Regards Juin 1996 - La Création

L'art majeur

Par Gérard Streiff


Entretien avec Hélène Parmelin

Dans son dernier livre (1), la romancière raconte l'histoire du portrait que Picasso fit d'elle, durant l'été 1952, et baptisé Madame H. P. C'est l'histoire lumineuse d'une amitié facétieuse et l'histoire triste d'un tableau confisqué, qui a fini dans les coffres d'un collectionneur.

 
Pourquoi ce livre, et pourquoi maintenant ?

 
Hélène Parmelin : L'idée n'est pas venue de moi. Elle est venue de l'éditeur. Un jour, il m'a dit: pourquoi ne faites-vous pas un petit livre sur l'histoire de Madame H. P.? J'ai pensé: quelle drôle d'idée. Et puis j'ai réfléchi à la chose et je me suis dit que peut-être ce serait intéressant de le faire. Le tableau a été longtemps là (madame Parmelin désigne un coin de la mezzanine, derrière elle). Encore maintenant, par habitude, il m'arrive de me retourner quand j'en parle.

 
Vous passez donc, Pignon et vous, l'été 52 avec les Picasso, un moment qui semble avoir été exceptionnel, vous parlez d'" île de soleil ".

 
H. P.: Ce furent d'extraordinaires vacances; nous étions logés dans une espèce de grand atelier, au-dessus de son propre atelier. On ne peut pas dire qu'on y avait toutes les aises du monde mais on était bien. Chaque fin d'après-midi, on s'y réunissait à trois. Picasso et Pignon se mettaient sur le lit, moi, j'étais par terre, devant le divan bleu (que l'on retrouve dans le tableau) et on discutait à perte de vues de tout et de rien J'avais alors une espèce de crinière. Je ne la montrais pas souvent, j'avais toujours un chignon. Picasso l'avait vue une première fois, alors que j'étais malade, puis quand nous allions nager, et il n'arrêtait pas de dire à mon propos: si on était peintre, on ferait son portrait. C'était sa formule habituelle... Jusqu'au jour où ce portrait, il a fini par le faire.

 
Plutôt que de décrire le travail de Picasso, vous évoquez " le climat de naissance " de cette oeuvre. Pourquoi cette approche ?

 
H. P.: Parce que je n'ai jamais posé. Et je ne m'attendais absolument pas à une chose comme celle-là. Certes, il y avait eu un précédent, que je raconte dans le livre: Picasso avait fait de moi un portrait au panaris... Je portais un pansement, à la suite d'une affection, qui était tout à fait considérable et qui obsédait Picasso. Il en avait fait une toile; je n'avais pas posé non plus; cela m'amusait parce qu'il y avait là un panaris qui était presque aussi grand que moi. Je ne sais pas ce qu'est devenue cette toile que Picasso n'aimait pas beaucoup d'ailleurs. Et puis, un jour, Picasso nous appelle, Pignon et moi. Il criait: " Dépêchez-vous ! " On se demandait ce qui se passait; on se précipite. Picasso avait donc son atelier au rez-de-chaussée. On n'entrait jamais regarder les tableaux. Il avait cette habitude de sortir ses toiles, l'une après l'autre; il aimait cela; il nous faisait asseoir par terre, dans l'herbe, pour qu'on les regarde. Donc, ce jour-là, il a sorti le portrait de madame H. P.; il en était très content. On était sidéré. Je répète que je n'avais jamais posé. La surprise était totale. Je crois qu'on a passé l'après-midi devant le tableau, qu'on trouvait tout de même assez formidable. Je ne disais pas trop grand chose. J'étais heureuse. Et j'avoue que j'aimais la taille fine que la toile me donnait, ce qui ne m'était jamais arrivé dans la vie... Picasso et Pignon discutaient, tournaient autour de la toile, se disaient des choses à l'oreille. Puis ils sont rentrés dans l'atelier; ils m'ont demandé d'attendre. Au bout d'un moment, ils ont ressorti la toile; la taille fine avait disparu. J'ai eu le malheur de le regretter. Qu'est-ce que j'ai entendu ! Que je ne comprenais rien à la peinture, alors que je vivais avec des peintres... On lui parle peinture, elle répond mannequin, avait dit Pignon. Etc. On a donc passé toute la journée avec la toile. C'était drôle, formidable: tel était le début de madame H. P.

 
Vous êtes pudique sur le destin que va connaître ce tableau.

