|
" Un projet communiste radical, concret, crédible " |
|
Entretien avec Francette Lazard* |
|
La discussion préparatoire au Congrès se concentre sur quelques axes essentiels évoqués dans cet entretien.
Quel projet de société, quelle union avec le PS, quelles mutations internes au PCF ?
|
|
Tout le monde parle à présent de la crise politique.
Elle pose avec une force exceptionnelle la question d'une alternative, à tous ceux qui demandent aux communistes: dans quel sens s'organise votre réflexion ? Pour quel projet ?
|
|
Francette Lazard : Un mot d'abord sur le contenu " exceptionnel " du contexte du congrès.
Le mot n'est pas trop fort.
Je n'ai pas souvenir d'un congrès du PCF préparé dans une telle situation.
Car la société française est en état d'urgence.
Les milieux dirigeants cherchent à lui imposer au forceps un modèle social étranger à ses meilleurs acquis progressistes.
La marche à la monnaie unique cristallise ce choix, destructeur de liens sociaux et humains constitutifs de toute une civilisation.
Les droits démocratiques et les protections sociales, les garanties collectives, les services publics sont frontalement attaqués.
Les modes de socialisation des individus historiquement structurés par le travail et l'école laissent place à l'univers impitoyable de la précarité et du chacun pour soi, à la violence des rapports de force et d'argent.
La souffrance sociale et l'insécurité personnelle avivent l'angoisse collective, dans une situation qui devient insupportable.
Mais les capacités de résistance que révèle la société française s'avèrent elles-mêmes exceptionnelles. C'est le fond de la crise politique. On voit se développer, jour après jour, une conjugaison tout à fait inédite d'exaspérations, de colères, de rage même, de désespérance et de combativité, de sentiments d'impuissance et de montée en puissance de recherches d'issue. Qui peut dire ce qu'il en sera de la situation au moment où s'ouvrira le XXIXe Congrès ? Nul n'avait prévu en octobre 1995 ce qu'allait être le mouvement de novembre/décembre, dans sa portée, ses potentiels, les problèmes à résoudre dont il révélait l'acuité. La demande politique comme l'attente diffuse d'une autre conception de la politique sont en train de prendre une dimension nouvelle. Les centaines de rencontres publiques qui vont rythmer en novembre, à travers toute la France, la préparation du Congrès seront-elles à la hauteur des attentes ? Le Congrès lui-même sera-t-il une caisse de résonance de la mutation et des propositions communistes à la hauteur des problèmes auquels le pays est confronté ? C'est tout l'enjeu de la période et du Congrès: au point de rencontre possible des évolutions de très longue portée et des impératifs du plus court terme. Entre le cataclysme d'une régression de civilisation et les potentiels d'avancées émancipatrices inédites, le devenir de la société française est ouvert, pour le meilleur ou le pire. Face à un tel enjeu, " à quoi sert le Parti communiste ? Comment doit-il concevoir son rôle afin d'être pleinement utile à notre peuple ? " La question ouvre les documents mis en circulation en juin. Dans sa simplicité, cette interpellation directe sur la " fonction communiste " incite à éviter les facilités de proclamations de principes ! A l'écoute de la société, les communistes ont pris la parole. Les comptes rendus de leurs discussions, les réflexions échangées sont, en toute transparence, à la disposition de chacun: dans les locaux des fédérations départementales et même sur l'Internet ! En quel sens s'organise cette réflexion, pour quel projet ? Tout résumé est réducteur. Je m'y risque: un projet radical par son ambition d'émancipation sociale, concret dans l'enracinement immédiat de ses propositions, crédible dans la démarche politique qu'il propose pour avancer.
|
|
Les habitants de ce pays disent, majoritairement, qu'il faut changer la société.
Vous-mêmes, vous parlez du communisme comme idéal et comme perspective de façon nouvelle.
Pouvez-vous préciser les termes et les enjeux de ce débat ?
|
|
F.
L.: C'est un débat essentiel, au coeur de l'impératif historique auquel répond la " mutation " communiste.
Je pense que, si le Parti communiste n'avait pas entrepris d'enraciner son projet de société dans les évolutions d'une société française aujourd'hui déchirée par le capitalisme en crise, il aurait été incapable de contribuer utilement à la mise en mouvement des forces susceptibles de trouver des réponses progressistes aux problèmes posés.
C'est parce qu'il a entrepris cet effort qu'il a pu éviter un déclin que d'aucuns jugeaient définitif.
Et qu'il peut formuler aujourd'hui de hautes ambitions, en déployant la capacité d'initiative politique libérée par cette mutation: il suscite, déjà, un nouvel et très large intérêt.
