Regards Juin 1996 - Les Idées

Puissance et limites de la philosophie

Par Michèle Crampe-Casnabet


La Raison est universelle et, affirme Descartes, il vaut mieux perdre la vie que de perdre la Raison. Mais quel peut donc être le rapport de l'exercice de la Raison en chacun et la pratique de la philosophie ? Et à quoi est utile la philosophie ?

En 1596, naissait en Touraine René Descartes. La France en 1996 organise colloques, commémorations, célébrations en hommage au philosophe qui a pu incarner, tant à l'époque classique que sous nos diverses Républiques, la spécificité de l'esprit français. Il ne s'agira pas ici de traiter de savoir si les Français ont l'esprit cartésien; une telle question relèverait sans doute pour Descartes d'un préjugé d'enfance. Pourquoi, s'il est vrai que la Raison appartient en droit à tout homme, que le bon sens (c'est-à-dire la faculté de bien juger) est la chose du monde la mieux partagée, le privilège de penser droit serait-il donc inscrit dans ce que nous appelons aujourd'hui l'hexagone ? La Raison est universelle et, affirme Descartes, il vaut mieux perdre la vie que de perdre la Raison. Mais quel peut donc être le rapport de l'exercice de la Raison en chacun et la pratique de la philosophie ? Descartes écrit dans les Principes de la philosophie (ouvrage publié en 1644 à Amsterdam; Descartes a vécu et écrit en Hollande, pays tolérant où le philosophe français jouissait d'une liberté intellectuelle que la France n'accordait point souvent): " C'est proprement avoir les yeux fermés, sans tâcher jamais de les ouvrir, que de vivre sans philosopher ". Mais à quoi est donc utile la philosophie ? Descartes, dont il est bien entendu qu'il opère un radical bouleversement en matière philosophique, rappelle avant tout une bien antique tradition. La philosophie est indispensable à la conduite de la vie, elle est guide des moeurs, de la sagesse en ce que celle-ci implique l'action droite inséparable du contentement que chacun peut en retirer, en accord indissociable avec celui d'autrui. Mais se conduire sagement, c'est-à-dire raisonnablement, implique que lorsque j'agis, je sache ce que je fais. La philosophie est bien une pratique (au sens d'une théorie applicable pour l'action) mais elle ne saurait se constituer en dehors d'un savoir assuré, fondé, en un mot sur une connaissance vraie. Mais possédons-nous une telle connaissance ? Admettons que Descartes se soit, à la manière de Montaigne, posé la question radicale, en style sceptique: que sais-je ? Dès le Discours de la Méthode, en 1637 (ouvrage écrit non plus en latin, comme il était de tradition, mais en français), Descartes fait un récit des études qu'il a suivies dans l'éminent collège de la Flèche (aujourd'hui le Prytanée militaire); il passe en revue les connaissances qu'il a pu y acquérir. Rien de solide, entendons par là qui ait quelque certitude n'est resté en son esprit. Ce fatras de connaissances hétéroclites (exception faite sans doute pour le savoir mathématique, mais à quoi sert-il donc ?) ne repose que sur la transmission traditionnelle de savoirs accumulés sans fondement, sans critère. Il relève tout autant des préjugés - ces affirmations qui se posent sans jugement - qui nous viennent de l'enfance, des contes de nos nourrices ou de nos professeurs. L'esprit humain va-t-il pouvoir constituer une science certaine, trouver une méthode réglée pour, comme l'indique le titre du Discours, " bien conduire sa raison et chercher la vérité dans les sciences " ? Le Discours semble bien être le texte suffisant puisqu'il énumère les règles de la méthode certaine que l'esprit doit suivre à partir de l'évidence fondamentale qu'est ma propre existence en tant que sujet pensant, pour élaborer ces sciences aux vérités indubitables que sont la mathématique, la physique qui étudie les corps et leurs mouvements, les corps étant réduits à une étendue géométrisable. Morale et médecine sont des sciences conséquentes à partir des vérités évidentes posées par