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Le dico de Pablo Picasso Par Pierre Courcelles |
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Il existe un nombre incalculable d'encyclopédies et de dictionnaires embrassant toutes les branches du savoir.
Un nouveau venu, le dictionnaire bio-monographique: le Dictionnaire Picasso rédigé par Pierre Daix.
C'est une idée éditoriale dont on ne connaît pas de précédent, du moins dans la sphère francophone, un (gros) dictionnaire consacré à un seul homme et, mieux encore, à un seul peintre: Picasso. Cette idée de Guy Schoeller, directeur de la collection Bouquins (Robert Laffont), sera sans doute reprise par d'autres éditeurs, mais on ne voit guère, dans le domaine de l'art, que Picasso qui puisse faire l'objet de quelque 2 000 entrées étagées sur près de 1 000 pages. Picasso, en effet, non seulement a conduit une carrière de peintre exceptionnellement longue, 75 ans si on prend comme année de référence celle de ses 18 ans, 1899, lorsqu'il s'intègre au milieu artistique d'avant-garde de Barcelone et fréquente le café Els Quatre Gats, mais il a aussi élaboré une oeuvre d'une prolixité dont on trouve peu ou pas du tout d'exemple dans l'histoire de l'art. A quoi il faut ajouter les actes et les faits d'une vie particulièrement intense dans le domaine privé, et abondamment référencée par nombre d'oeuvres qui permettent de suivre de près les amours et les désamours éclatants de ce Prométhée de la peinture. L'article dation du dictionnaire nous apprend qu'à la mort du peintre, en 1973, " la totalité de l'héritage avait été estimée par Me Rheims à plus d'un milliard de francs. Il comprenait, entre autres, 1 880 peintures, 1 335 sculptures, 7 089 dessins séparés, environ 200 carnets avec près de 5 000 dessins, 880 céramiques et près de 20 000 épreuves de gravures ". Sur cet ensemble, l'Etat français, dans le cadre de la loi de dation (mode exceptionnel d'acquittement des droits de succession), reçut 203 peintures, 158 sculptures, 16 papiers collés, 29 tableaux reliefs, 88 céramiques, 3 000 dessins et estampes, 32 carnets de dessins. Cet ensemble, évidemment le plus important au monde, permit la création du Musée Picasso, ouvert au public en 1985. A cet ensemble déjà exceptionnel, vint s'ajouter une nouvelle dation provenant de la succession de Jacqueline Picasso, tragiquement disparue en 1986, et qui comprenait 47 peintures, 2 sculptures, 40 dessins, 24 carnets comportant plus de 950 dessins, 245 estampes, 19 céramiques. Ce nouvel ensemble fut, pour une part, réparti dans 23 musées en régions. Le dictionnaire Daix est le vaste rassemblement des personnes, des oeuvres et des événements qui ont marqué la vie et l'oeuvre de Picasso, la mise en " entrées " de diverses rubriques générales englobant ses périodes artistiques (art nègre, cubisme, surréalisme, etc.), une de ses techniques (sculpture, collage, gravure, photographie, etc.), les lieux de ses ateliers, les villes qu'il a fréquentées, les personnages qu'il a mis dans sa peinture (Arlequin, Minotaure, Pan, etc.), le genre des oeuvres les plus importantes (autoportrait, baigneuse, peintre et son modèle, etc.), les peintres auxquels il vouait son admiration (Poussin, Greco, Velázquez, Gauguin, Cézanne, etc.), les écrivains avec lesquels il entretenait des relations de fraternité (Apollinaire, André Salmon, Eluard, etc.), les marchands de tableaux (Vollard, Kahnweiler, etc.) et encore...le nom des chiens qu'il a possédés (Kaboul, Kabzek, etc.). Il y a là beaucoup à apprendre, comme Pierre Daix lui même: " J'ai plus appris, défriché de terres vierges ou laissées à l'abandon, par les questions inédites que ce travail m'a posées, que cela ne m'était arrivé depuis mon catalogue du cubisme de Picasso entre 1966 et 1979." Il y a là aussi une invitation à parcourir l'oeuvre et la vie de Picasso autrement que par les chemins de la chronologie, une incitation à les lire selon l'ordre alphabétique qui lui-même commande un ordre thématique. Ainsi, l'article " Femme " occupe une trentaine de