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La gauche au temps du Front populaire Par Serge Wolikow |
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La spécificité du Front populaire tient à ce qu'il ne s'agit pas seulement d'un large mouvement social mais aussi d'un projet politique nouveau à gauche et d'une expérience gouvernementale et parlementaire.
La politique a mauvaise presse même quand il s'agit d'évoquer un temps d'intense mobilisation. Mais les humeurs du temps présent ne suffisent pas à expliquer cet oubli. En fait, l'image politique du Front populaire semble bien plus jaunie que celle des luttes sociales: brandie de longue date, elle a subi de nombreuses retouches qui ont également contribué à la brouiller. Le programme commun de la gauche signé en 1972 rappelait celui de janvier 1936, l'union du peuple de France, le mot d'ordre du XXIIe Congrès du PCF était aussi celui du Congrès de Villeurbanne, le VIIIe du PCF, en 1936 ! La gauche au gouvernement, en 1981-1983, invoquait encore le parrainage de 1936 et lui comparait avantageusement ses réalisations. Ces références successives, sans oublier celles de 1968 autour des usines occupées, tout en reprenant ces souvenirs affaiblis, les troublaient autant qu'elles les réactivaient. Bientôt la figure politique du Front populaire pâlie s'inversa et devint un anti-modèle politique. Le temps des divisions et des échecs appela les inventaires critiques des erreurs et des insuffisances. Les critiques réapparurent avec les difficultés puis l'échec de l'union de la gauche: les désillusions suscitées par le Front populaire et son échec gouvernemental furent, dans les années 80, placés au débit d'un mouvement communiste qui aurait fait la part trop belle aux accords de sommet entre organisations. Aujourd'hui, le soixantième anniversaire se déroule dans un contexte où les interrogations de la gauche sur son identité et sur ses alliances relancent l'intérêt pour les expériences unitaires antérieures. Evitons cependant de relire le Front populaire avec ces seules préoccupations présentes car elles ne peuvent déboucher que sur de nouveaux stéréotypes réducteurs et inefficaces pour comprendre tant les permanences que les innovations politiques. L'originalité et l'importance historique du Front populaire en France sont souvent constatées et doivent être rappelées: il ne s'agit pas seulement d'un large mouvement social mais aussi d'un projet politique nouveau à gauche et d'une expérience gouvernementale et parlementaire. La vie sociale et politique françaises sont durablement marquées par cet épisode historique qui imprègne la résistance et l'après-guerre, alors même que l'expérience proprement dite s'achève dès 1938. Cette expérience de quatre années foisonne d'événements et de faits dont la connaissance explique l'impact comme les difficultés du Front populaire. Les différentes forces politiques et sociales protagonistes du Front populaire méritent d'être examinées car, alors, la figure de la gauche est transformée dans ses équilibres internes et la situation de chacune de ses composantes évolue. Le projet de Front populaire, lancé dès 1934, constitue une innovation politique inscrite cependant dans une histoire politique française à laquelle il n'échappe pas. Le terme de Front populaire antifasciste avancé par Maurice Thorez au nom du PCF en octobre 1934 s'adresse, au-delà du Parti socialiste avec lequel il avait signé un pacte unitaire dès le mois de juillet 1934, au parti radical qui pourtant gouvernait avec la droite depuis les journées de février. Cette initiative à l'intention d'un parti considéré jusqu'alors comme bourgeois rompait avec les discours traditionnels sur le front unique ouvrier. D'autre part, le PCF était alors beaucoup plus faible, en terme d'adhérents et d'électorat, que ses partenaires. Cette situation ne laissait d'ailleurs pas d'inquiéter les dirigeants de l'Internationale communiste qui craignaient que le parti soit prisonnier d'une telle alliance et y perde son identité. Ce mot d'ordre, loin de susciter l'enthousiasme des organisations pressenties, provoque une certaine méfiance car les communistes brouillent les cartes ! Cette initiative rencontre cependant un écho très important dans l'électorat à l'occasion des élections municipales de 1935 et parmi les mouvements et comités antifascistes. La commémoration du 14 juillet 1935 est le moment constitutif du Front populaire comme mouvement social structuré par un accord entre organisations autour d'une charte qui se réclame de l'héritage de la Révolution française en matière des droits et des libertés tout en réclamant la justice sociale contre les privilégiés de la fortune, les " 200 familles ". Parallèlement à la mobilisation sociale, les négociations et les discussions entre organisations se prolongent des mois durant. Le programme commun, finalement adopté en janvier 1936, est une plate-forme électorale mais aussi une charte commune à laquelle près d'une centaine d'organisations sociales, syndicales, culturelles s'associent. L'alliance de Front populaire a donc été un processus de plus d'un an, de même que la réunification syndicale entre le CGT et la CGTU. Ce double rapprochement entre organisations ouvrières et forces de gauche constituait une innovation dans la mesure où il mettait fin à une période de division ouverte par l'après-guerre. Il s'inscrivait cependant dans une tradition républicaine d'affrontements gauche-droite réactivée par la crise et la montée du fascisme en Europe. L'innovation politique vient de la capacité à renouveler cette tradition en lui donnant un contenu social que les anciennes mobilisations républicaines n'avaient pas au même niveau. L'engagement syndical et l'impulsion des communistes sont, avec la participation des intellectuels, le fait nouveau d'un rassemblement dont la finalité n'est pas seulement électorale. Les échéances électorales de 1935 et 1936 scandent le développement du Front populaire mais n'en constituent que des étapes: loin de ralentir les autres formes de mobilisations, elles les stimulent, les manifestations du 14-Juillet suivent en 1935 les premiers succès unitaires des élections municipales, tandis que les grèves éclatent trois semaines après la victoire des partis du Front populaire lors des élections législatives. Cette dynamique profite au PCF et à la CGT qui apparaissent en 1936 comme les forces motrices du mouvement. Les grèves, les occupations d'entreprises sont des moments de renforcement sans précédent des organisations ouvrières. C'est à ce moment-là seulement que les rapports de forces entre courant socialiste et communiste s'inversent sur le plan quantitatif. De 1934 à 1936, la dynamique unitaire impulsée par les communistes, non sans certaines hésitations et réticences au début de l'année 1934, a donc été le fait d'une organisation minoritaire à gauche qui, au prix d'une rupture avec la doctrine classe contre classe, la sienne jusque là, a réussi à initier un mouvement dont elle a recueilli à terme le bénéfice politique. C'est sans doute aussi le résultat de l'unification syndicale, car bon nombre de syndiqués à la CGTU se considéraient comme des révolutionnaires sinon comme des communistes. Le renforcement du PCF est à mettre en rapport avec une audience qui était beaucoup plus large que son organisation. Ainsi le Front populaire a d'abord bénéficié au PCF qui, au printemps 1936, apparaissait comme son inventeur. La formation du gouvernement de Front populaire, la non-participation communiste et l'adoption rapide des quelques grandes lois sociales changent la situation. Rapidement, c'est Léon Blum qui incarne, dans l'opinion publique et une partie de la gauche, le Front populaire instigateur de réformes dont la popularité bénéficie davantage aux partis gouvernementaux qu'au Parti communiste resté à l'écart. Le Parti socialiste ne tire pas, en tant que tel, un bénéfice de sa direction gouvernementale car ses divisions internes s'aggravent. Mais le Parti communiste perd l'initiative qu'il avait réussi jusqu'alors à conserver. A l'écart du gouvernement, tout en ayant le souci de sa réussite, il cumule les inconvénients puisqu'il ne peut peser directement sur les décisions tout en ayant le souci de consolider le Front populaire. En politique étrangère comme en politique économique, le PCF est d'autant plus en difficulté pour peser avec efficacité que le mouvement social est essentiellement centré sur l'application des lois sociales. La dégradation de la situation internationale, plus encore que les difficultés économiques, paralysent le Front populaire. Les divergences minent la majorité parlementaire qui éclate en 1938 à l'occasion des accords de Munich puis lors des décrets lois qui abolissent les 40 heures. Les communistes, dans l'hiver 38-39, se retrouvent seuls à défendre l'idée de Front populaire. Ralliés à l'idée de nationalisations et de participation gouvernementale, ils préconisent un programme de gouvernement centré sur la défense de l'indépendance nationale. Ces propositions reprises, en janvier 1939, lors de la Conférence nationale de Gennevilliers, sans écho immédiat, irriguent la pensée du Parti les années suivantes et lui serviront de référence durant la Résistance. |
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* Historienne, spécialiste de l'histoire politique française du XXe siècle |