|
Incertitudes sur la Présidentielle russe Par Serge Leyrac |
|
|
|
Boris Eltsine sera-t-il réélu ? Et même, l'élection présidentielle aura-t-elle lieu le 16 juin, comme prévu ? Autant d'incertitudes qui avivent le malaise d'une majorité de Russes dans une société en mal de reconstruction.
Toute la campagne pour l'élection du président de Russie aura été placée sous le signe d'une double incertitude: Boris Eltsine a-t-il une chance quelconque d'être réélu ? L'élection aura-t-elle bien lieu, comme prévu, le 16 juin ? La menace d'une annulation ou d'un report sine die du scrutin a été agitée avec une intensité croissante par les partisans du pouvoir, au fur et à mesure que se confirmait l'essoufflement de l'actuel président candidat dans la course au Kremlin, derrière Guennadi Ziouganov, président du Parti communiste de la Fédération de Russie (PCFR). Lors des manifestations du 1er mai, Guennadi Ziouganov avait affirmé que seules une annulation ou la fraude pouvaient l'empêcher de l'emporter. Quelques jours après, le général Korjakov, confident de Boris Eltsine et chef de sa garde prétorienne, confiait (à l'Observer britannique) préférer une annulation de l'élection en raison, d'un " risque de guerre civile " qu'elle comporterait, quelle qu'en soit l'issue. Stratégie de la tension ou danger réel ? Cet exemple donne une idée du climat malsain entretenu systématiquement par le pouvoir et ses partisans. Si la population rejette majoritairement la politique économique et sociale actuelle, elle redoute davantage encore la violence d'une guerre civile. Boris Eltsine joue sur ce sentiment hérité d'un passé souvent tragique pour se poser en garant de la stabilité. Conformément à la Constitution, 105 millions de citoyens russes sont appelés à sélectionner, parmi une dizaine de prétendants, les deux candidats qui resteront en lice au second tour car il est peu vraisemblable qu'un des présidentiables dépasse les 50% des suffrages exprimés. Un second tour devrait avoir lieu trois semaines plus tard entre les deux premiers du 16 juin. Adoptée en décembre 1993, peu après la dispersion au canon du Parlement de Russie, la Constitution en vigueur, taillée sur mesure pour Boris Eltsine, donne, pendant quatre ans, des pouvoirs exorbitants au président. Celui-ci ne peut prétendre qu'à deux mandats consécutifs. Il peut légiférer par décrets, sans que la Douma (Chambre basse) élue puisse sérieusement le contrecarrer ou le contrôler. Clé de voûte d'un système ultra-présidentiel, l'hôte du Kremlin détermine les grandes orientations de la vie publique. Cette fois, l'enjeu est tel qu'il dépasse le cadre de la Russie et s'accompagne d'une immixtion étrangère sans retenue. Tout comme ils s'étaient fait une raison du remplacement brutal de Mikhaïl Gorbatchev par Boris Eltsine, les milieux dirigeants occidentaux s'accommoderaient du renvoi de ce dernier par les électeurs, à condition d'être relayé par un homme susceptible de poursuivre sa politique. De toute évidence, les capitales occidentales n'ont pas trouvé cet oiseau rare ou n'ont pas voulu tenter le sort dans une passe difficile: en dépit de son énorme impopularité, Boris Eltsine reste, pour elles, le candidat le plus malléable. D'autant plus que le risque est grand de voir lui succéder le dirigeant du Parti communiste Fédération de Russie. Le bilan de ses quatre années passées à la tête de la Russie constitue pour Boris Eltsine son plus lourd handicap. Si la perestroïka, initiée par Mikhaïl Gorbatchev, a rendu aux Russes les libertés de parole et de pensée, si elle a établi certains droits démocratiques, son échec sur le plan économique a permis l'arrivée au pouvoir de l'actuel président candidat. Derrière le drapeau " démocrate", le camp eltsinien, vivement stimulé par des " conseillers " occidentaux, a été obnubilé par le souci de détruire sans délai le système soviétique et sa charpente politique, le PCUS. Les considérations idéologiques l'ont emporté sur toute prudence. La volonté de faire table rase des structures soviétiques pour leur substituer une " économie de marché " ultra-libérale a pris le nom de " thérapie de choc". Le choc a été brutal pour la grande majorité de la population qui attend toujours la thérapie. L'éclatement de l'URSS, fin 1991, a permis l'apparition de républiques dont les dirigeants n'ont eu d'autre pensée que d'affirmer leur indépendance totale à l'égard de la Russie. Ce souci, poussé parfois à