pages où sont recensées et commentées près de 200 oeuvres, sans compter des dizaines d'autres qu'on trouve aux articles modèle, nu, couple, jeune fille, baigneuse, étreinte, etc. Pierre Daix note: " Il doit y avoir statistiquement parlant une domination écrasante de la femme dans l'oeuvre peint, dessiné, gravé, sculpté de Picasso. Ses compagnes, ses modèles, ses amies, mais aussi les femmes qu'il construisit ou déconstruisit dans son imagination, n'ont cessé de hanter son art dans le besoin irrépressible d'en exprimer la totalité mentale aussi bien que physique, de percer le mystère de telle attitude, aussi bien l'intelligence, l'autorité que la tristesse ou le désarroi, de tel charme, d'un instant entrevu d'exaltante beauté.[...] Picasso a donné à l'art du XXe siècle les images les plus belles jamais peintes de la femme et aussi les plus dévastées, les plus douloureusement disloquées." Picasso effectue son premier voyage à Paris en octobre 1900, à l'occasion de l'Exposition universelle où est exposé un de ses tableaux, les Derniers Moments. C'est lors de ce séjour qu'il exécute quelques dessins sur le thème du Retour de l'exposition où, parmi les amis espagnols qui l'accompagnent, se trouve Odette, la première femme de toutes celles qui entreront dans la vie et dans l'oeuvre de Picasso, une vingtaine mises en entrées dans ce dictionnaire. Certaines identifiées pour la première fois par Pierre Daix, comme Blanche, la jeune femme blonde qui sert de modèle à un important tableau, le Tub, peint en 1901, lors du deuxième séjour de Picasso à Paris, fin avril 1901 à fin janvier 1902, au cours duquel il expose chez Ambroise Vollard. Les premières amies du peintre, Odette, Germaine, Blanche, Madeleine, Alice ne feront que filer à travers la vie de Picasso, jusqu'à ce que Fernande Olivier, moins fugace, y prenne pied: " Modèle professionnel, elle entra dans la vie de Picasso pendant l'été 1904 - le 4 août, par un soir d'orage, comme a pu le déterminer l'historien d'art Palau i Fabre - et en sortit le 12 mai 1912." Entre ces deux dates, Fernande sera le témoin privilégié de l'une des époques les plus productives de Picasso: de la fin de la Période bleue à la période où apparaissent dans la peinture les Saltimbanques, les Arlequins, la Période rose, les Demoiselles d'Avignon, au milieu de l'année 1907, les débuts du Cubisme et le travail en commun avec Braque, en 1912, qui l'approfondit. Mais c'est Eva, que Picasso appelle Ma Jolie dans ses toiles, qui, avec la mobilisation de Braque, en 1914, assistera à la fin de cette cordée cubiste qui révolutionnera l'art de la peinture. Eva meurt de tuberculose, à 30 ans, en 1915: " Eva fut à coup sûr le grand amour de sa jeunesse que rien n'était venu ternir..." A Rome, en février 1917, Picasso rencontre Olga Kokhlova, dont il fera sa première épouse; elle est l'une des danseuses des Ballets russes de Diaghilev pour lequel il réalise les décors et les costumes de Parade, ballet de Léonide Massine sur un argument de Jean Cocteau et une musique d'Erik Satie. Pierre Daix, à l'article " Parade " précise: " Dès le départ, ce travail fut pour Picasso beaucoup plus qu'un dérivatif. Depuis le Grand Arlequin du moment de la mort d'Eva, il avait peu produit, s'étourdissant dans des aventures féminines (Voir Lespinasse, Gaby, Lagut, Irène, et Pâquerette) ". Il faut aussi y ajouter Marevna Vorobev, peintre russe et future compagne du peintre mexicain Diego Rivera, sans doute Beatrice Hastings, écrivain de langue anglaise, née en Afrique du Sud et qui aura avec Raymond Radiguet une brève et orageuse liaison, probablement, Elvira Paladini, dite You-You... Olga, première épouse de Picasso, en juillet 1918, fille d'un colonel, est née le 17 juin 1891 à Niezen, Ukraine. Avec elle, Picasso sort de la vie d'artiste plus ou moins bohème, c'est le premier essai d'une vie socialement rangée, mondaine même, la célébrité du peintre grandissant. Mais si le désir de paternité de Picasso est comblé par la naissance de Paulo, le 14 février 1921, la vie avec Olga va s'effilocher