Regards Juin 1996 - La Planète

Faiblesses et force du syndicalisme international

Par Myriam Barbera


S'il veut pallier ses propres insuffisances et devenir un contre-pouvoir à la mondialisation libérale le syndicalisme international a rendez-vous avec sa rénovation.

Le mouvement syndical, bien que composite, fut longtemps structuré autour des deux blocs. Deux organisations internationales dominaient alors, la Confédération internationale des syndicats libres (CISL), et la Fédération syndicale mondiale (FSM). La rupture d'équilibre intervient avec la chute des anciens pays de l'Est. Bien que les syndicats anciennement affiliés à la FSM n'aillent pas toujours vers la CISL, le déséquilibre s'accentue. La vague de libéralisme a suivi, elle a accentué un rapport de forces extrêmement défavorable aux salariés. Pour y faire face, un besoin d'intervention syndicale grandit. Ni la CISL, ni la FSM, pas plus que la troisième " internationale", la Confédération mondiale du travail (CMT) ne l'assument car elles restent, pour l'essentiel, figées dans les schémas anciens, tandis que s'abattent les conséquences de la guerre économique que se livrent les multinationales: baisse des coûts du travail (entendez surtout baisse des salaires), mise en cause de la protection sociale, privatisation des services publics, mise en concurrence des travailleurs, délocalisations, utilisation des absences de législation sociale, et partout, aggravation du chômage, de la précarité du travail et de la pauvreté. Partout, le patronat exige plus fortement de se libérer des " contraintes sociales ". L'offensive libérale se double d'un renforcement de la répression syndicale dans tous les pays et de la mise en cause des législations sociales. La mauvaise santé des syndicats facilite ces attaques. Aux Etats-Unis, les grandes organisations ont perdu plus de la moitié de leurs adhérents, passant de 30 à 13 millions d'affiliés. La participation a également chuté en Grande-Bretagne et en Allemagne. Cela dans des sociétés qui ont beaucoup changé, qui se sont déstructurées, où l'on compte par exemple de très grandes masses de chômeurs et de travailleurs chômeurs, selon les jours et les heures, de travaux individualisés, etc.

Quelle organisation pourrait, à elle seule, tenir tête à des multinationales, certes concurrentes mais liguées contre les intérêts de leurs salariés ? Face aux énormes besoins d'actions plus précises, plus unitaires, des initiatives de dialogue ont cependant été prises et se développent entre les syndicats affiliés ou non à des organisations internationales. Même si ces efforts ne sont pas à la mesure de l'enjeu, ils encouragent à la persévérance. Il y eut d'abord le premier forum syndical international, en marge du sommet social de Copenhague. Mais un des signes importants, remarqué comme très nouveau en Europe et outre Atlantique fut, le mouvement revendicatif français des mois de novembre et décembre dernier. Si les travailleurs belges ont défilé en criant qu'ils voulaient " faire comme les Français", les Italiens, les Espagnols, les Britanniques ou les Allemands ont entendu peu ou prou dans le " tous ensemble " comme un écho à leurs revendications. La Confédération des syndicats allemands, le DGB, pourtant auteur d'une proposition d'une " modération " salariale contre des espoirs de maintien d'emplois, n'écarte pas la grève comme moyen de combattre les restrictions sociales annoncées. Des résistances s'opposent aux plans qui, de critères de convergence en monnaie unique, prévoient les privatisations, les suppressions de postes, les réductions de droits de toute sorte, de protection sociale, etc. Si bien que dans la Confédération syndicale européenne (CES), un esprit nouveau s'affirme, certains estimant que " le moment est venu de coordonner des luttes en Europe". L'autre idée qui progresse dans le syndicalisme international est de s'opposer à la mise en concurrence des salariés. Déjà, des comités de groupes existent dans un certain nombre de firmes en Europe. Ils travaillent à élargir leurs prérogatives à la multinationale toute entière, où qu'elle soit implantée sur la planète. Ainsi commence à prendre forme une résistance à la mondialisation libérale. Des rencontres ont lieu entre salariés français et allemands, entre ceux de France Télécom et Deustche Télécom, pour lutter contre la privatisation et ses suppressions d'emplois et contre les décisions allemandes de s'implanter aux Etats-Unis en échange de la possibilité pour les groupes américains de s'installer en Europe.

