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L'absolue pudeur des peupliers d'Auschwitz Par Suzanne Bernard |
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| Dans son dernier roman, Sylvie Germain parle de solitude, du monde chrétien et du peuple éclaté d'Israël. Ludvík revient à Prague après avoir connu à l'Ouest un grand amour. Il est rentré dans son pays " en apparence seulement ". En fait, il n'est jamais sorti de ce " désert de l'amour " qui a entraîné en lui un désert bien plus ample et plus grave, " celui de l'amour des êtres, de soi et de la vie "... Maintenant, ainsi qu'il l'avoue lui-même, il patauge dans l'indifférence... Vivotant de traductions et d'articles, il travaille sur un ouvrage ardu où apparaît Rabbi Loew, le Maharal de Prague au XVIe siècle. Vainement, il essaie de percer les mystères de ce grand personnage aux textes obscurs. Le vieux professeur de Ludvík, Joachym Brum, son " père second " auquel il a voué jadis une admiration fervente, est entré dans la déchéance d'une interminable agonie (" Quelle était la plus grave douleur: voir se dégrader l'image de ceux que l'on aime et admire, ou bien voir sa propre image souillée aux yeux des autres ? "). Or, il advient que le vieillard meurt au moment qu'il a " choisi ", soit quatre siècles, jour pour jour, après l'entrevue de Rabbi Loew et de l'empereur Rodolphe, une entrevue porteuse de " l'espoir d'une réconciliation entre le monde chrétien et le peuple éclaté d'Israël ", dont la teneur a été gardée secrète... Coïncidence troublante que Ludvík perçoit avec une émotion d'autant plus forte que sa propre vie, en des instants apparemment anodins, bascule dans l'irréel, accumulant des rencontres insolites et des signes bizarres, lesquels, tous, curieusement gravitent autour du thème du sel...(Quel plus parfait antidote à une vie morne et sans saveur ?). Grâce à cette " lente infiltration de l'insolite dans le tissu du quotidien ", peu à peu Ludvík doute de tout, s'attend à tout..." Il avait l'impression qu'il n'y avait plus de refuge en aucun lieu pour reprendre pied dans la simplicité du réel ". S'il ne fait, lui, que se laisser traverser par un " courant incompréhensible ", faute " de ne pas vouloir descendre trop profond en lui-même ", le lecteur n'en finit pas de s'interroger: quelle signification, donc, donner à ces propos vaguement philosophiques, métaphysiques, théologiques qui, tout à coup, se déversent tumultueusement de la bouche d'inconnus croisés par hasard (un employé de la Caisse d'Epargne, un marchand de journaux, un passant, un client dans un café, un gamin, une femme de ménage, etc.) qui tous, d'une manière ou d'une autre, en arrivent dans leur délire à invoquer le SEL ? Des bribes de savoir émergent d'un amas d'incohérences... Ces moments où le réel dérape (essentiels, ils donnent son titre au livre) malheureusement sentent l'artifice, la démonstration forcée. On est loin des messages flamboyants, foudroyants, des surréalistes... Les vrais, les beaux " éclats de sel " du livre sont ailleurs. Ils scintillent dans les dérives, les digressions, les développements, les sensations, les images, bref l'environnement matériel et spirituel de Ludvík. Ils sont la voix profonde et la nécessité du livre, libérés, soudain, dans l'inattendu, dans la grâce. Ces éclats, les projections du contenu, du " centre ", nous les recevons et les savourons, éblouis. Le livre, alors, est comme un gant qui se retourne. Un détail, un élément secondaire, une notation discrète " justifient " le roman. Les imbrications, les enchevêtrements subtils de l'histoire de Ludvík, ces strates laborieuses où lui-même se perd, de degré en degré, le montage, la combinatoire du récit, lourds et confus, s'effacent devant la simplicité, le miracle d'une minute authentique. C'est la statue de Rabbi Loew, avec sa barbe immense, qui le change en génie des eaux polaires. C'est la vision des rois mages, en gris et noir, qui vont dans le même mouvement, au ralenti. C'est l'absolue pudeur des peupliers d'Auschwitz-Birkenau qui perpétuent et dénoncent le silence de Dieu et de l'humanité... Ou encore la description de ce village perdu dans la montagne (je ne puis résister à l'envie de citer, pour le plaisir du lecteur) que Ludvík, ainsi, découvre: " Un village très haut perché dans le silence, posé à même le bleu du ciel. Et tout le paysage alentour était mué par la neige en un désert étincelant, un territoire de songe et de patience. Le village et la terre taisaient leur histoire, ils se tenaient recueillis au profond d'une attente qui dépassait de loin celle de la saison prochaine, aussi inscrite en eux, bien sûr, mais sans hâte ni nostalgie. Il s'agissait d'une attente plus ample, tout à fait nue, sans objet ni élan; une attente solitaire, pénétrée de lenteur, de douceur, de rigueur..." Délices de l'écriture. |
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Sylvie Germain Eclats de sel Gallimard, 175 p., 89 F |