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L'empreinte du Front populaire Par Danielle Tartakowsky |
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On ne peut réduire le Front populaire à son expression gouvernementable.
Sa marque durable tient à une façon nouvelle de faire de la politique, de se représenter la culture, la nation, au diapason du mouvement social.
Le Front populaire compris comme une alliance parlementaire et gouvernementale se termine en avril 1938 avec la constitution du gouvernement Daladier. La majorité de juin 1936 qui avait réussi à conserver globalement sa cohésion nonobstant les contradictions fluctue désormais selon les problèmes en jeu. Après Munich, Paul Reynaud fait sauter le verrou des 40 heures. Une grève de protestation organisée par la CGT se solde, le 30 novembre 1938, par un échec et par une impitoyable répression. Elle frappe prioritairement responsables syndicaux et délégués d'ateliers et met à mal les effectifs syndicaux. La hausse des prix a depuis longtemps dévoré les augmentations de salaires, l'ordre règne dans les usines et les 40 heures ne sont plus. Le Front populaire, politiquement forclos, l'est désormais socialement. Réduit à son expression gouvernementale, il n'aura duré guère plus de deux ans. Il disparaît sans rien laisser que les congés payés. Mais parce que le Front populaire n'est tel que dans la mesure où il a su dépasser le cercle de la politique parlementaire pour intéresser le peuple tout entier, à chacune de ses étapes, il ne saurait se réduire à son expression gouvernementale. Compris comme un mouvement de masse, il induit des effets plus durables Parce que la crise ouverte en France en 1934 vaut à la bourgeoisie de perdre le rôle de classe nationale dirigeante qu'elle exerçait depuis les années 1880, et revêtait un caractère hégémonique, une révolution culturelle s'amorce dès avant la victoire du Front populaire dans le champ politique. Une nouvelle culture politique de lutte et de masse naît de la symbiose originale qui s'opère entre 1934 et 1935 entre cultures républicaine, antifasciste et populaire. Elle vaut à la gauche française de désormais se définir par une double référence à une culture de classe et démocratique. Cette culture se forge et s'exprime dans les municipalités ouvrières conservées ou conquises en mai 1935 mais surtout dans la rue, le 14-Juillet de la même année. Précédant l'expérience gouvernementale, elle contribue à en créer les conditions et prédétermine certains de ses caractères. Elle n'acquiert toutefois sa pleine légitimité et les conditions de sa durée qu'à la seule faveur de la victoire combinée des élections et des grèves. Le rassemblement populaire l'emporte pour avoir su mobiliser des expressions politiques non conventionnelles (grèves, manifestations et fêtes) et d'autres qui l'étaient parfaitement. Il entraîne ainsi dans une vie politique conjuguée sur un autre mode les exclus du suffrage universel: femmes, jeunes et immigrés. Après la victoire, les pratiques non conventionnelles demeurent en usage tandis que les autres se renouvellent en profondeur. La propension à s'organiser s'accroît, l'individualisme politique recule et les organisations ouvrières redéfinissent leur rapport à l'Etat, sous la forme d'une " occupation du pouvoir " ou d'un " soutien sans participation ". Simultanément, leur pratique et leurs structures se transforment. Le Parti communiste, jusqu'alors soucieux d'afficher sa différence, laïcise son langage et, pourrait-on dire, se " nationalise " tandis la SFIO cherche au contraire à se doter d'une expression partisane ostensible pour éviter d'être confondue avec le gouvernement qu'elle dirige. Des rapprochements tendanciels s'ensuivent qui vont, cependant, de pair avec un renversement durable du rapport des forces: le PCF redevient le premier parti en nombre d'adhérents et les adhésions syndicales réalisées dans la foulée des grèves renforcent les fédérations dominées avant la réunification par les unitaires. La politique persiste à se déployer dans les rues où de puissants défilés construisent une image nouvelle d'un peuple devenu souverain. Comprise dans une acception large, elle doit aux circonstances d'investir