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Le poète et les pouvoirs de la métaphore Par Corinne Lucas |
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Dans le film de Michael Radford, le Facteur, le poète Pablo Neruda enseigne les mots qui ne meurent pas.
Un village perdu de pêcheurs, à Salina, l'une des îles Lipari, des façades aux couleurs délavées sous un soleil aveuglant, et puis des intérieurs obscurs et pauvres. Il ne s'agit pas d'un vieux film néo-réaliste, mais d'une fable en images, le Facteur, de Michael Radford, tirée du beau récit, Une ardente patience, de l'écrivain chilien, Antonio Skarmeta. A table, un vieil homme, cuillerée après cuillerée, est tout concentré sur son assiette de soupe. En face de lui, Mario, son fils, s'éternise dans un discours cahotant, où les mots butent, se heurtent, coulent fluides un instant, puis se tarissent, se perdent en un marmonnement relayé par une main qui se frotte le nez, une bouche qui se triture la lèvre inférieure. Son visage aux joues creuses, mangé par un regard noir où vacillent des lueurs d'attente et d'appréhension, s'impose à l'écran et, en fait, l'occupera jusqu'à la fin, même absent. Dans cette scène, et dans bien d'autres, les gestes gauches, la voix nouée ou traînante, les mimiques d'incertitude de Mario, curieux mélange de traits pasoliniens et d'expressions à la Chaplin, confèrent un caractère tellement sacré à la moindre parole, que bonjour ou au revoir deviennent dans sa bouche des messages essentiels et profonds. C'est en fait le pouvoir des mots, au coeur de cette histoire, qui va faire naître une amitié entre Mario - Massimo Troisi (1) - et le célèbre Pablo Neruda - Philippe Noiret. Mario est un jeune pêcheur, reconverti en facteur, qui, chaque jour, après un parcours éreintant à bicyclette, à travers falaises et montagnes, remet son courrier au poète chilien, exilé, dans une demeure isolée. La sacralité qu'il confère aux mots les plus simples est déjà un élément favorable à une rencontre entre eux deux. Les effets concrets de la poésie - des tonnes de lettres, essentiellement féminines, acheminées vers le poète - font le reste du travail, éblouissant le facteur, et lui donnant le courage d'aborder l'étranger. Une sorte de communauté d'intérêt s'instaure donc naturellement entre les deux hommes qui, somme toute, font un travail assez proche consistant à déplacer des messages: le facteur physiquement, de la poste à la demeure de Neruda et le poète sémantiquement, d'un sens à un autre. Non par hasard, le terme métaphore scelle une amitié entre eux. Il est énoncé un beau jour par le poète: les yeux du facteur s'écarquillent de stupéfaction devant ce vocable exotique destiné à évoquer une réalité familière. Alors Neruda explique et illustre. Mario réplique: " En vous écoutant, je me sentais comme une barque ballottée par toutes ces paroles." Cette image conçue involontairement est le premier pas de notre apprenti-poète. Toutefois, si les pouvoirs de la métaphore sont infinis, cet art magique ne s'apprend pas en un jour et Mario, pris par l'urgence de séduire une jolie serveuse de gargote, est contraint d'emprunter les images de Neruda pour éblouir sa Béatrice aux yeux de braise. Et à son auteur, un peu froissé de ce plagiat, Mario, qui décidément assimile tout de son maître - même son idéal politique - réplique imperturbable que la poésie appartient à celui qui s'en sert et non à celui qui l'écrit. Les vers en question déclenchent un ouragan sur le village endormi, ils font d'une Béatrice tigresse une proie consentante, ils font que " son sourire s'étire comme un papillon ", ils dénudent son corps jamais vu, même aux yeux effarés du curé, déclenchent une croisade familiale pour sauver son honneur menacé, et finalement apportent à Mario le mariage espéré. Mais le film ne finit pas là. Un jour, Mario avait demandé: " Come si diventa poeta ? " Et Neruda avait répliqué: " Tu descends au bord de la mer et le long du chemin tu observes attentivement tout ce qu'il y a autour de toi." Mario a appliqué scrupuleusement ce conseil et en a fait une règle de vie, en particulier après le départ de l'écrivain, retourné dans son pays. Il a observé et enregistré pour Neruda et ses amis de la Pampa: la vaguelette sur la plage de son île, la grosse vague sur les rochers, le vent dans les buissons, la tempête dans la colline, etc.jusqu'aux battements du coeur de son fils dans le ventre de Béatrice...et puis aussi une grande manifestation communiste à Naples, où il devait lire ses poésies, et puis la charge des CRS et puis plus rien du tout: il fut piétiné et tué. Au-delà du film, il transmet un message qui pourrait être: les mots neufs, eux, même piétinés, ne meurent pas. Alors, regardez autrement, pour voir autre chose: déplacez ce que vous pouvez et comme vous pouvez, l'art de la métaphore est une nécessité vitale. |
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1. Massimo Troisi est mort, à 41 ans, juste après le tournage de ce film (1994).On pourrait se demander pourquoi la France découvre seulement aujourd'hui dans son dernier film ce génial acteur napolitain, qui réalisa cinq films avec Roberto Benigni à partir de 1981. |