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Collages Par Emile Breton |
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Voici un livre dans lequel celui qui possède ce minimum de curiosité qui donne à la vie son goût d'inépuisable a beaucoup à apprendre.
Il est de Marie-José Mondzain, s'appelle Image, icône, économie, porte en sous-titre " Les sources byzantines de l'imaginaire contemporain " et il est publié au Seuil.
Certes, l'abord en est un peu rude.
Quand on n'est pas comme on dit " byzantiniste ", se retrouver au bord du Bosphore vers le huitième siècle de notre ère, en pleine querelle entre iconoclastes et iconophiles, les premiers étant les destructeurs d'images, les seconds leurs tenants, est un peu dépaysant.
Heureusement l'avant-propos, mordant, donne envie de plonger: " On ne trouvera pas ici, dit l'auteur, le ton prophétique du " tout-à-l'icône " tel qu'il a cours dès que l'on parle d'art, d'image, de Dieu, du visage d'autrui ou de la nouvelle face du monde slave dans la Sainte Russie.
Depuis que l'autre n'est plus nulle part, on promène son icône partout, de l'Eglise à l'ordinateur, du musée au divan analytique." Et le fait est que le livre va son chemin, à son pas, et qu'il faudra arriver à la page 269 pour y trouver la CNN qui " déploie ses armes dans l'évidence monopolistique de ses informations, et avec la claire détermination de régner ".
Comment on y arrive, ce n'est pas en quelques lignes qu'on peut le " résumer ".
Car le mérite premier de l'auteur est de rester au plus près de son sujet (faut-il que ce soit assez rare dans bien des essais approximatifs d'aujourd'hui pour qu'on ait envie de la souligner ?) qui est ce moment de l'histoire où l'Eglise byzantine, sous la pression d'une crise, " scène d'un rapport de force " surgie entre elle et le pouvoir temporel, sut élaborer une très subtile construction politique de la maîtrise de l'image, clé justement de la " détermination à régner ".
Car c'est bien de cela qu'il s'agit tout au long: de Byzance et de ces hommes d'Eglise, nourris de Platon et de Saint Paul qui, pour répondre à une attaque violente, élaborèrent une doctrine de l'image et du pouvoir, sur laquelle nous vivons encore.
Il faut lire ainsi les pages lumineuses sur " l'économie ", définition d'un plan divin pour gouverner le monde, et clé de voûte de cette construction pour voir à quel point ce n'est pas avec un appareil conceptuel d'aujourd'hui qu'avance l'auteur, mais en faisant revivre le débat d'alors, avec les mots et les idées d'alors.
Les idées et les hommes car, en quelques lignes, elle esquisse d'émouvants portraits de quelques-uns d'entre eux, de Jean Chrysostome à Basile de Césarée ou Nicéphore, avec une ironique page de lui, sur l'" antériorité " ou non de l'homme par rapport à l'icône, que Borges aurait pu écrire.
L'essentiel restant que ce n'est pas à ressasser cette histoire qu'invite Marie-Josée Mondzain, mais à trouver, dans la crise de l'image et du pouvoir aujourd'hui traversée, des réponses aussi audacieuses que celles qui s'élaborèrent dans ces discussions, après lesquelles on n'osera plus parler de " byzantinisme ".