l'extrême, a entraîné une rupture désastreuse des liens entre des entreprises déployées sur tout le territoire de l'ex-Union soviétique. Pour sa part, la population russe a vu les dimensions de son pays sensiblement réduites et, du jour au lendemain, 25 millions de Russes installés dans les républiques périphériques sont devenus des étrangers contraints parfois à un exode massif vers une Russie hors d'état de les accueillir convenablement. Cette situation, aggravée par l'affaiblissement de l'armée et du rôle international du pays, a donné naissance à un sentiment largement répandu d'humiliation nationale. La Fédération elle-même a été mise en danger par des conflits interethniques, par des tendances centrifuges, aussi bien dans certaines régions que dans des républiques autonomes. La guerre en Tchétchénie est une des manifestations les plus dramatiques de ce phénomène encouragé initialement par un Boris Eltsine en quête d'alliés pour asseoir son pouvoir. La fin de l'économie planifiée étroitement contrôlée et administrée par le centre, était censée mettre un terme aux pénuries qui ont accompagné le système soviétique tout au long de son histoire. Les étalages des magasins se sont remplis, mais les tarifs prohibitifs des biens de consommations, en grande partie importés, les ont rendus inaccessibles au plus grand nombre. Si elle a changé de nature, la frustration a subsisté. La libération des prix a provoqué une inflation galopante laquelle, à défaut de stimuler la production, a asséché l'épargne des habitants et encouragé la spéculation. Les capitaux ainsi obtenus ne sont pas investis dans la production mais placés à l'étranger. En 5 ans, la production industrielle a baissé de 50%, et l'agriculture est en plein marasme. Sous la pression des institutions financières occidentales, le gouvernement a ralenti l'inflation en appliquant une politique monétariste draconienne qui a plongé des dizaines de millions de Russes en deçà du seuil de pauvreté. Le désengagement de l'Etat, brutal et sans préparation, a fait basculer dans le rouge de nombreuses entreprises du secteur public. Non content de réduire de manière drastique ses subventions, l'Etat s'est révélé incapable de financer les aides indispensables et promises. Déséquilibrées davantage, écrasées par une politique fiscale incohérente, les trésoreries des entreprises ne peuvent financer leur modernisation et, le plus souvent, elles payent leurs dettes, leurs fournisseurs et leurs salariés avec des mois de retard. L'Etat donne l'exemple en la matière, d'où ce que l'on appelle la crise des impayés. Au nom de la rigueur budgétaire, autre exigence occidentale, nombre de services sociaux ont été amputés et le système de protection sociale mis à mal. La privatisation des biens et entreprises de l'Etat a permis à des affairistes, à des milieux liés au monde du crime organisé, à certains capitalistes étrangers, de faire main basse, à des taux dérisoires, sur une part croissante de la richesse nationale. La corruption gangrène le pays où la criminalité reste incontrôlée. Le " système D " est devenu une sorte de règle d'or pour les entreprises comme pour les individus. S'il permet la survie, il ne contribue pas à la relance de l'économie. Cette situation a notamment empêché le développement du secteur tertiaire, des services, négligés jusqu'à l'absurde par le système soviétique. La montée rapide du mécontentement a mis un frein au libéralisme du camp eltsinien. La peur d'une explosion sociale a contenu jusqu'ici la volonté d'appliquer intégralement à l'économie russe les critères de gestion capitaliste: la fermeture des entreprises et des institutions non rentables auraient jeté sur le pavé des dizaines de millions de salariés. Néanmoins, d'après des statistiques incertaines, on dénombrerait dix millions de chômeurs. La différenciation sociale est de plus en plus accusée, avec une mince couche de " nouveaux Russes " à la fortune insolente et une masse croissante d'autres dont le niveau de vie décroît. La déception a, naturellement, gagné toutes les catégories de la population qui avaient accordé leur soutien aux " démocrates " et à Boris Eltsine. L'élection de la Douma, en décembre 1993, avait été un premier avertissement au pouvoir. Le mécontentement s'était traduit par l'échec des candidats du pouvoir conduits par le premier ministre, Egor Gaïdar. La condamnation du pouvoir avait été dévoyée par le succès du Parti