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Cultiver sa décharge, conte philosophique de l'an 2000 Par François Mathieu |
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Le système Wolff, économiste réputé, consiste à produire du pauvre pour satisfaire la loi du marché.
Implacable.
Un roman ironique comme un sourire de Swift.
Daniel Apruz n'est pas en peine d'idées pour gérants loyaux de l'économie et de la vie sociale dans le cadre de la dépression des années 90. Dans Gugusse (1), " la municipalité de Péroches, pour lutter contre le chômage " organisait " tous les ans une grande course à pieds à travers la ville ". Les dix premiers avaient droit à un emploi, et c'est ainsi que Gugusse, qui cherchait un endroit tranquille pour aller pisser, s'était retrouvé entraîné malgré lui dans la grande course annuelle et avait fini sixième. Cette performance avait fait de lui un " employé communal chargé de changer les lampes grillées de la ville ". Cette fois, dans l'An deux mil, Daniel Apruz applique à son roman la formule qu'il met dans la bouche d'un " économiste de renom ": la pauvreté est une richesse et plus un pays est capable de produire de pauvres, plus il s'enrichit. Idée autrement exprimée à la fin du roman, quand s'organisent stages, séminaires, réunions de travail, symposiums, forums et colloques pour réfléchir sur la réussite (apparente) exemplaire de la société fondée sur ce principe: " La pauvreté n'est pas un problème, voyez-vous, bien au contraire, c'est une solution. On ne peut à la fois déplorer la misère et l'exclusion et interdire aux pauvres d'utiliser cette misère comme un atout économique. Comprenez-vous ? La force du tiers monde, c'est son extrême pauvreté. C'est un atout considérable. C'est pourquoi nous devons produire du pauvre en quantité suffisante pour satisfaire à la loi du marché. Critiquer et condamner cette pratique, c'est ne rien comprendre à l'économie." L'inventeur du miracle économique est un certain Wolff, qui a eu l'idée de débarrasser les villes de ses pauvres trop encombrants. Un vieil autocar, et il chargeait avec ses hommes de main ces gens qu'il allait larguer dans une lointaine campagne. Puis, bien vite, Wolff avait compris qu'il pouvait tirer profit de son idée, et il était parti à la conquête d'un lieu où il fonderait sa ville, un " terril de déchets ", sur le sommet duquel il planterait " sa bannière de fortune (une tringle à rideau tordue auquel il nouerait un bout de chiffon sale en guise de fanion) pour témoigner qu'il a posé le pied le premier sur cette décharge. Sa terre. Son Amérique ". Et Wolff et son éminence grise, Vermonchet, avaient instauré le " système Wolff ", un système fondé sur l'exploitation du travail des pauvres, leur aliénation et la terreur. On avait commencé par ramasser tout ce qui brille, tout ce qui est récupérable, puis graduellement, les autorités avaient instauré le commerce de l'alcool (d'ordures), du sang, des yeux et des organes, devenus les seules monnaies de la " décharge ". Très vite, les pauvres perdaient leur capacité de rêver et la faculté de parler, ou plutôt ne parlaient plus que la " langue de la décharge ", une langue qui avait changé de fonction: " C'était pas une langue pour se comprendre. C'était pour éloigner les autres. Une langue pour se défendre. Une langue de cris, de sons rauques, de menaces. Une langue de survie." Il y avait bien de temps à autre quelque énergumène pour tenter de ressusciter des capacités mortes (la mémoire par exemple), mais le système répressif Wolff-Vermonchet et ses " Gros Bras " à casquette rouge était impitoyable. Amen. Pendant ce temps, dans son " château ", Wolff ne cessait de dessiner le plan de sa ville de rêve avec de nouveaux quartiers, de nouveaux édifices, et tombait en extase quand Vermonchet lui racontait ses promenades chimériques dans sa ville idéale. Dans Gugusse, le héros picaresque qui n'avait jamais connu que sa ville, décidé à en quitter la saleté dans tous les sens du terme, était parti, ne sachant où aller, dans un grand rêve où il avait emporté tout ce qu'il aimait de Péroches. Dans l'An deux mil, Daniel Apruz conclut à la manière d'un Eric Satie disant, avec l'ironie grandiose que le compositeur pratiquait, que c'est Dieu qui a inventé la pauvreté et qu'on ne peut y renoncer sans l'offenser. Avec Dieu en moins et l'écrivain en plus: après...(laissez-moi ne pas vous raconter l'événement), les pauvres continuaient à venir de loin, et " il faut bien que quelqu'un leur explique l'histoire depuis les commencements ". Ce nouveau roman de Daniel Apruz est, comme toute son oeuvre, subversif. Soutenant qu'un roman qui ne dérange pas un état de fait n'est pas un roman, il est un constant dissident du libéralisme, un opposant radical, et ce par le biais d'une écriture qui fait fi des canons académiques et recourt à l'extrême richesse des divers registres et rythmiques de nos langues et d'un découpage du récit en retable infini. Il y a chez Apruz du conte philosophique, celui de " la Modeste Proposition " (2), où Swift recommandait, sur le ton le plus sérieux qui soit, aux Anglais charitables, s'ils voulaient soulager la misère de leurs pauvres voisins irlandais, d'acheter à bon prix des petits Irlandais pour en manger la chair. Et il y a l'acuité d'un regard ethnographique promené depuis des décennies sur nos banlieues. Daniel Apruz a lu les IKS (3), l'histoire d'un peuple africain que la " civilisation " a condamné à survivre par la cruauté, un peuple aujourd'hui autiste. De ce petit univers éloigné à l'univers qui nous entoure, il n'y a qu'un pas. Tout règne de la terreur a pour corollaire qu'après lui, peu d'hommes se pressent pour témoigner. Daniel Apruz, lui, témoigne avant qu'il ne soit trop tard. |
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Daniel Apruz L'An deux mil Editions Méréal (14, rue de l'Atlas, 75019 Paris), 174 p., 98 F. 1. Daniel Apruz, Gugusse, Histoire véridique, réelle et authentique de Gugusse, changeur de lampes à Péroches (France), roman, éditions Manya, 266 p., 98 F.(A se procurer chez les bouquinistes depuis la disparition de Manya). 2. On peut lire " la Modeste Proposition, etc." dans le volume consacré à Swift par La Pléiade, et dans l'Anthologie de l'humour noir d'André Breton. 3. Colin Turnbull, les IKS, survivre par la cruauté, Plon-Terre Humaine, 1987.
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