Enfin, aux Etats-Unis, où le syndicalisme a longtemps construit sa légitimité sur sa collaboration avec les employeurs, s'est produit ce que personne n'attendait. Le paysage social est transformé: beaucoup d'emplois sont devenus précaires et des centaines de milliers de licenciements sont annoncés. La part des salariés " protégés " tend à diminuer et avec elle le nombre de membres de la confédération syndicale américaine, AFL-CIO. Apparaît en même temps le besoin de rénovation, de pratiques syndicales plus combatives, plus démocratiques. Des actions ont eu lieu contre l'Alena, le traité liant Washington, Ottawa et Mexico, qui signifie licenciements pour des dizaines de milliers de salariés. Le dernier congrès de la AFL-CIO a traduit ces changements. La conception du syndicalisme, les aspirations des adhérents ont été évoquées et l'ancien président a été remercié à l'issue des débats. Des revendications ont été posées avec force. La nouvelle équipe a affirmé vouloir les porter dans un esprit combatif vers tous les salariés, notamment vers ceux qui sont privés de statuts. Tout comme elle souhaite clarifier ses relations avec le parti démocrate, et plus généralement avec les partis politiques afin d'acquérir plus d'autonomie. Autre objectif: faire en sorte que le syndicalisme américain reprenne sa place dans le syndicalisme international, travaille à de nouvelles coopérations. Pour la première fois, un dirigeant national de la CGT, Jean-Pierre Page, en charge des relations internationales a pu assister à plusieurs manifestations du congrès de l'AFL - CIO...

Pour lui, " l'échec des pays de l'Est est aussi celui d'une conception du syndicalisme ". C'est aussi l'échec d'un syndicalisme lié à un parti. Il existe aussi en Europe du Nord ou en Grande-Bretagne, ici les Trade Unions sont même membres du Parti travailliste. Défaut qui a dès l'origine épargné le syndicalisme français, né dans la séparation des appartenances, ce qui n'est pas sans effet sur le nombre de ses adhérents." Comment, avec si peu de syndiqués, parvenez vous à mobiliser autant, à être " incontournables " dans le débat politique français ?", demandaient - à propos du mouvement de la fin 1995 - des amis étrangers à Jean-Pierre Page qui répondait: " Cela dépend beaucoup du comportement des syndicats. Il s'agit d'être soi-même en fonction des intérêts des salariés."

Quoique affaibli, le syndicalisme international se porte moins mal. En Europe de l'Est par exemple, même si persiste le discrédit lié à leur attitude antérieure ainsi qu'à l'offensive libérale qui suivit, les syndicats restent une puissante force sociale de 75 à 80 millions d'affiliés. L'Entente nationale des travailleurs de Pologne (OPZZ), avec 5 millions de salariés, demeure après l'éclatement de " Solidarité " une réalité sociale remarquable. Ou encore, dans des conditions extrêmement différentes, trente ans après que ses dirigeants aient été physiquement éliminés, et en dépit d'une répression toujours féroce, le syndicalisme d'Indonésie renaît au sein d'un mouvement ouvrier combatif. Les questions de structures, l'appartenance à telle ou telle " internationale " syndicale se posent de façon moins lancinante. Plus de la moitié des syndiqués du monde n'appartiennent ni à la CISL, ni à la FSM, ni à la CMT, qu'ils soient membres du Cosatu d'Afrique du Sud, du Plénum intersyndical des travailleurs d'Uruguay, de la Confédération des syndicats nationaux du Québec, du Centre des syndicats indiens, de la Confédération démocratique du travail du Maroc ou de la CGT française. Lors du dernier congrès de la Confédération syndicale européenne (CES) nombre d'intervenants ont estimé qu'elle doit devenir " un contre-pouvoir syndical " pour être crédible. D'autres ont ajouté qu'elle doit pratiquer un syndicalisme sans exclusive, de rassemblement. On peut espérer que ces questions aboutissent à rendre intenable la mise à l'écart d'organisations syndicales aussi représentatives et combatives que la CGT. Celle-ci a quitté la FSM lors de son dernier congrès. Elle souhaite " militer dans un syndicat international renouvelé pour être efficace, capable de prendre des initiatives afin d'être un interlocuteur écouté". Pour Jean-Pierre Page, il a surtout besoin " d'une nouvelle conception et d'actions concrètes, à partir d'objectifs communs. Nous devons tous réfléchir à nous affirmer comme force indépendante, d'abord pour l'emploi ". Aussi, " Il conviendra de trouver une véritable juridiction internationale instituant un véritable droit d'ingérence syndical ".

 


* Philosophe.

1. Jean-Luc Marion, Sur l'ontologie grise de Descartes, Vrin.Et Sur la théologie blanche de Descartes (PUF).Jean-Louis Vieillard-Baron, " l'Instant chez Descartes " in le Problème du temps (Vrin).Nicolas Grimaldi, Etudes cartésiennes.Dieu, le temps, la liberté (Vrin).François Azouvi, Descartes relu par Maine de Biran.Sous la direction de Frédéric Kossuta, Descartes et l'argumentation philosophique (PUF)." Descartes, nouvelles interprétations ", Revue internationale de philosophie, no 195 de février 1996.Denis Kambouchner, l'Homme des passions (Albin Michel).Pierre Guénancia, Descartes et l'ordre politique (PUF).Etc.

2. Geneviève Rodis-Lewis, Descartes, Calmann-Lévy 1996.La Vie de Monsieur Descartes, d'Adrien Baillet, biographie de référence jusqu'à l'ouvrage de Geneviève Rodis-Lewis, a été récemment rééditée aux éditions de la Table ronde.

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