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Un philosophe qui n'appartient à personne Par Arnaud Spire |
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L'oeuvre de Descartes fait la démonstration qu'un texte n'est vraiment philosophique que dans la mesure où il appelle à la pluralité des lectures possibles.
Critique et fondateur à la fois, cet oeuvre fut reçu dès son élaboration comme une invitation à penser par soi-même.
1996. La célébration du 400e anniversaire de la naissance de Descartes est l'occasion de découvrir un philosophe sensiblement différent de l'image que s'en sont faite des générations de lycéens et d'étudiants qui avaient soigneusement rangé dans un coin de leur mémoire René Descartes, inventeur du cogito et père fondateur du rationalisme moderne. De nouvelles lectures sont à prendre en considération (1). Contrairement à une idée répandue, tout n'avait donc pas été dit, dans la première moitié du XXe siècle, par les commentateurs de référence que sont Léon Brunschvigg, Henri Gouhier, Ferdinand Alquié, et Martial Guéroult. A la veille de l'an 2 000, le XVIIe siècle s'avère moins unilatéralement classique qu'on ne l'avait cru. L'auteur du Discours de la méthode a vécu aussi sous le signe du baroque. L'itinéraire du penseur s'inscrit dans un double mouvement d'audace et de prudence. Mathématicien, médecin, il conserva sous le coude son Traité du monde. Apprenant la condamnation de Galilée, il renonça même à sa publication. Sa prise de parti en philosophie n'était pas dénuée de tolérance. En envisageant l'homme comme " maître et possesseur de la nature ", il a proposé une pensée volontariste de l'action, qui lui a valu jusqu'à nos jours un préjugé favorable de la part des révolutionnaires. Sans étendre explicitement sa réflexion au domaine politique, il sut rendre éloquents certains de ses silences. Si son hypothèse d'une tromperie radicale indigna les théologiens de l'époque, il apparaît, rétrospectivement, que sa foi de chrétien ne peut être mise en doute. Son oeuvre a essentiellement " ouvert la voie ". Comme le dira plus tard Hegel: " Il a repris entièrement les choses par le commencement ". Cette radicalité n'apparaît-elle pas de nos jours comme ce qui reste des révolutions culturelles qui scandent l'histoire de la pensée humaine depuis ses origines ? Descartes est, à ma connaissance, le premier philosophe à avoir écrit un ouvrage - le Discours de la méthode - entièrement rédigé en français. C'est paradoxalement cet ouvrage qui a été honoré dans le monde entier pour le tricentenaire de sa parution en 1937. La méthode cartésienne consiste à révoquer en doute tout ce qui relève de l'incertain pour reconstruire ensuite par un travail de l'esprit au moins une évidence forte, fût-elle celle de ne rien savoir qui irait alors de pair avec la certitude de soi. Elle porte un coup décisif aux tentatives de généralisation du scepticisme, élaborées dans l'Antiquité par Pyrrhon, Enesidème, et Sextux Empiricus. Elle fonde historiquement le doute en tant qu'instrument de recherche de la vérité scientifique. A la veille de la Seconde Guerre mondiale, la référence à la doctrine du philosophe Descartes s'identifiait, pour l'opinion publique, à l'amour de la clarté et de la distinction et donc de l'intelligence et de la langue, qu'on s'accordait à reconnaître comme caractéristique de l'esprit français et donc frontalement opposé à l'irrationalisme et à l'obscurantisme qui sévissaient alors outre-Rhin. Que chacun cultive sa faculté de concevoir et entretienne son esprit critique, n'était-il pas l'un des corollaires du bon fonctionnement de la démocratie représentative en France ? Dans cet esprit, Geneviève Rodis-Lewis (2) remarque que Descartes a même souhaité, dès le Discours de la méthode, que les femmes puissent entendre quelque chose de sa philosophie. Cette idée selon laquelle le Descartes du Discours de la méthode caractériserait l'esprit français a une longue histoire. Il a fallu à peu près un siècle et demi pour que le doute, mis au service de la recherche d'une vérité, sorte des écoles pour pénétrer dans la société. Cela se passe avant, pendant, et après la Révolution française de 1789. Le doute cartésien a contribué à miner les prétentions de la monarchie à l'absolu. L'esprit critique devient progressivement le critère commun de l'intelligence pour tous les peuples d'Europe et bientôt des Etats-Unis. Avec le rejet de " l'argument d'autorité " commence l'histoire de la laïcité citoyenne. La conviction fondée sur la pratique du doute finira par devenir l'âme des Républiques