libération, avec des heurts et des obstacles (liés à l'affrontement capital-travail), cette organisation a globalement fonctionné. Chacun, dans son rôle, participait, en quelque sorte, à un projet de développement mobilisateur, permettant un progrès de vie de tous (même les enfants des milieux les plus populaires étaient assurés de mieux vivre que leurs parents). Ce modèle a, aujourd'hui, volé en éclats.

La révolution informationnelle (qui permet d'échanger à toute vitesse informations, ordres, capitaux...et de produire hors du cadre national), la crise de l'efficacité du capital (2), la croissance financière ont fracassé ces liens historiques. L'emploi et les salaires, considérés depuis toujours comme un sous-produit de la croissance, deviennent des coûts à réduire. Quant à l'Etat, il consacre de plus en plus de moyens pour aider les groupes nationaux à occuper une place de choix au niveau international et de moins en moins de ressources pour assurer ses " fonctions correctrices ", alors que les dégâts sociaux deviennent gigantesques. La crise de l'intervention publique et du secteur public rend donc le pouvoir politique incapable d'assumer ses fonctions d'antan. Il y renonce de plus en plus.

Pour en finir avec cette impuissance, tout parti aspirant à peser sur les événements et à gouverner, devrait s'attacher à briser ces cloisonnements et hiérarchies établis. L'emploi et la formation, la sécurité de vie et l'ensemble des questions sociales doivent devenir la priorité absolue, autour de laquelle tout s'organise.

Dans un pays développé, l'activité salariale est le facteur essentiel de socialisation et de participation à la vie citoyenne. Or, ces liens sont inaccessibles à près de quatre millions de chômeurs souvent isolés. Quand on est " désocialisé ", on a toutes les chances d'être " dépolitisé ", alors que l'irruption dans le champ social et civique de ces populations est indispensable.

Ces liens sont mutilés pour des millions de personnes soumises aux emplois précaires et petits boulots, qui leur font perdre toute autonomie dans leur vie professionnelle et personnelle. Même ceux qui ont un emploi s'interrogent sur le sens de leur travail, leur utilité sociale.

Il n'y aura pas de revitalisation de la démocratie sans la construction d'un projet de plein emploi des capacités humaines. Cela suppose une autre efficacité fondée sur l'économie des capitaux et des richesses, une autre conception des pouvoirs qui brise les monopoles de gestion et garantit aux salariés des droits d'intervention, un rôle nouveau des entreprises qui ne peuvent se défausser de leur responsabilité vis à vis de la société.

 
3. Considérer l'individu dans sa totalité et intégrer les différences.

Le modèle d'intégration républicaine est en crise. La fracture des liens, nés du travail, qui ont (aussi) permis de construire une culture commune, n'y est pas pour rien. Mais ce n'est pas la seule cause. Ce modèle ne prend le citoyen que dans sa composante publique, les différences (religieuses, ethniques, sexuelles...) étant reléguées dans la sphère privée. Or l'individu aspire à être reconnu dans sa totalité, avec ses spécificités. Penser la différence pour construire la convergence, réinventer les valeurs universelles et repenser la République deviennent indispensables. Ainsi, partir de la différence entre les sexes conduit à poser la question de l'égalité homme/femme (et de la parité élective) en termes foncièrement nouveaux. C'est tout aussi vrai pour les luttes homosexuelles. Et plus encore pour les Français d'origine immigrée qui revendiquent leurs doubles racines, leur double culture. Cette question fait débat au sein des forces progressistes et à l'intérieur du PCF car le risque de repli communautaire existe, où chacun vivrait selon la loi de sa communauté, les autres étant considérés comme des étrangers (voire des ennemis). Raison de plus pour mener ce débat au grand jour. La France (comme l'humanité) est plurielle. Est-ce en effaçant cette réalité que l'on conjuguera le danger ? N'est-ce pas, au contraire, en affichant la volonté de vivre ensemble dans la différence que l'on dépassera les conflits ? Une différence revendiquée qui chercherait à instaurer des règles de vie communes (et non uniformes) pour bâtir un destin collectif.