La France contemporaine ne serait pas ce qu'elle est, dans ses meilleurs acquis, sans l'apport en longue durée du parti communiste. Celui-ci a su promouvoir l'intervention du monde du travail dans le champ de la politique, dans des périodes où la nation était confrontée aux enjeux cruciaux du fascisme, de l'occupation nazie, du colonialisme. Mais il a été, contradictoirement, limité et mutilé par une conception de son projet de société déconnectée du mouvement effectif de la société française, fixée, puis figée par le système de principes d'un " marxisme-léninisme " ossifié dans le modèle stalinien. Plus la question centrale de la période historique est devenue celle du changement de société, plus il est devenu vital pour le parti communiste de s'en libérer, d'enraciner l'élaboration du projet communiste dans la réalité, les potentiels et les urgences du présent. L'effort a été entrepris depuis la décision de 1976 de construire " à la française ", par et pour la démocratie, une société nouvelle. Les communistes sont en train de découvrir, en prenant la mesure des mutations de la société française elle-même, la fécondité de l'idée communiste. Non plus comme un idéal abstrait, projeté au-delà de la ligne d'horizon, mais comme la mise en perspective d'avancées de civilisation dont la formulation immédiate peut permettre d'ouvrir, dès maintenant, des horizons nouveaux et d'y identifier l'apport des communistes, leur utilité. On discute beaucoup des repères qui donnent sens et cohérence au projet communiste. Il n'est pas si facile de se dégager d'un système de référence qui structurait toute une culture, toute une identité collective. Le débat sur le " dépassement " du capitalisme en témoigne. La référence à l'abolition du capitalisme est parfois évoquée comme une garantie de radicalité dans le combat contre l'exploitation, la domination, l'aliénation du travail. Mais l'ambition communiste n'est-elle pas en train de s'affirmer avec une tout autre portée en découvrant, à partir de l'analyse des ravages du chômage et des précarités comme de la " révolution informationnelle ", l'exigence de civilisation d'un dépassement du marché du travail ? On est en train de vérifier, dans et par le débat, par exemple pour la " sécurité emploi-formation ", comment une idée nouvelle peut prendre force en se concrétisant.
|
|
Les questions de l'union, de vos rapports avec le PS et les autres forces progressistes semblent très débattues.
Où en est ce débat ?
|
|
F.
L.: Il se passionne ! Comment inciter le plus grand nombre possible de ceux qui commencent à s'intéresser aux propositions communistes à intervenir eux-mêmes, à favoriser par leur intervention la construction d'une union nouvelle ? Comment y faire mieux percevoir l'utilité politique de l'influence et du vote communiste ? La volonté réaffirmée de ne pas recommencer ce qui a échoué suffit-elle à en conjurer le risque, tant grandissent le rejet de la droite, la hantise du danger d'extrême droite ? D'autant plus que le système institutionnel est conçu pour structurer la confusion entre politique et délégation de pouvoir et organiser une bipolarité négatrice des diversités politiques...
La discussion s'enrichit de l'expérience récente des forums, des échanges qui se diversifient.
La cohérence de la novation communiste commence à s'y faire jour.
Il s'agit bien, pour reprendre la formule déjà évoquée, d'être à la fois radical, concret et politiquement crédible.
La démarche ancienne conduisait à opposer ces termes: pour unir, il fallait écarter - par décision de sommet - ce qui divise et donc en rabattre sur la radicalité.
Et pour être politiquement crédible, il fallait - toujours au sommet - reporter à des étapes ultérieures l'énoncé des propositions et finalités communistes dans leur pleine cohérence...
La proposition de " Pacte unitaire de progrès " permet de dépasser ces oppositions en incitant à déployer tous les potentiels de la force communiste pour élever le niveau de l'intervention citoyenne dans l'effort de construction d'une union nouvelle.
La discussion incite à préciser comment cette approche peut permettre de faire prévaloir de grandes avancées progressistes en mettant les formations politiques au diapason de la mise en mouvement du peuple. Sans préjuger des rythmes et des échéances. Sans opposer tout ce qui peut déjà être entrepris avec les forces les plus radicales à l'ambition d'élargir à l'ensemble des forces de gauche et progressistes tout le champ des rassemblements possibles sur telle ou telle question et à l'interpellation unitaire nécessaire pour mettre en lumière et surmonter l'obstacle que constituent les choix d'alternance du PS. Tous les termes du débat, maintenant et d'ici 1998, sont clairement soulignés et soumis à l'appréciation comme à l'intervention de chacun.
|
|
La majorité des Français estime qu'il y a des changements dans le parti communiste.
Les enquêtes d'opinion indiquent que l'intérêt pour le parti communiste a quasiment doublé dans la dernière période.
La mutation du parti communiste, ses transformations provoquent naturellement des débats.
Lesquels ?
|
|
F.
L.: J'ai l'impression de les avoir déjà évoqués ! J'ai aussi le sentiment que ces débats ont " bougé " depuis les questionnements de juin dernier: la mutation serait-elle allée trop loin, devrait-elle prendre une tout autre dimension, resterait-elle à faire ? Car - mais c'est justement le débat - la façon même dont le congrès se prépare n'incite-t-elle pas à développer cette mutation " avec la plus grande hardiesse, dans toute son ampleur et toutes ses dimensions " ?
Je pense vraiment, cela a été souligné dans le débat, que la mutation n'est pas un " point d'équilibre " entre les différents points de vue. C'est un impératif. La qualité des échanges qui se nouent à tous niveaux, leur contenu, exigeant sur le fond, serein et détendu dans le ton, montrent la fécondité d'une approche qui semblait encore irréaliste ou grosse de dérives en tendances quand le précédent congrès décidait de fonder l'efficacité communiste sur la promotion de la capacité d'intervention des individus, avec toute la richesse de leurs diversités. Tourner tous les potentiels militants, dans le respect des personnalités et des points de vue, à la rencontre de tous ceux qui cherchent comment faire prévaloir, contre l'hégémonie de marchés financiers, des choix de société libérateurs des potentiels humains, n'est-ce pas créer les conditions d'une mise en mouvement de toute la force communiste à la hauteur des urgences, des attentes ? |
|
* Membre du Bureau national du Parti communiste français. |