et, après un dernier portrait, en 1923, elle disparaît de la peinture de Picasso. C'est Marie-Thérèse Walter qui y apparaît avec Maya, la fille qu'elle a eue avec le peintre, et elle y croise Dora Maar qui y précède Geneviève Laporte que suit Françoise Gilot et les deux enfants Claude et Paloma. C'est enfin Jacqueline Roque que Picasso épouse le 2 mars 1961 et qui, écrit Pierre Daix, " finira par se confondre avec la peinture ultime, résumant tous les tremplins, tous les défis que ses devancières ont provoqué Picasso à dépasser, par l'aveu du vieil homme ou sa peinture de ses derniers secrets face à la femme." Lorsque Picasso avait présenté Olga à sa mère, celle-ci se serait écriée: " Oh ! ma pauvre petite, vous ne savez pas ce qui vous attend. Si j'étais votre amie, je vous dirais de ne pas l'épouser. Je crois qu'aucune femme ne pourra être heureuse avec mon fils. Il n'appartiendra à personne car il n'appartient qu'à la peinture." L'avenir viendra confirmer ce pertinent jugement de mère qu'avaient déjà éprouvé les femmes qui jusque là étaient entrées dans la vie du peintre, et donc forcément dans sa peinture. Toutes les femmes aimées par Picasso, à quelques rares exceptions, se sont retrouvées sujets de peinture, de dessin, de sculpture; la peinture étant d'ailleurs pour Picasso l'un de ses plus sûrs moyens de conquête du coeur féminin... Ce besoin de possession par la peinture est extrême: " Picasso s'est toujours considéré propriétaire de l'image de celles de ses compagnes qui étaient entrées dans son oeuvre [...] ", écrit Pierre Daix. Et Jaume Sabartès, fidèle compagnon de Picasso depuis leur jeunesse à Barcelone: " [...] La sensualité de Picasso, toute puissante sans aucun doute, n'obéit pas à l'attrait déterminé par [...] les définitions académiques au sujet de la beauté féminine [...] La femme est pour lui formes, lignes et couleurs dignes d'étude comme l'un quelconque des objets qu'il peut utiliser dans le champ de ses élucubrations d'ordre plastique: et encore quelque chose de plus, susceptible de satisfaire ses sens [...] ". Témoins de cette double obsession, le nombre important d'oeuvres ayant pour thème le Peintre et son modèle qui, avec celui du Couple, est celui qui a le plus longtemps et le plus profondément retenu Picasso. Et aussi les thèmes de la Baigneuse, du Baiser, du Nu, de l'Etreinte, de la Jeune fille, mais aussi ceux de la Maternité, de la Mère et enfant, de la Famille, " cette dernière, note Pierre Daix, au sens espagnol, soudée comme une tribu, dont les affaires ne doivent jamais se discuter au dehors.[...] Après son adhésion au parti communiste (Picasso) se mit à considérer que ses relations avec le communisme étaient une affaire de famille, dont il ne parlait qu'avec ses amis communistes qui partageaient sa conception, son appartenance.". Témoins encore de l'inlassable interrogation par Picasso de l'énigme humaine rapportée à son propre être, les nombreux autoportraits qu'on retrouve tout au long de l'oeuvre, de Yo Picasso (Moi Picasso), de 1901 (inspiré par le célèbre autoportrait de Poussin conservé au musée du Louvre) à la série d'autoportraits, dits face à la mort, exécutés du 27 juin au 4 juillet 1972, quelques mois avant sa mort, le 8 avril 1973." Laissant là, écrit Pierre Daix, cet ultime message que la peinture est plus forte que la mort qui la guette, comme elle guette tout ce qui est humain.(Picasso) n'est pas mort apaisé, car il ne connaissait pas l'apaisement, mais tout de même en sachant que, tant qu'il avait été aux commandes, la mort de l'art n'avait pas eu lieu ". |
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Pierre Daix, Dictionnaire Picasso, éditions Robert Laffont/Bouquins, 956 p., 169 F. Un ouvrage est sorti récemment qui évoque l'amitié entre Picasso et Apollinaire, qui sut très tôt trouver les mots justes pour parler du travail du peintre: Peter Read, Picasso et Apollinaire, les métamorphoses de la mémoire, 1905-1973, éditions Jean-Michel Place, 317 p., 235 F
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