libéral démocrate du démagogue populiste, ultra-nationaliste et xénophobe, Vladimir Jirinovski dont les outrances verbales n'ont pas suffi à masquer le soutien sans faille, dans les moments décisifs, à l'hôte du Kremlin. Malgré la désaffection de la moitié de son électorat (- 11%) lors de l'élection, fin 1995, de la nouvelle Douma, sa candidature à la Présidence est à considérer avec attention. Critiques envers le pouvoir, pour des raisons différentes, le centriste Grigori Iavlinski, le " patriote " Alexandre Lebed, le chirurgien et patron " autogestionnaire " Sviatoslav Fédorov, ont vu leurs candidatures hypothéquées par l'émiettement des forces politiques du centre, gauche ou droit. La position des uns et des autres sera lourde de conséquences au second tour. Encore que leur électorat soit très volatile et suive plutôt ses propres sentiments que les consignes venues d'en haut. Mais la bataille pour l'élection présidentielle aura été centrée autour de Boris Eltsine et Guennadi Ziouganov. Le phénomène le plus remarquable, outre l'échec retentissant du parti du pouvoir aux dernières législatives, c'est la place occupée aujourd'hui par le Parti communiste de la Fédération de Russie (PCFR), présidé par Guennadi Ziouganov, sur l'échiquier politique. Après l'effondrement de l'URSS et l'interdiction du PCUS en 1991, après le bombardement d'un Parlement indocile en 1993, l'avenir du PCFR semblait des plus compromis. Avec patience et ténacité, il a su exprimer les déceptions et les aspirations des victimes des réformes ultra-libérales du pouvoir. N'avoir pas encore apuré ses comptes avec le passé soviétique gêne l'élargissement de son assise sociale mais lui vaut la sympathie des nostalgiques du passé, pour certains, mais surtout de ceux qui regrettent les acquis sociaux et les sécurités que garantissait le régime précédent. Avec 22% des suffrages fin 1995, le PCFR est de loin le premier parti en Russie. La coalition " populaire patriotique", qui soutient Guennadi Ziouganov, est un regroupement hétérogène dont le PCFR est l'axe central. Sur ses marges, se trouvent des formations passablement compromettantes en raison soit de leur orthodoxie " communiste", soit de leur chauvinisme. Cette coalition représente 22 millions de voix. Mais pour être élu il lui en manque dix. Durant la campagne, l'affrontement a tourné autour de thèmes majeurs définis par le PCFR: rétablissement de la dignité et de la grandeur de la patrie russe; intégration progressive, par libre consentement, des républiques de l'ex-URSS; coexistence des diverses formes de propriété, le secteur public servant de locomotive à l'économie nationale; examen des anomalies dans le processus de privatisation; respect des pluralismes politique, philosophique et religieux; défense des acquis sociaux et des conditions de vie de la population; lutte résolue contre la criminalité; fin de la guerre en Tchétchénie. Conscient de l'impact de ce programme, Boris Eltsine a tenté de le reprendre à son propre compte. Il a signé à la hâte des accords d'intégration économique avec la Biélorussie, le Kazakhstan et le Kirghizstan. Avec l'aide financière de l'Occident, il a payé les salaires en retard. Mais ses professions de foi en faveur d'une plus grande attention au social ont été démenties par sa résolution à poursuivre les " réformes", condition du soutien de l'Ouest. La fin de la guerre en Tchétchénie, particulièrement impopulaire, lui aura valu les plus grosses difficultés. Sa démagogie, l'utilisation outrancière de l'appareil d'Etat et des médias ne lui garantissent pas la réussite. On peut dès lors s'interroger sur les raisons du soutien occidental à cette planche pourrie. Le programme de Guennadi Ziouganov n'est pas particulièrement révolutionnaire et n'a pas de quoi effrayer les capitalistes. L'idée d'un retour au passé y est tenue pour absurde. On peut penser que la volonté de mieux protéger les intérêts de la Russie dans tous les domaines affirmée par le candidat communiste est ce qui dérange les capitales occidentales. Mais ce sont les électeurs russes qui décident. |
|
Pour aller plus loin Jean Radvanyi La Nouvelle Russie.L'après 1991: un nouveau " temps des troubles " Masson-Armand Colin.1996. Sous la direction de Victor Ivanter et Jacques Sapir Monnaie et finances dans la transition en Russie.Un dialogue franco-russe.L'Harmattan.1996. Alexis Bérélovitch et Michel Wieworka La Russie d'en bas Seuil.1996
|