Regards Juin 1996 - La Planète

Du Cap à Soweto, sur la route des revendications

Par Myriam Barbera


Entretien avec Sam Shilowa

Les combats du syndicalisme sud-africain ont changé. Point de vue et évocation de quelques actions internationales.

 
Qu'est-ce qui a changé pour vous depuis la défaite de l'apartheid ?

 
Sam Shilowa : Pendant des années nous voulions mettre un terme à l'exploitation, nous débarrasser du gouvernement d'apartheid et le remplacer par un autre en vue de transformations économiques et sociales. Nous étions " anti-tout ". Aujourd'hui, ce pour quoi nous luttions a commencé à se réaliser. Nous devons défendre les intérêts, les besoins et les aspirations de nos adhérents: nous voulons de nouveaux logements, des investissements créateurs d'emplois, de nouvelles infrastructures. Mais les investisseurs préfèrent les placements spéculatifs où le profit est immédiat.

 
Comment conciliez-vous le soutien au nouveau gouvernement et la défense des revendications des travailleurs ?

 
S. S.: Nous soutenons les positions de l'ANC lorsqu'elles font progresser la démocratie, le changement, la création d'emplois. Quand se font jour des tentatives de rogner les droits des travailleurs, nous devons être à même de nous y opposer. La question n'est pas d'être contre l'ANC ou pour le gouvernement mais plutôt de savoir ce que nous représentons. Pour nous, ce qui importe est de trouver la manière la plus efficace et la plus rapide de mener à bien ces changements.

 
Comment les travailleurs sud-africains les apprécient-ils ? Que leur manque-t-il ?

 
S. S.: D'abord, ils sont des citoyens à part entière dans leur propre pays. Ils votent et participent au processus démocratique. S'ils peuvent installer un nouveau gouvernement, ils peuvent également le chasser. La deuxième chose en rupture avec le passé est la nouvelle législation du travail qui nous donne le droit de grève sans exclusive et l'accès à des informations sur les sociétés. Elle prévoit la création de comités d'entreprises, nous disposons maintenant d'un Conseil national pour l'économie et le développement, au sein duquel peuvent être discutées des questions relatives au marché du travail, au développement. Bien entendu, les travailleurs espèrent que la nouvelle situation politique va changer leur vie: un logement, le droit à la parole dans l'entreprise et le changement de pratiques sociales, la fin des discriminations, qu'elles soient fondées sur la race ou sur le sexe. Notre responsabilité est de nous assurer que nous ne faisons pas que parler du changement politique. Si nous n'oeuvrons pas en ce sens, le changement sera très lent.

 
Les salariés sont-ils toujours mobilisés ou attendent-ils presque tout du gouvernement ?

 
S. S.: Le 6 juin 1995, après l'échec de négociations entre le patronat et les syndicats, des manifestations ont eu lieu, mettant plus de 2 millions de salariés dans les rues. Nelson Mandela a pris la tête de la manifestation. Cela a permis des changements. Mais l'opposition veut toujours limiter le droit de grève, la liberté d'association, la sécurité sociale ou le droit à l'avortement. Evidemment, certains espérent que le gouvernement réglera les problèmes pour eux. Mais c'est à nous de continuer à agir. Nous voulons des changements sur le lieu de travail, devenir des citoyens économiques, une fiscalité moins forte pour les travailleurs et plus élevée pour le grand capital, une taxe sur les plus-values, etc.

 
Comment intervenez-vous sur le plan international ?

 
S. S.: Nous sommes face à des multinationales qui veulent dicter les termes du changement, face aussi au Fonds monétaire international (FMI) et à la Banque mondiale qui élaborent des programmes qu'ils imposent plus ou moins aux gouvernements. Nous sommes confrontés aux programmes d'ajustement structurel et à la dette du tiers monde. Que revendiquons - nous face à cela ? Quelle alternative proposons-nous ? C'est ce qu'il importe de déterminer. Quand le FMI et le G7 ressassent qu'il ne faut pas intervenir sur les marchés nous devons être capables de faire remarquer que si Bill Clinton n'avait obtenu du Congrès l'accord pour que 50 milliards de dollars soient débloqués, le Mexique se serait effondré. En revanche, lorsque nous demandons une intervention en faveur des travailleurs, les mêmes la refusent. Mais est-il possible de marginaliser durablement les travailleurs ? Pendant longtemps, nous avons vécu entre des murailles de Chine et nous avons eu tendance à nous considérer comme un mouvement syndical socialiste, et les autres comme un mouvement syndical procapitaliste. C'est caricatural. Ceux qui sont affiliés à la FSM doivent s'interroger sur la raison de leur présence en son sein. Cela ne peut être pour la défense du socialisme, mais pour le programme de la FSM, pour défendre les salariés. La même approche vaut pour la CISL. Elle ne peut se cacher derrière son combat contre la FSM.

 
Quelles initiatives prenez-vous ?

 
S. S .: Nous ne voulons pas constituer un bloc anti-affiliation a quelque " internationale " que ce soit. Nous poursuivons les discussions avec les trois. Sur des programmes précis, nous pouvons travailler avec des syndicats affiliés à l'une ou à l'autre, tels la Centrale des travailleurs de Cuba, l'Entente nationale des travailleurs de Pologne (OPZZ) ou le Congrès du travail canadien. Au COSATU, nos syndicats de branche participent aux SPI (secrétariats professionnels internationaux de la CISL). D'autres travaillent avec les UIS (Unions internationales des syndicats de la FSM). Nous constatons le besoin de créer un mouvement revendicatif puissant. L'étiquette de chacun ne nous intéresse pas. La question est: êtes-vous prêts à vous battre, par exemple pour la sécurité sociale ? Sans attendre, avec la CGT, l'UGTA d'Algérie, avec les Egyptiens, les Commissions ouvrières d'Espagne et d'autres, nous recherchons les actions communes à entreprendre. Avec la CGT notre collaboration bénéficie de quelque expérience. Nous préparons une rencontre entre une douzaine de syndicats.

 


* Secrétaire général du Congrès des syndicats sud-africains.

Propos recueillis par Myriam Barbera, le 5 décembre 1995 Traduction de Marie-Christine Laillod

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