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Les Pitoëff, destins de théâtre Par Raymonde Temkine |
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La Bibliothèque nationale de France présente une exposition consacrée à Georges et Ludmila Pitoëff, dont l'apport au théâtre français des " années folles " ne fut pas des moindres.
Russes l'un et l'autre, oui, et c'est ainsi qu'ils sont perçus en France quand en 1922 ils en font leur patrie d'élection, mais en fait, tous deux nés à Tiflis (Tbilissi) à onze ans d'intervalle - Georges en 1884, Ludmilla en 1895 - Géorgiens ainsi par la naissance, ont, l'un un père arménien, l'autre, une mère caucasienne. Dans les deux familles, on a attirance pour les arts, et le mode de vie s'accommode du voyage, voire de la transplantation. Quand Georges accomplit sa première mise en scène en Occident, Oncle Vania - c'est à Genève - il a 31 ans. La présentation de l'exposition est cohérente, les documents sont groupés par moments et par thèmes. Les premiers se situent entre 1920 et 1928: une dizaine de dessins et photos d'eux-mêmes et de leurs enfants; ils en eurent sept. Puis vient une dizaine de documents de référence sur " Les Pitoëff et le théâtre à Paris 1922-1939 ", vue cavalière d'un moment de création intense dont ils sont quatre, à deux ou trois ans près du même âge, à être essentiellement les artisans inspirés - Baty, Dullin, Jouvet, Pitoëff - qui se sont reconnus et associés dans le Cartel (1). Même idéal, mais personnalités fortes et très particulières; chacun creuse son sillon sans que quelque chose, sinon l'air du temps, puisse faire penser à des vues communes et des concertations. On se demande même s'ils discutèrent parfois entre eux de leur art. Quand ils sont photographiés ensemble, c'est comme au cours d'une partie de campagne. Une série de documents, projets, contrats, témoigne de la recherche, qui fut constante, de " Georges Pitoëff, directeur de compagnie ", à la fois d'un lieu, trouvé en 1934 seulement et pour quelques années au Théâtre des Mathurins, et d'argent, et là ce n'eut pas de cesse; d'où les nombreuses tournées à l'étranger qui renflouaient un peu la caisse. Des quatre du Cartel, Pitoëff fut de loin le plus actif: cinq créations par an en moyenne pendant vingt ans. Programmes, affiches, photos de spectacles rappellent les créations essentielles. On fait surtout mérite à Pitoëff d'avoir été un découvreur de textes et, tout particulièrement, d'avoir fait connaître en France les grands auteurs étrangers: Tchekhov, Tolstoï, Ibsen, Pirandello, Shaw, Brüchner, Molnar... Shakespeare, qui n'était pas à révéler, mais était à honorer (un Hamlet qui fit date). Il est sûr, pourtant, que les Pitoëff jouèrent beaucoup plus de pièces françaises, et, précisons-le bien, contemporaines, Cocteau, Anouilh, Salacrou, Gide, Supervielle... Joignons-y les Belges Crommelinck, Maeterlinck. S'ils ne sont pas de la dimension des étrangers révélés (Claudel, lui, pèse du même poids), les jouer témoigne que Pitoëff ne reculait pas devant des risques à prendre, sensible chez ces jeunes auteurs à " un bouillonnement, une fermentation sourde, une nouveauté latente ". Autant de mises en scène que de spectacles pour Pitoëff. Il estime le metteur en scène " un créateur comme tout autre artiste ", mais au service de la pièce elle-même, abordée " sans aucune idée préconçue ". Dans la manière aussi, se révéla novateur ce " génie fait d'inspiration, de spontanéité " (Dullin). Si nous ne possédons des spectacles que des croquis de Pitoëff lui-même et des photos, au moins quelques enregistrements permettent-ils, dans l'exposition, d'écouter Ludmilla interpréter Claudel et Tchekhov, de même que quelques témoignages: Anouilh, Claudel, Gide... La fin est triste. Georges meurt à Genève en 1939. Ludmilla, qui a passé la guerre aux Etats-Unis, revient en France en 1946 et reprend, dans les mises en scène de son mari, ses succès d'antan comme l'Echange; son partenaire était alors leur fils Sacha. Si les dons de comique à la Chaplin de Georges Pitoëff n'ont guère été exploités par le cinéma - vidéo d'un court métrage de 1932, la Machine à sous - l'acteur de théâtre, d'une présence intense malgré un terrible accent, reste dans le souvenir, Hamlet, Liliom, le Voyageur sans bagage...tout autant que la merveilleuse Ludmilla, Jeanne d'Arc, Marthe, Nina, Nora... |
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Exposition de la Bibliothèque nationale de France, Galeries Colbert, 2 rue Vivienne, 6 rue des Petits-Champs, 75002 Paris.Tél.: 47.03.81.10.Entrée libre.Tous les jours (sauf dimanches et fêtes) de 12 h à 18 h 30, jusqu'au 15 juin. 1. En juillet 1927, ces quatre metteurs en scène constituent le Cartel à l'initiative de Louis Jouvet, association basée sur l'estime professionnelle et le respect réciproque et dont les membres sont solidaires dans toutes les affaires où les intérêts professionnels ou moraux de l'un d'entre eux sont en jeu.Cette association est une réaction contre l'envahissement du théâtre commercial et les abus de pouvoir de la critique (d'après le Théâtre en France, sous la direction de Jacqueline de Jomaron, Le Livre de poche, 1992, 1225 p.145 F).
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