l'entreprise dont elle était jusqu'alors bannie; à la faveur de la multiplication des sections syndicales de la CGT et des cellules communistes et de la croissance, moindre mais parallèle, des sections CFTC et des amicales socialistes. Ces redéfinitions réagissent sur certaines pratiques étatiques comme sur celles des adversaires du Front populaire. Le gouvernement recourt massivement aux fêtes et constitue la culture en instrument du politique, les ligues dissoutes se reconstituent en partis de masse jusqu'alors étrangers à la culture des droites et les vaincus d'hier, conscients de ce que l'entreprise est devenue un enjeu, s'y réorganisent. Le PSF s'y implante par le biais des syndicats professionnels, le patronat moderniste tente de repenser les formes du contrôle social qui s'exerce là et le syndicalisme cadre qui naît alors se veut une réponse à la crise d'autorité. Enfin, la droite réagit au processus de réappropriation nationale opéré par le mouvement ouvrier en glissant progressivement du nationalisme vers le pacifisme intégral, prélude à la défection nationale quand ce n'est pas la collaboration. La victoire qui vaut à la révolution culturelle engagée dans le champ politique de s'imposer jusqu'à devenir une donnée structurelle du paysage politique lui permet également d'en déborder le champ. Avec les grèves, elle s'étend à l'espace du travail. Sans révolutionner les rapports sociaux, celles-ci remettent en cause l'arbitraire patronal et substituent les valeurs de solidarité et de fraternité à l'isolement consubstantiel au libéralisme hier prévalant. Le travail réduit en " miettes " par la rationalisation des années 20 redevient simultanément objet d'exaltation ou de fierté. En témoignent les réappropriations symboliques de l'espace de l'usine, les appels à défiler en tenue de travail dans les cortèges de Front populaire ou la reprise en charge des fêtes corporatives par les organisations syndicales, aux fins d'affirmer ainsi leur compétence professionnelle et la fierté du métier. A la faveur des 40 heures et des congés payés, la révolution culturelle gagne également du champ hors travail. Le rapport des travailleurs avec l'histoire et le territoire national se transforme et certains aspects de la vie privée sont également affectés. Avec les auberges de jeunesse, la jeunesse trouve un terrain d'expression autonome et la mixité devient possible. Sur les plages, les corps se dénudent plus que par le passé. Le sport, la photographie ou le cinéma amateurs témoignent, du reste, d'une nouvelle conscience du corps. Trop longtemps perçu comme simple appendice de la machine, il devient digne d'être représenté, reproduit, et donné en spectacle, à l'égal des luttes. Sans que s'amorce une (r) évolution dans les rapports entre les sexes. La culture nouvelle dans laquelle ces mutations se résument se donne pour l'actualisation d'une culture nationale revivifiée par le nouveau rapport qu'elle entretient avec le peuple et sa culture. Elle relève de la culture des années trente alors déployée en URSS, comme dans les Etats fascistes ou aux Etats-Unis en ce qu'elle est une culture de masse entretenant d'étroits rapports tant avec la modernité qu'avec l'histoire et le folklore; une culture née de l'interaction grandissante du politique et du culturel, faisant reculer la sphère du privé au profit d'activités socialisées et organisées. La nature politique de l'expérience française et les liens spécifiques qu'entretiennent les masses avec l'Etat-nation lui valent pourtant de présenter, en France, des caractères propres. Ni prolétarienne ni officielle, mais populaire, à l'image de l'alliance lui ayant donné corps, elle doit au puissant mouvement social, qui ne se dément à aucune de ses étapes, sa dimension de classe et son caractère fortement syncrétique. Une nouvelle génération politique s'est forgée dans un même combat, nourrie des mêmes espoirs et de la certitude que " la lutte paie ". Dotée d'un langage, d'images et de symboles nouveaux, elle marque de son empreinte la physionomie de la nation tout entière. Une génération durant. |
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* Historienne, spécialiste de l'histoire politique française du XXe siècle |