 
4. Changer les institutions existantes, créer des espaces de délibérations

Cette volonté des individus de compter vraiment pour un, avec sa propre personnalité et toute son expérience, va d'ailleurs bien au-delà. L'aspiration à être consulté, écouté et entendu s'exprime massivement, en particulier dans les couches populaires. La mise en place des comités de quartiers, souvent à l'initiative des maires communistes, vise à répondre à cette demande. Mais la culture d'écoute et de partage des responsabilités n'est pas encore le lieu commun. Les entreprises défendent leurs privilèges. Le pouvoir considère le Parlement comme une chambre d'enregistrement. Quant à l'Europe, elle reste le domaine réservé du gouvernement et des entreprises, hors d'atteinte du citoyen (3). Pourtant des lieux de délibérations et d'interventions sont à inventer qui permettent d'élaborer des solutions et de bénéficier de l'apport du plus grand nombre, y compris ceux qui ont des opinions minoritaires. Il s'agit de démocratiser les institutions actuelles et d'en créer de nouvelles, d'élargir le rôle des élus et de favoriser la participation directe des citoyens.

 
5. Changer le rôle des partis, accélérer la mutation du PCF.

La crise des partis, la méfiance à leur égard est un véritable drame pour la démocratie. Certes, la médiation entre les citoyens et les institutions ne passe pas que par les organisations politiques mais elles en sont une composante incontournable. Le problème de leur renouvellement est crucial pour chacun d'eux. Les relations entre les partis sont elles-mêmes à reconcevoir, en toute transparence.

Dans cette recherche, le Parti communiste a plusieurs atouts.

- Malgré des forces organisées en régression, il reste un parti de militants, implantés dans les quartiers, proches des gens. C'est tout autant sa capacité à se déployer que sa possibilité de se renforcer qui est posée.

- Malgré sa culture protestataire et ses retards considérables, il a choisi de s'ouvrir sur la société et d'être suffisamment mobile pour refonder un projet alternatif au plan économique articulé à un projet de société novateur. Il s'y attache et en fait le pari, même si les premiers pas sont fragiles et parfois hésitants.

Accélérer le processus est vital car la souffrance sociale est insupportable et la société se fragmente. Il devient essentiel d'aider à ce que les citoyens soient en capacité et en situation d'intervenir, d'agir, de prendre des responsabilités, d'expérimenter des solutions neuves et d'en tirer toutes les leçons, ensemble. Pour l'heure, les aspirations émergent mais la citoyenneté n'arrive pas à s'exercer.

Pourtant, dans le parti communiste comme à l'extérieur, des forces disponibles existent. Les gens n'hésitent pas à s'engager dans des associations, et le plus souvent expriment un besoin de confrontations, d'échanges, de construction de convergences pour gagner en efficacité. Le PCF peut être perçu et se revendiquer comme un partenaire à part entière. Mais il doit se forger de nouveaux outils pour favoriser cet indispensable brassage entre ceux qui se sentent acteurs et ceux qui aspirent à le devenir. Il lui faut modifier en profondeur son mode de fonctionnement qui reste encore trop vertical, et imaginer un fonctionnement en étoile, avec une multitude de relations transversales et interactives, avec un coeur vivant et imaginatif, avec une nouvelle éthique du partage et de la responsabilité pour libérer la créativité de tous. Un fonctionnement qui permette de capter tout ce qu'il y a de neuf dans la société, de le mettre en commun, de le renvoyer de façon enrichie à la société, de faire fructifier les idées et les expériences d'actions, dans un va-et-vient continu. Cela intéresse les communistes comme ceux qui ne le sont pas.

 


* Redactrice en chef de l'Humanité Dimanche.

1. Voir l'article de Guy Michelat et de Michel Simon Changement de société, changement d'opinion, dans l'Etat de l'opinion 1996 (Ed.Seuil).

2. Un même volume de capital engendre moins de richesses produites qu'il y a vingt ans.

3. L'interdépendance est telle que la maîtrise par les citoyens des orientations européennes (et donc leur participation directe) est essentielle pour qu'ils puissent peser sur les enjeux nationaux.

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