la connaissance du sujet pensant et de l'étendue matérielle. Mais, en 1641, Descartes publie en latin (d'abord à Paris, puis à Amsterdam) puis, en traduction française, les Méditations touchant la Première Philosophie dans lesquelles l'existence de Dieu et la destruction réelle entre l'âme et le corps de l'homme sont démontrées. Ce texte est sans doute un approfondissement du Discours. Il en est une dramatisation et situe surtout dans sa partie sixième l'interrogation que Descartes met au coeur de sa propre systématique. Sa première reprise par rapport au Discours est la mise en cause des connaissances reçues. Le doute se fait radical, hyperbolique. Pourquoi douter de ce que je crois savoir ? Les préjugés de l'enfance ? L'enseignement des maîtres ? Certes, mais ce n'est point si grave... Les messages des sens qui si souvent me trompent ? Sans doute, mais je peux toujours les rectifier. Le danger extrême est ailleurs: n'y a-t-il pas des hommes qui se prennent pour des cruches, pensent avoir un corps de verre, croient être des rois entourés d'or, alors qu'ils sont pauvres ? Ce sont, bien sûr, pour mon tranquille bon sens, des insensés, quelques mélancoliques: " Mais quoi, ce sont des fous...". Mais de quel point de vue puis-je juger de la folie puisque je n'ai même pas le repère certain de la Raison ? Descartes a-t-il été pris - ou fait semblant de l'être - du vertige que met en scène la littérature espagnole de son temps ? Il y a toujours quelque licencié de verre, et quelque chevalier qui confond les moulins avec des géants... Soit, admettons que tous ces personnages soient atteints des noires vapeurs de la bile (ce qui est au sens propre la mélancolie). Mais tout homme sain n'est-il pas sujet au sommeil ? Et que se passe-t-il dans les rêves ? Je peux me croire habillé alors que je suis tout nu dans mon lit... Le sommeil est le lieu des illusions; mais qui peut donc me garantir que l'éveil n'est pas lui-même illusoire ? Où donc est la frontière entre le rêve et la réalité ? La vie est un songe, écrivait en 1635 Calderón de la Barca, encore un Espagnol. Philosopher va consister, en ce point, pour Descartes à récuser ce monde contemporain où l'onirique menace comme la figure masquée de la vérité. Philosopher, c'est refuser que la vison des fous envahisse la rationalité. Un monde s'estompe dans la philosophie de Descartes; mais sans lui elle n'aurait pu se constituer. Ne faut-il pas rencontrer son contraire pour être soi-même ? Comment se sortir de cette eau si profonde où le philosophe a manqué se noyer (Méditation seconde) ? On connaît l'admirable fiction cartésienne. Je peux par la puissance de mon esprit imaginer un Dieu trompeur par sa nature, un Malin Génie, qui me trompe toujours. Mais s'il me trompe sur tout, il ne peut empêcher que j'existe, s'il me trompe. Et j'existe, non pas comme être sensible, le sensible pouvant toujours être puissance d'illusion, mais comme être pensant." Je suis parce que je peux être trompé ". Le premier fondement de toute certitude s'enracine dans cette possibilité universelle de l'illusion. Je suis, j'existe, je pense. Oui, mais combien de temps ? Aussi longtemps que je saisis avec évidence mon existence par la pensée. Mais qu'est-ce qui peut me garantir que j'existe toujours si je n'y pense plus ? Suis-je condamné à ne penser qu'à mon existence à l'exclusion de toute autre pensée ? L'objet de la philosophie se réduit-il à la pensée du Je, du sujet ? Mais ce sujet est peuplé d'idées parmi lesquelles se trouve l'idée de l'étendue qui définit tout corps, alors même que l'existence des corps est niée. Comment penser un morceau de cire qui n'aurait pas d'extension ? Dans la profusion des idées qui habitent ma pensée, il en est une de nature très singulière; l'idée d'un être infini. Je ne peux en être la cause puisque ma propre nature est finie, bornée. Dès lors, la cause de l'idée d'infini en moi ne peut être qu'un Etre existant hors de moi. Un tel Etre a un nom: Dieu. Or ce Dieu, infini, est