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L'oeil perçant et tendre de Willy Ronis Par Anne-Marie Morice |
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Le Front populaire a laissé derrière lui de nombreuses images de fêtes, de manifestations, d'usines occupées.
Willy Ronis était là.
A nous la vie ! Le titre du livre cosigné par Willy Ronis et Didier Daeninckx indique une belle expression de foi pour retracer un pan de l'histoire du mouvement ouvrier qui, des années 30 aux années 50, trouve son rythme entre l'exploitation, les luttes et l'espoir. Selon une formule qui a fait le succès des éditions Hoëbeke, cet ouvrage réunit un photographe et un écrivain. Le mariage est ici bien assorti car les deux auteurs, quoique de générations différentes, ont en commun un même regard perçant et bienveillant sur la vie. Didier Daeninckx, avec sa plume rapide, documentée, retrace le parcours d'un jeune homme ordinaire qui plie sous le monde du travail en usine et se déploie dans une revendication toute neuve: le droit, aussi, au plaisir. Passage rapide, douloureux et exultant de l'enfance à l'âge adulte que connut réellement Willy Ronis, qui avait 24 ans quand il produisit les premières photographies de ce livre. Il travaillait alors pour des magazines de gauche comme Regards et la Vie ouvrière. A nous la vie ! est séquencé comme un film, partant de l'univers exténuant du travail prolétaire pour, en passant par les grèves et les manifestations de 1934 à 1950, parvenir à un avant-goût d'un monde meilleur découvert grâce aux congés payés. Mais la photographie présente cet avantage par rapport au cinéma de pouvoir faire image. Longtemps éclipsé par le charisme de Robert Doisneau, Willy Ronis prouve ici une fois de plus son immense talent qui tient autant à la dimension humaine de son regard qu'à son souci de l'esthétique. Piéton plus attentif au sens de l'histoire que grisé par le charme du quotidien, il saisit dans la vie quotidienne ce qui s'exprime de la condition de l'homme, rouage d'une organisation sociale sur laquelle il tente d'avoir prise. Ce qui donne un style vif, aigu dans les détails et toujours exactement composé dans une tension dynamique amoureuse des lignes de fuites et des interactions entre lumière et forme. Avec un sens très fin de la lumière, Willy Ronis sait tirer partie des brumes, de la pluie, comme des batteries de néon. Comparée aux éclairages pollués des ateliers, la lumière crue qui éclaire les scènes de congés payés apporte une note régénératrice sur laquelle se clôt le livre. Qu'il s'agisse de l'usine ou des marées humaines en liesse ou en colère, ces photographies entrent dans la mémoire collective prenant avec le temps un nouveau sens. Ces mouvements historiques qui marquent la mémoire ouvrière, longtemps sous-médiatisés, revivent grâce à ces photographies précieuses et captivantes. Monumentalisme des usines, monde d'acier et de poussière, antres de la production où on ne voit jamais le ciel, l'univers du travail industriel se prête à des compositions rigoureuses et au découpage par l'oeil de ses architectures géométriques. Dans ces lieux abstraits, c'est l'homme qui doit trouver sa place, en force et dans la dignité. Et les images symboliques expriment cet antagonisme, telle celle du sidérurgiste coulé dans un tube dont il épouse la forme pour en vérifier les soudures ou celle de la fileuse qui disparaît derrière les bobines automatisées. Les grands mouvements ouvriers des années 30 font basculer l'inhumain dans une telle abondance d'humanité qu'elle délie la tension générée par la première partie et réveille tous les espoirs. L'homme reprend la parole.1936: Place de la Bastille une marée d'hommes et de femmes viennent fêter le 14-Juillet unitaire avec Jacques Duclos, Maurice Cachin, Victor Basch... Le mur des Fédérés devient un lieu de culte populaire. La Fête de l'Humanité installée dans la clairière des Quatre-Cèdres à Garches est un rassemblement de " gaieté prolétarienne ".1938: la fameuse Rose Zehner, militante CGT, montée sur une table, exhorte ses camarades de l'atelier de sellerie des usines Citroën. A ses pieds, des grappes de visages pensifs sont tendues vers elle.1938: des piquets de grève s'installent dans les usines Citroën. Le même mouvement de mécontentement reprendra après la guerre dans les mines de Saint-Etienne, à la RATP, à la Snecma. Un autre aspect précieux qui n'a pas échappé à Willy Ronis est l'implication des artistes dans les mouvements prolétaires. Les banderoles peintes par Frans Masereel flottent dans le Vel d'Hiv, l'Association des écrivains et artistes révolutionnaires se rassemble pour commémorer la mort de Jaurès, le groupe Mars créé par les frères Marc, dont l'un deviendra Francis Lemarque, se produit au Père-Lachaise. La fête est devenue un art, l'art est devenu une fête. Les comédiens et chanteurs viennent donner des représentations dans les usines occupées. Un mouvement fraternel traverse ce livre et nous rattrape pour nous rappeler les acquis et nous faire mesurer tout ce qu'il reste à faire. |
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A nous la vie !, Ed.Hoëbeke, 98 F TTC.Ouvrage réalisé conjointement avec l'Ecomusée de Fresnes qui présentera, ainsi que le Musée de la Résistance nationale à Champigny, deux expositions des photographies de Willy Ronis prises pendant cette période.Ecomusée de Fresnes: " De l'atelier aux jours heureux ", Ferme de Cottinville, 41 rue Maurice-Ténine, 94260 Fresnes, tél.: 49.84.57.35.Musée de la Résistance nationale: " Des grèves aux hommes dans la rue ", Parc Vercors, 88 avenue Marx-Dormoy, 94501 Champigny-sur-Marne, tél.: 48.81.00.80.Jusqu'au 10 septembre 1996. |