Regards Juin 1996 - La Planète

L'itinéraire atypique d'un intellectuel

Par Francine Perrot


Antropologue, André Bourgeot vit depuis vingt ans plusieurs mois de l'année avec les Touaregs. Sa contribution dépasse l'étude de ces sociétés, s'ouvrant sur la société française.

Incorporé en tant qu'appelé à la fin de la guerre d'Algérie, André Bourgeot apprit un jour que l'on recrutait, dans l'extrême sud du pays, des enseignants sans autre diplôme que le brevet et le bac. Il avoue n'avoir entendu parler jusqu'à ce jour de Tamanrasset qu'à travers le fameux discours de De Gaulle...! Travaillant à la SNCF depuis l'âge de 17 ans, il vint ainsi aux études supérieures (sociologie puis ethnologie) par le besoin de comprendre les réalités, empruntant ainsi déjà la démarche des anthropologues: partir du terrain, rechercher ensuite des explications, en confrontant les faits sociaux aux faits politiques, économiques et culturels. Cet itinéraire, on le conçoit, le distingue de la plupart de ses collègues; pénétrer dans ce milieu assez fermé, dont les codes de comportements et les modes de relations lui étaient étrangers, ne fut pas chose aisée. Chercheur en sciences sociales (c'est le titre qu'il revendique), il interroge aussi bien la société française que les sociétés touarègues, son sujet d'études, en citoyen, en marxiste, au risque d'ajouter une différence " idéologique " à la distance sociale évoquée précédemment. Depuis 1982, l'activité du " chercheur " est devenue un métier, reconnu et intégré dans la Fonction publique, ce qui met davantage encore à l'ordre du jour la question de sa place dans la société. Il est en effet dans une position privilégiée pour acquérir des connaissances spécifiques et regarder les réalités de façon critique; ce qui pose en même temps la question de sa pratique sociale, qu'on ne peut séparer de la démarche scientifique. Communiste et travaillant en Afrique, André Bourgeot définit ainsi sa conception: " Si le vrai travail du chercheur est d'abord de savoir poser les bonnes questions issues de son immersion dans les populations concernées...peut-il se limiter à cette dimension ? Il existe plusieurs manières d'appréhender et de concevoir le rôle de chercheur dans le " développement "...la conception active (qui) consiste à s'appuyer fondamentalement sur les connaissances, sur les dynamiques internes des sociétés étudiées, en vue de permettre leur reproduction et leurs spécificités...cette approche implique que le chercheur doit tirer les conclusions pratiques, mais jamais définitives, de ses connaissances afin de faire des propositions concrètes issues de ce que disent, veulent et font les groupes sociaux sur lesquels il travaille sans pour autant devenir un " porte-parole "." (1) Anthropologue de terrain (ce qui devrait être un pléonasme !), il vit depuis vingt ans plusieurs mois de l'année avec les Touarègues, au Niger en particulier. Il a analysé, à travers quatre groupes de l'extrême sud algérien, du Niger et du Mali, les kel Ahaggar, les kel Ewey, les kel Adar et les kel Antassar, les transformations subies par les sociétés touarègues depuis la conquête coloniale jusqu'aux événements actuels. Les éditions Khartala ont édité un recueil de 26 de ses articles courants sur plus de vingt ans, sous le titre les Sociétés touarègues. Nomadisme, identité, résistances. Sur un sujet souvent traité de façon " médiatique " et qui ouvre la porte au mythe plus qu'à l'observation critique, ses articles sont autant de plaidoyers pour une démarche scientifique rigoureuse qui n'exclut pas la proximité affective. Le titre, les Sociétés touarègues, est à lui seul une affirmation qui ne va pas de soi; en effet, cela signifie qu'il distingue une communauté culturelle touarègue et des sociétés touarègues et donc rappelle leur diversité. Que ce soit pour l'étude de la gestion sociale des ressources naturelles, et plus généralement l'approche du nomadisme à travers les Touaregs ou encore la perception de leur identité, l'histoire intervient toujours, indispensable pour mettre les analyses sociologiques en perspective: ainsi en est-il dans les passages sur les crises du pastoralisme au XXe siècle, ou encore sur les différentes révoltes touarègues. En annexe, l'on trouvera les positions des rebelles touaregs aujourd'hui. Prendre position est le droit et le rôle du chercheur-citoyen, André Bourgeot ne s'y dérobe pas et ne recule pas devant le débat, souvent passionné. Il verse ainsi à la réflexion sur la nation, l'identité nationale, ses rapports à l'histoire, au territoire, et à l'organisation sociale, une contribution dont l'intérêt dépasse évidemment le cas des sociétés touarègues.

 


1. André Bourgeot, les Sociétés touarègues.Nomadisme, identité, résistances.Editions Khartala, pp.512-513, dans l'article " Chercheurs et citoyens: perspectives "

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