parfait; il en résulte qu'il ne peut me tromper. Dieu est vérace et c'est sur la véracité divine que je peux fonder la permanence de mon existence quand je n'y pense plus. La véracité divine garantit que ce que je tiens pour évident, clair et distinct est vrai. Ainsi en est-il des propositions mathématiques que le Malin Génie me poussait à mettre en doute. Mais qu'en est-il des objets extérieurs qui ont tous été frappés d'inexistence par le doute hyperbolique ? N'ai-je pas une tendance forte à leur accorder l'existence, même si je ne la saisis pas avec clarté et distinction ? C'est Dieu vérace qui garantit le bien-fondé de cette tendance. Les corps extérieurs, mon propre corps existent. Dès lors, je peux affirmer l'existence de deux substances, la spirituelle, l'âme pensante, et la corporelle qui ne pense pas mais se réduit à l'étendue. Dieu a voulu que ces deux substances soient de nature radicalement différente, incompatibles. La position cartésienne qu'on qualifie par le terme de dualisme puisqu'elle pose l'irréductibilité de l'âme et du corps obéit à une nécessité théorique qui rend possible la constitution de la science physique et de la connaissance autonome de l'âme. La science physique dont l'outil est la mathématique se définit par le mécanisme. Descartes radicalise philosophiquement la théorie mécaniste qui se généralise à partir de 1620, en Europe. Par la nature, écrit Descartes (dans le Traité du Monde en 1632) " ...je n'entends pas quelque déesse ou autre puissance imaginaire "... Contre la tradition aristotélicienne où la nature est toute pénétrée de finalité, mais aussi contre des conceptions renaissantes qui font revivre l'occultisme, l'hermétisme, et remettent en vigueur l'idée que la nature est vie, âme divine, Descartes affirme que la nature n'est qu'une machine, radicalement intelligible selon les lois de la matière et du mouvement: " Par un corps, ou bien par une partie de la matière, j'entends tout ce qui est transporté ensemble quoiqu'il soit peut-être composé de plusieurs parties qui emploient cependant leur agitation à faire d'autres mouvements " (Principes de la philosophie, Deuxième partie, § 25). Si la nature n'est qu'une machine dont nous pouvons connaître les lois, nous pouvons, considérable conséquence, nous en rendre maîtres et possesseurs. La science physique rend possible la domination de la nature par les techniques, par les arts. La vraie philosophie est donc constituée; la cohérence du système achevé a pour fondement le cogito, l'existence de Dieu, la séparation des deux substances. Rien ne semble échapper au système garant, dans sa clôture, de l'intelligibilité de ce qui est. Mais, cependant, la philosophie cartésienne porte en son centre une difficulté qu'elle a elle-même élaborée, provoquée, soulignée. Cette philosophie est en ce sens exemplaire de ce qui peut-être caractérise tout système qui hérite des apories qu'il a lui-même suscitées. Tout se passe comme si tout système philosophique repérait de lui-même sa propre impossibilité à être radicalement système. Qu'en est-il selon Descartes ? La séparation nécessaire des deux substances se heurte à ce qu'il faut bien appeler un état de fait: l'existence de l'homme. L'animal qui n'est qu'une machine parce qu'il n'a pas d'âme et ne pense point n'est pas, en apparence en tous cas, difficile à comprendre; voire ! Mais l'homme réalise dans son existence l'union des deux substances dites incompatibles. Insoutenable constatation: la philosophie ne pourrait comprendre l'homme; mais qui donc philosophe sinon l'homme ? Cette étrange union nous est cependant enseignée par ce que la Méditation sixième entend par la nature. Il ne s'agit plus de la nature-machine, ni de l'antique nature déesse; mais d'une nature maîtresse (au sens où elle nous enseigne) soucieuse en toute finalité de notre propre conservation. Dès 1628, dans les Règles pour la direction de l'Esprit, puis dans le Discours, les Méditations, les Principes de la philosophie, Descartes se