libérales modernes qui assurèrent, un temps, le progrès des sociétés au début du XIXe siècle. L'idée que les Français sont cartésiens date donc de la fin du XVIIIe siècle. Cela ne signifie pas que la pensée du philosophe ait jamais été admise d'emblée dans l'université française. C'est en Hollande, en Italie, et paradoxalement en Allemagne, qu'elle fut enseignée d'abord, mais essentiellement dans son rapport avec la physique et la théorie de la science. Dès lors que cette physique fut supplantée par celle de Newton, beaucoup de représentants des Lumières se mirent à contester la " métaphysique " de Descartes. Ce fut par exemple le cas de Voltaire dont les Lettres anglaises prennent partie pour Locke et Bacon, adversaires empiristes anglo-saxons du philosophe français. Ce paradoxe apporte un éclairage qui relativise l'absence de suites données à la décision prise en1793 par la Convention de transporter la dépouille du philosophe français au Panthéon, et explique pourquoi, n'étant pas avalisée par le Directoire, le décret attend encore aujourd'hui son application. Le signe d'égalité posé entre l'esprit français et l'esprit cartésien connut ses heures de gloire sous l'Empire. Le penseur français Degérando, catholique et royaliste, est le premier à avoir considéré, en 1804, la rationalité cartésienne comme " un caractère distinctif de l'école française ". En 1807, le socialiste Saint-Simon - collaborateur d'Auguste Comte avec qui il rédigea plus tard le Catéchisme des industriels - affirme que le scientisme " appartient à Descartes comme individu et aux Français comme nation ". Arguant qu'on ne peut être à la fenêtre et se regarder passer, le philosophe français Maine de Biran propose vainement de substituer à la distinction cartésienne de l'âme et du corps celle du subjectif et de l'objectif. Il n'est guère entendu. En 1828, Victor Cousin continue de rendre hommage au philosophe en ces termes: " Cet homme, messieurs, c'est un Français, c'est Descartes ! ". C'est l'époque où " le spiritualisme universitaire " a le plus grand besoin de fabriquer un Descartes à usage interne, lui permettant de proscrire du même coup les trois quarts de son oeuvre et l'essentiel de son esprit. Pour ceux-là, le Discours de la méthode a été écrit, non pour aider à l'intégration critique des innovations scientifiques dans le savoir existant, mais pour relativiser toute connaissance autre que celle de soi-même. Le mythe du penseur français de " bon sens " et partisan du " libre arbitre " a continué de s'imposer à travers Charles Péguy qui qualifiait Descartes de " cavalier français parti un jour d'un si bon pas ", à travers Alain qui pensait que " l'esprit, maître de l'ordre " avait trouvé sa place dans le cartésianisme, et à travers Paul Valéry qui décelait dans l'oeuvre et la vie du philosophe " les caractères les plus nets et les plus sensibles de l'esprit français ". Privilégiant l'aspect positif de cette tradition, le Parti communiste a joué, en 1937, un rôle important dans la célébration du tricentenaire du Discours de la méthode. Georges Politzer avait alors souligné à quel point il serait non conforme à l'esprit même du cartésianisme, de s'en tenir à la conception d'un Descartes, " figure définitive de l'intelligence de la bourgeoisie ". En 1946, à l'occasion du350e anniversaire de sa naissance, Maurice Thorez, faisant de Descartes une sorte de précurseur de Marx, souligne dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne que " sa philosophie renvoie à l'action et nous dit que nous pouvons nous-mêmes forger notre destin ". Les communistes ont depuis renoncé à fonder leur activité politique sur une philosophie, fusse celle qui se dégage des analyses décapantes de Marx. Ils ont entrepris de libérer la réflexion philosophique moderne des dogmes politiques qui l'ont longtemps enserrée. Qu'il ait fallu attendre que la tradition selon laquelle la philosophie régnerait sur toutes les connaissances ait été publiquement contestée par les stars de la " nouvelle philosophie ", pour que le sens du cartésianisme s'inverse dans l'opinion publique, n'est guère contestable. En 1976, Jean-François Revel entreprend de déconstruire " le mythe " de Descartes précurseur, fondateur de l'esprit scientifique moderne et du rationalisme philosophique. Son Descartes inutile et incertain ouvre la route aux attaques des " nouveaux philosophes " contre l'exceptionnalité française. André Glücksmann suggère en 1987 dans son Descartes, c'est la France que l'auteur du Discours de la méthode personnifie trois traits de caractère profondément français: " l'inaptitude à tirer parti des leçons de l'expérience, l'incapacité de supporter la contradiction, et le refus de changer d'avis devant une objection valable ". A cette époque, qualifier un esprit de " cartésien " devient pour le sens commun beaucoup plus péjoratif que laudatif. La pensée de Descartes a aujourd'hui une influence internationale certaine, notamment au Japon et aux Etats-Unis. A force de le réfuter, on en est venu à mieux étudier ses textes, retraduire ceux qui ont été écrits en latin, et finalement les lire sans préjugés. Etre cartésien, c'était à l'origine mettre en relation la subjectivité de toute connaissance avec l'apparition de la " physique mathématique ". C'était aussi mettre l'existence de Dieu, ou de l'absolu, au bout d'un raisonnement critique, et, par conséquent, nier la spécificité de la foi. C'est aujourd'hui enrichir la réflexion philosophique de l'historicité et de la relativité des connaissances scientifiques. C'est aussi admettre que l'irrationnel puisse être analysé et rationalisé, sans pour autant être réduit à quelque chose d'autre que lui-même. L'oeuvre de Descartes fait la démonstration qu'un texte n'est vraiment philosophique que dans la mesure où il appelle à la pluralité des lectures possibles. Ce serait, dans ces conditions, un paradoxe d'identifier l'esprit cartésien au seul rejet des idées reçues et des arguments d'autorité. Le doute cartésien s'étend aux idées adventices qui viennent des sens, et aux idées factices qui viennent de l'imagination. Loin d'être destructeur, il est fondateur d'une certitude: celle de soi-même en tant que substance pensante (c'est là le sens du cogito, véritable émergence du sujet connaissant dans l'histoire de la philosophie): " Je doute, je pense, donc je suis, j'existe ". Qu'ajouter d'autre à cette certitude ? Rien ! L'idée qu'on ne peut rien lui ajouter inclut l'idée de perfection à laquelle il manquerait quelque chose si elle ne comprenait pas l'existence. Descartes, à son époque, a vu dans cet argument la preuve de l'existence de Dieu comme garantie que le sujet connaissant continue d'exister dès lors que, ne doutant plus de lui-même, il tourne son esprit vers l'objet à connaître. La route pour " la mathématisation de l'univers " est désormais ouverte. La substance étendue est désormais à la merci du sujet connaissant, mais aussi agissant... Critique et fondatrice à la fois, cette argumentation fut reçue dès son élaboration comme une invitation à penser par soi-même. A la veille du troisième millénaire, il n'est pas inopportun de se demander ce que les Français conservent de leur esprit cartésien et s'ils l'ont jamais eu. A l'heure où la France républicaine, la France universaliste - celle qui depuis 1789 ne cesse d'affirmer que l'homme a des droits indépendamment de son appartenance à telle ou telle communauté régionale, étrangère ou religieuse - voit décliner sa capacité à dénoncer les préjugés et à n'accepter une croyance que sur la base d'une conviction profonde, il n'est pas inutile de mettre en valeur ce que pourrait être l'esprit cartésien du XXIe siècle. Optimiste sans être utopique à propos de la technique (" Nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature ", Discours de la méthode, VI). Efficace sans être utilitariste à propos du processus de libération humaine (Discours de la méthode, III). Il importe aussi de bien voir les limites de cette démarche. Le dualisme cartésien sépare l'homme de la nature. Il est en même temps porteur d'une invitation à une cohérence après coup, davantage qu'à la défense dogmatique d'un contenu forcément daté. |
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* Philosophe. 1. Jean-Luc Marion, Sur l'ontologie grise de Descartes, Vrin.Et Sur la théologie blanche de Descartes (PUF).Jean-Louis Vieillard-Baron, " l'Instant chez Descartes " in le Problème du temps (Vrin).Nicolas Grimaldi, Etudes cartésiennes.Dieu, le temps, la liberté (Vrin).François Azouvi, Descartes relu par Maine de Biran.Sous la direction de Frédéric Kossuta, Descartes et l'argumentation philosophique (PUF)." Descartes, nouvelles interprétations ", Revue internationale de philosophie, no 195 de février 1996.Denis Kambouchner, l'Homme des passions (Albin Michel).Pierre Guénancia, Descartes et l'ordre politique (PUF).Etc. 2. Geneviève Rodis-Lewis, Descartes, Calmann-Lévy 1996.La Vie de Monsieur Descartes, d'Adrien Baillet, biographie de référence jusqu'à l'ouvrage de Geneviève Rodis-Lewis, a été récemment rééditée aux éditions de la Table ronde.
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