Regards Juin 1996 - La Planète

Chômage à la brésilienne

Par Robert Storms


Entretien avec Sebastião Neto

Point de vue très politique d'un syndicaliste sur les problèmes du Brésil

La CUT, Centrale unique des travailleurs brésiliens, créée en 1983, est la première organisation syndicale indépendante depuis le coup d'Etat militaire de 1964. Les liens qu'elle entretient avec le Parti des travailleurs, le PT, sont très importants et quasiment organiques. Le PT a été fondé en 1979 lors du Congrès des métallurgistes, mécaniciens et électriciens de l'Etat de São Paulo. C'est le premier parti de gauche à voir le jour dans la phase finissante du régime militaire. Dans les années 1977-1979 il y eut une première tentative de fonder un parti de gauche, à l'initiative de syndicalistes et d'intellectuels comme Francisco Weffort (actuel ministre de la Culture) et Fernando Henrique Cardoso (actuel président de la République). Projet qui ne put aboutir du fait de divergences politiques et idéologiques. C'est le syndicaliste Luiz Inácio Lula da Silva, dit Lula, qui fut élu à la présidence du PT, jusqu'en 1989, lorsqu'il se porta candidat à la première élection libre et directe à la présidence de la République depuis 1960. Son adversaire, Fernando Collor, emportera cette élection, mais il devra abandonner sa charge en 1992, reconnu coupable de corruption par une commission d'enquête parlementaire. A l'élection présidentielle de 1994, Fernando Henrique Cardoso l'emporte largement sur Lula. Elu au premier tour, il était soutenu par le Parti de la social démocratie brésilienne, PSDB, de centre gauche, fondé en 1988 et qui appuya Lula à l'élection présidentielle de 1989 et par le Parti du front libéral, PFL, de droite, formation issue d'un parti qui appuya le régime militaire. Ce cadre politique et syndical, complexe et instable, où les forces en présence n'ont pas encore atteint le degré de recomposition qui indiquerait la sortie définitive de l'ère militaire, éclaire l'analyse essentiellement politique de Sebastião Neto.

Quelle est la préoccupation prioritaire de la CUT dans le Brésil d'aujourd'hui ? Sebastião Neto: C'est évidemment celle du chômage, depuis le Congrès de la CUT en juin 1994. Mais ce fut un congrès très divisé et qui, dans les faits, n'a pu se clôturer. Il a fallu faire un accord politique, en dehors du Congrès, pour mettre sur pied une direction qui intègre les divers courants internes ayant obtenu plus de 10% des voix, ce qui est l'une des traditions de la CUT et constitue un niveau relativement satisfaisant de démocratie. Pour que ce congrès apparaisse comme le plus unitaire possible, il a fallu tenir compte des deux grands blocs qui s'opposaient dans la perspective de l'élection présidentielle, celui qui soutenait la candidature de Lula et celui qui appuyait Fernando Henrique Cardoso, ce dernier étant quasiment inconnu dans le milieu syndical et représentant la bourgeoisie, bien plus que Fernando Collor. Néanmoins, dans l'alliance PSDB-PFL, la composante la plus importante, sur le plan international et sur le plan intérieur, c'est le PSDB, qui commande la modernisation conservatrice. Le PSDB aurait pu faire alliance avec les secteurs populaires de la vie politique, il ne l'a pas fait. D'ailleurs la bourgeoisie brésilienne n'a jamais été capable de le faire. Mais le gouvernement Cardoso est le premier gouvernement réellement post-dictatorial, car, de 1985, année ou le dernier général président quitte le pouvoir, jusqu'à l'élection de Fernando Henrique Cardoso en 1994, il y a eu une sorte de vide où les mouvements populaires ont pris une grande importance, où se sont mis en place divers mécanismes institutionnels, mais qui ne furent pas tout de suite des espaces politiques largement ouverts. On n'était plus dans une dictature mais pas non plus dans un pays démocratisé. Dans cette configuration politique, la candidature de Fernando Henrique Cardoso pouvait apparaître comme potentiellement porteuse d'alliances, de cooptations, de modernisation économique. Mais son gouvernement s'est révélé fort peu capable de proposer autre chose qu'une politique basée sur la monnaie. Celle-ci, malgré la forte réduction de l'inflation, inquiète aujourd'hui certains secteurs de la bourgeoisie qui commencent à s'élever contre cette orientation. La CUT estime qu'il faut aller beaucoup plus loin, qu'il manque, à l'évidence, une opposition bâtie sur un programme fort qui prendrait en compte le problème des paysans sans terre, mais aussi l'ensemble des luttes sociales qui sont fort nombreuses aujourd'hui et que la CUT pourrait conduire.

 


* Dirigeant de la centrale unique des travailleurs brésiliens.

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