 
H. P.: Je ne voulais pas appuyer trop sur la façon dont la toile avait été enlevée; je ne voulais pas donner de détails déplaisants sur les histoires de succession; je ne voulais pas être comme eux. Je raconte dans le livre que j'avais organisé une fête formidable pour les 50 ans de Pignon, en 1955. Picasso et sa femme devaient venir; puis, au dernier moment, il nous téléphone. Il nous dit, comme il le faisait toujours: " un au téléphone, un à l'écouteur ", nous explique qu'il ne peut pas venir et déclare à Pignon: " Mon cher rouquin, puisque je ne peux pas venir à ton anniversaire, je te fais cadeau de ta femme. Elle se promène en ce moment dans le monde, ajoute-t-il, elle fait des manières en Italie, en Amérique; quand elle sera là, je vous préviendrai." Le jour de son arrivée, ce fut une vraie fête. On l'a donc accroché ici. On leur a téléphoné, et notre conversation a duré toute la journée. On l'appelait. Il rappelait. Et ainsi de suite jusqu'à deux heures du matin. Très souvent, par la suite, Picasso nous appelait à propos de madame HP. Comment va-t-elle ? Qu'est-ce qu'elle fait ? Qu'est-ce qu'elle dit ? Est-ce qu'elle a changé de physionomie ? Où êtes vous assis pour la regarder ? Quantité de blagues couraient sur Mme HP. Cette toile était comme un trésor dans la maison; et un jouet aussi. Et pour Picasso aussi, qui nous téléphonait toujours comme si on était trois. On s'est dit avec Pignon qu'avant de disparaître, il fallait la donner à un musée, au Musée Picasso ou à Beaubourg.puis, quand Pignon est mort, j'ai été en proie à la succession qui n'avait qu'une idée en tête: faire vendre le tableau. Je n'avais aucun moyen de les en empêcher; il a été mis aux enchères, a été vendu très cher. Ce sont des Suisses, je crois, qui l'ont acheté. Et j'ai dit: madame H. P.est coffrée car je savais qu'on l'avait mise dans un coffre, en attendant de la revendre. Ce fut un gros chagrin et une mauvaise destinée pour la toile.

 
Pour vous, la peinture est l'art majeur ?

 
H. P.: En effet. C'est tout de même un art assez extraordinaire, un art sans parole, silencieux, sans explication. Regarder une peinture: il n'y a pas de mot pour ça. C'est quelque chose qui entre en vous, d'un seul coup, et que vous pouvez regarder à l'infini. Je me souviens qu'avec Pignon, on allait très souvent au Louvre; et quoi qu'il arrive, il se dirigeait d'abord tout droit vers la grande toile de Paolo Uccello (1397/1475) la Bataille de San Romano. Il fallait d'abord qu'il se remplisse avec ça et après seulement on allait regarder partout ailleurs. C'est bien l'art majeur; les yeux regardent; et, à travers ce regard, toute une signification pénètre dans l'esprit sans qu'il y ait la moindre explication. C'est un art où la pensée est maîtresse sans même le savoir puisqu'on prend tout ça dans la figure d'un seul coup, au contraire de la littérature.

 
" Je ne commence jamais un roman en sachant ce que je vais écrire " dites vous...

 
H. P.: C'est vrai, et c'est étrange. J'étais liée avec Simone de Beauvoir; pour elle, c'était tout le contraire. Quand elle préparait un roman, elle faisait un résumé avec les personnages, etc., puis elle écrivait d'après le plan. Moi, j'étais incapable de faire un plan, j'attendais que cela vienne tout seul; je faisais des ballades interminables dans Paris par exemple, je prenais des notes innombrables sans savoir si cela allait servir; jusqu'au jour où j'avais l'impression que cela partait. Alors, je m'y lançais, je faisais le roman. Chacun a sa méthode. Chez moi, il faut que le roman débouche tout seul, que les personnages existent au point que ce soit en somme eux qui me guident au fur et à mesure que j'avance.

 
La politique a occupé une place importante dans votre vie.

 
H. P.: Oui, et je ne la renie pas du tout.

 
Vous avez été au Parti communiste...

 
H. P.: A la Libération, tout le monde s'inscrivait au Parti communiste. Picasso, dans l'enthousiasme, disait: " Je suis venu au communisme comme on va à la fontaine." A l'époque, le PC était le héros du jour, le héros de la Résistance. Il y avait alors au PC une quantité de peintres fantastiques, plein d'écrivains. Après, on a déchanté. On a quitté le parti, Pignon et moi, puis on a rendu la chose publique. Cela a fait du bruit.

 
Etes-vous toujours attentive à la vie politique ?

 
H. P.: Absolument.

 
Le PCF entreprend des efforts, un travail de rénovation...

 
H. P.: Oui, cela a l'air.

 
Vous y intéressez-vous ?

 
H. P.: Non, les temps ont énormément changé. Mais je fais encore plein de choses, pour la Bosnie, etc. Et je ne regrette pas ce que j'ai vécu.

 


* Ecrivain.Biographie Hélène Parmelin a écrit une vingtaine de romans dont la Femme écarlate (1975).Membre du PCF de la Libération aux débuts des années 80, un temps journaliste à l'Humanité, elle est l'auteur d'une bonne dizaine d'essais et de pamphlets dont Libérez les communistes (1979).Epouse du peintre Edouard Pignon, très liée à Picasso, elle a également signé plusieurs études critiques sur la peinture moderne.

1. Histoire de Madame H.P., Marval, 48 p, 55 F

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