Ce n'est pas faire injure aux marchands de cinéma et d'images nord-américains que de penser qu'ils n'ont pas lu Nicéphore ni entendu parler des iconophiles: ce n'est tout simplement pas leur métier, ni leur fonction. Il semble bien pourtant qu'ils sont aujourd'hui parmi leurs meilleurs disciples. D'une très riche cinématographie turque ils n'ont laissé que champ de ruines, dont témoignent les panneaux d'affichage des cinémas de la ville qui fut hier Byzance puis Constantinople: aucun film turc, uniquement des films américains. Et pas les meilleurs, on s'en doute, mais bien plutôt ceux, sortis à la chaîne, qui n'imposent que des stéréotypes assez prégnants pour qu'on retrouve les mêmes casquettes à l'envers et les mêmes tee-shirts sur les gamins d'Istanbul que sur ceux de Sarcelles. Que cette cinématographie nationale, pourtant, ait été trop méconnue ici où seul disait quelque chose le nom de Yilmaz Güney, on peut s'en rendre compte pour quelques mois à Paris, au centre Georges-Pompidou où se tient, jusqu'à la mi-octobre, le plus grand rassemblement (car c'est bien de cela qu'il s'agit, pour des films dont beaucoup furent difficiles à retrouver) de films turcs jamais recensé en une seule manifestation. Il y a là bien des découvertes à faire, de films peu ou pas du tout vus, et d'abord celle-ci, d'ordre général: c'est que ce cinéma, avec des réalisateurs comme Lüfti Ömer Akad ou Metin Erksan connut son " âge d'or " de la fin des années quarante aux années soixante. Période brève, mais qui est aussi celle de profondes mutations dans une société jusqu'alors rurale, celle des premières grandes migrations vers les villes, où des millions de déracinés allaient se noyer dans la nostalgie d'un paradis paysan perdu, si peu paradis pourtant qu'ils avaient dû le fuir. Le cinéma était alors un rêve à deux sous. Et, à deux pas de chez eux, comme une façon de retrouver la rude Anatolie perdue, en images au moins. Aussi, ne s'étonnera-t-on pas que les films de ces années-là aient mis en scène des drames - ou des mélodrames - paysans et que leur " réalisme " ait pu être très proche de celui d'un certain cinéma américain (Borzage, King Vidor) ou français des années trente, pays eux aussi partant alors à l'assaut des villes, ou du cinéma italien de la Libération, au moment où s'accélérait la même transformation. Car il est bien vrai que ce sont - aussi - les spectateurs qui font le cinéma. Et l'on s'aperçoit là une fois de plus que ces films qui furent des succès populaires sont aussi des films " savants ". Je veux dire qui maîtrisent un langage auquel il n'avait fallu que quelques années pour se fixer. Il est frappant de constater à quel point un film, par exemple, comme Frappez la putain, oeuvre de propagande kémaliste, une sorte de Premier Maître (de Mikhalkov-Kontchalovski) avant la lettre, dont le personnage principal est une institutrice, met en oeuvre toutes les ressources d'une montée dramatique par le balancement entre gros plans et plans éloignés de batailles ou mouvements de masses, jusqu'à cette fin étonnante où la jeune femme, proche des révolutionnaires, est lynchée par une foule manipulée. Et l'on peut ajouter que le même cinéaste, pour le dernier film de sa trilogie paysanne sur l'Anatolie, la Légende du mouton noir (1967), s'inspirait d'un conte de Nazim Hikmet. On aurait tort de croire pourtant qu'il faut désormais parler du cinéma turc au passé: des cinéastes d'aujourd'hui, comme Ömer Kavur, Basar Sabuncu pour ne citer qu'eux, savent que la " bataille des images " continue. Ils s'acharnent à tourner et, pour certains d'entre eux, à se regrouper pour obtenir, comme le firent les cinéastes français, les moyens de poursuivre. A la page 228 de son livre, Marie-Josée Mondzain écrit: " ... Je ne vois aucune raison de redouter telle sorte d'image visible plutôt que telle autre. L'image s'offre, à la pensée d'en disposer. Ce qui est redoutable, c'est le pouvoir que nous laissons à ceux qui ont le monopole et la maîtrise de sa manipulation et de son interprétation ". Le premier mai dernier, l'association " Les Amis de l'Humanité " avait organisé un débat sur le thème " Le mouvement social de décembre a-t-il eu la couverture médiatique qu'il méritait ? ". Furent projetés, pour lancer ce débat, un film qui avait été tourné par Christian Argentino un jour de manifestation et qui fut montré en un bout à bout d'images non montées, " brut de caméra ", comme devait le dire Jacques Rozier qui le présentait et le journal télévisé de TF1 de ce même jour. Excellente pédagogie. Il était clair que les " images " TV de la manifestation (le journal était partagé entre le compte-rendu de cette manifestation et la réception par Chirac des pilotes français prisonniers des Serbes) devaient avoir un sens, que venait en fin de plateau souligner à traits balourds Gérard Carreyrou, l'un des maîtres des lieux. Et ce sens était que Chirac faisait bien son travail, et que Juppé, dont on ne donnait alors pas cher de la peau, mal le sien. Ainsi les images de la manifestation - et donc la manifestation elle-même - étaient-elles " instrumentalisées " par la télévision Il était également non moins évident que les images " brutes " partaient dans tous les sens, qu'il y avait de la tendresse, une joie formidable et de la lassitude, des visages humains, tout cela qui faisait la richesse de ces manifestations, qui, solidarité retrouvée, grève par délégation, ne pouvaient, on l'a assez dit, entrer dans le carcan d'un seul sens. Et donc elles étaient " du côté " des manifestants. Belle mise en images du livre dont il fut question au début de ce " collage ". |
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* Historienne, spécialiste de l'histoire politique française du XXe siècle |