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Fragments d'un discours théâtral à l'Est Par Sylviane Gresh |
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Quelques troupes venues de Russie, de Bulgarie, de Pologne, d'Arménie ont été invitées au Théâtre de la Manufacture, à Nancy.
Du désir de théâtre, avant toute chose.
La découverte de la première édition du festival " Passages " créé à Nancy à l'initiative de Charles Tordjman, directeur du Centre dramatique, et de son adjoint Jean-Paul Angot, fut certainement le spectacle Chambre d'hôtel dans la ville de NN mis en scène par Valéry Fokin, directeur du centre Meyerhold à Moscou. Son adaptation des Ames mortes de Gogol dont il tire quelques pages essentielles est surprenante et mériterait d'être vue en France par un large public. Tout se déroule dans un appartement sur deux niveaux, où nous (une soixantaine de spectateurs) sommes invités à assister à quelques scènes de la vie de Tchitchikov, une sorte d'escroc venu à NN pour faire du trafic de serfs morts, de son cocher et de son domestique. La mise en scène crée un univers fantastique, où l'onirisme et l'irrationnel le plus débridé font irruption dans une réalité sordide. On voit Tchitchikov se lever, se préparer, se poudrer, aristocrate fringant le matin, puis souper, se coucher, éructer pour sombrer enfin dans ses rêves le soir. Insensiblement le monde réel se dissout: c'est le visage de Tchitchikov qui se déforme comme une peinture d'Archimboldo, ce sont des liliputiens sans nez qui surgissent du tiroir d'une commode, c'est le plafond qui se transforme en verrière où des pas inconnus laissent des empreintes bizarres, c'est enfin un bruitage extraordinaire où se mêlent des cris d'animaux et des bruits de chutes d'eau; un monde cauchemardesque et absurde parfois comique, parfois effrayant comme une nouvelle de Kafka. Quand Tchitchikov rêve ses " âmes mortes " pour les compter, apparaissent sur scène des paysans hagards et misérables comme surgis d'une mémoire enfouie, et c'est subitement toute l'histoire de la Russie de ces deux derniers siècles qui surgit, comme si le politique travaillait l'imaginaire du metteur en scène. Valeri Fokin dirige le centre Meyerhold depuis 1991, une sorte de centre culturel d'" art et d'essai " qui ne reçoit aucune subvention d'Etat, et fonctionne grâce au mécénat. Pour lui, déjà très connu en Union soviétique, cela ne pose aucun problème, mais il constate: " La lutte est cruelle, sans règles. C'est difficile pour les jeunes, surtout s'ils ne veulent pas faire du théâtre commercial. Quand notre nouveau théâtre sera achevé, nous aiderons ces jeunes. C'est vital pour la création dans notre pays." Cet ancien communiste se méfie aujourd'hui de toute idéologie et à la question: " Qu'attendez-vous du théâtre ? ", il répond de manière très pragmatique: " pouvoir faire les deux ou trois spectacles qui m'importent et savoir que mes proches sont en bonne santé ! ". Autre présence marquante à ces journées, celle du Théâtre Sfumato de Sofia avec un programme Tchékhov: deux pièces montées en un diptyque funèbre dans une même scénographie et avec les mêmes acteurs tissant des liens romanesques entre Oncle Vania et les Trois Soeurs. Les deux pièces sont respectivement mises en scène par Yvan Dotchev et Margarita Mladenova, dont nous pourrons voir leur vision de la Cerisaie à Avignon cet été. Les deux pièces sont marquées par le passage ravageur d'un personnage (Eléna dans Vania, Verchinine dans les Trois Soeurs), dans une famille pétrifiée dans un immobilisme désespérant. Il en bouleverse l'ordre, révèle les êtres à eux-mêmes, ravive les contradictions et les aspirations, puis repart, abandonnant les personnages, Vania et Sonia, mais aussi Irina, Olga, Macha, à leur impuissance, la désillusion en plus. Les deux metteurs en scène travaillent essentiellement sur le temps: dans une scénographie tendue de noir, les acteurs avec une diction lente, proche du chuchotement et de l'expiration rendent sensible cette impression que les mots glissent sans aucune prise sur la réalité comme s'ils ne pouvaient dire que l'enfermement et la solitude des personnages dans leur univers obsessionnel. Là encore, le politique travaille fortement l'imaginaire. C'est la désillusion, l'utopie impossible, l'impuissance à transformer la réalité. Dans les Trois Soeurs, la musique militaire de la garnison qui part pour Moscou résonne comme une occasion manquée, une nostalgie non du passé, mais de l'énergie suscitée par l'utopie. A l'origine de ces rencontres qui se sont déroulées durant une semaine, ce fut d'abord chez C. Tordjman et J. P. Angot l'envie de jeter un pont entre la France et la Bosnie. Mais l'état de guerre et des lieux sur place ne permettaient pas de faire venir un spectacle. L'idée leur est alors venue d'interroger le théâtre des pays de l'Est, sortis du communisme, des lieux où le désir de théâtre est absolu et les moyens inexistants. |
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Anton Tchekhov Oncle Vania, mis en scène par Ivan Dobtchev; Les Trois Soeurs, mis en scène par Margarita Mladenova (Bulgarie) Nicolas Gogol Chambre d'hôtel dans la ville de NN, mis en scène par Valeri Fokin (Russie) Anton Tchekhov Les Trois Soeurs, mis en scène par Vahé Shahverdian (Arménie) Chant funèbre Spectacle de rue mis en scène par Pawel Szkotak (Pologne)
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