préoccupe de comprendre le statut de l'union. Le fait incontestable qui témoigne de cette union est bien celui de la passion. De la passion, Descartes affirme qu'il en traite en manière radicalement nouvelle; elle affecte l'âme, toutes les passions relèveraient de l'âme. Mais le lieu natal de la passion est bien que l'âme unie à son corps en ressent des impressions et que le corps uni à son âme peut en pâtir. La passion est toujours action et réciproquement. Sous les deux termes s'exprime une même réalité: l'union. Le problème théorique de l'union a été perçu comme une difficulté majeure de la philosophie cartésienne par plusieurs de ses correspondants, parmi lesquels la princesse Elisabeth de Bohème. La princesse (dont le père Frédéric, électeur palatin, perdit son " royaume " en 1620 à la bataille de la Montagne Blanche, pendant la guerre de Trente Ans) fut disciple de Descartes avec qui elle entretint une correspondance de 1643 à 1649. La princesse interroge constamment le philosophe sur la nature des passions. On a dit, répété qu'elle était atteinte de mélancolie. Quoi qu'il en soit, c'est à son intention que Descartes écrivit en français, sans doute en 1645-1646, le Traité des Passions, en ses deux premières parties. Le texte, avec additions, fut publié à Paris en 1649, un an avant la mort de Descartes qui était alors hôte de la reine Christine de Suède, femme philosophe elle aussi, mais pas mélancolique du tout. La question réitérée d'Elisabeth à Descartes revient dans plusieurs lettres. Comment vivre l'union si difficile alors que la séparation des deux substances est si aisée, si notoire ? Puis-je avoir quelque contentement à exister dans la seule considération de cette séparation ? Et pourquoi Dieu, infini créateur de ce que nous appelons des vérités éternelles qu'il aurait pu vouloir tout autres, dans sa toute puissance, a-t-il voulu tenir ensemble, en nous hommes, deux substances déclarées par lui incompatibles ? La toute-puissance de Dieu nous échappe. Mais le trait qui fait que l'homme est créé à son image est qu'il y a en nous une volonté libre infinie. En quoi nous sommes comme Dieu; alors nous pouvons créer absolument dans nos actions ? Mais pourtant ! Si la voie théorique qui sépare les substances est facile à suivre, la voie pratique l'est moins parce qu'en particulier elle implique la capacité d'équilibrer le corps et l'âme, d'opérer un usage harmonieux des passions. Observer, explique la nature-machine, produit des satisfactions théoriques. Reste que la nature-objet n'est plus cette puissance créatrice qui permet aux hommes quelque consolation et plaisir esthétique. Mais que faire pour demeurer en santé lorsque la médecine ne peut réparer la machine, lorsque les eaux de la cure à Spa sont impuissantes à rétablir le bien-être du corps, à faire fuir la tristesse qui afflige l'âme ? Citons, ici, les conseils que Descartes prodigue à Elisabeth. Si l'on est malade et triste, il reste à se détacher des pensées sérieuses qui se consacrent aux sciences; il faut tenter de retrouver en les imitant (car on ne peut plus vivre une spontanéité perdue) l'attitude de ceux qui n'expliquent pas mais se distraient dans la contemplation de spectacles naturels ? " Il se faut entièrement délivrer l'esprit de toutes sortes de pensées tristes, et même de toutes sortes de pensées sérieuses touchant les sciences, et ne s'occuper qu'à imiter ceux qui, en regardant la verdure d'un bois, les couleurs d'une fleur, le vol d'un oiseau, et telles choses qui ne requièrent aucune attention, se persuadent qu'ils ne pensent à rien. Ce qui est n'est pas perdre le temps, mais le bien employer, car on peut, cependant, se satisfaire par l'espérance que, par ce moyen, on recouvrera une parfaite santé, laquelle est le fondement de tous les autres biens qu'on peut avoir en cette vie ".(Lettre à Elisabeth, mai ou juin 1645).

 


* Professeur de philosophie à l'Ecole Normale Supérieure de Fontenay.

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