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Quel avenir pour la filière nucléaire française Par Françoise Simonot |
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La sûreté nucléaire a un coût, mais c'est au pays de décider si un risque est acceptable.
Et une politique énergétique ne se décide pas dans une direction d'entreprise, fut-ce EDF.
Questions cruciales qui soulignent un besoin criant de démocratie.
Le nucléaire civil fournit 75% de l'électricité en France. Cette situation provient du choix contestable et contesté du "tout nucléaire". L'électricité d'origine nucléaire présente trois avantages: elle économise les ressources naturelles, autorisant l'indépendance énergétique, elle est bon marché, elle ne pollue pas et ne contribue pas à l'effet de serre. Une centrale en exploitation normale a un impact très faible sur l'environnement. L'industrie nucléaire comporte aussi des dangers. L'anniversaire de la catastrophe de Tchernobyl est l'occasion de s'en souvenir. Il est certain que si une autre forme d'énergie, présentant les mêmes avantages mais sans les risques, existait, on parlerait du nucléaire au passé. Ce n'est pas le cas. Sa mise en cause provient en outre aujourd'hui d'un tout autre souci que la sûreté: la loi du marché ne " supporte" pas la trop lente rotation des capitaux de l'investissement nucléaire. La façon dont la filière française a répondu à la question centrale de la sûreté explique en grande partie le quasi-consensus national sur cette source d'énergie. Rappelons le rôle des entreprises publiques EDF et CEA, fondé sur leurs compétences techniques et le lien permanent entre la recherche, le développement, la construction et l'exploitation. Les rapports entre l'exploitant nucléaire (EDF) et l'autorité de sûreté (DSIN), basés sur la concertation dès les études de conception, ont permis de renouveler fondamentalement depuis quinze ans l'approche de la sûreté, de modifier les installations et la façon de les exploiter. Le CEA est une pièce maîtresse de cette dynamique. Aujourd'hui, pourtant, la situation se détériore. EDF clame son souci de transparence, mais considère que la sûreté n'est pas plus prioritaire que la productivité. Limitation au strict minimum des arrêts de production, pressions sur les coûts de maintenance, dégradation des conditions de travail sont les réalités quotidiennes des installations. C'est un facteur potentiel grave de dégradation de la sûreté. L'autorité de sûreté s'inquiète à juste titre d'une tendance à tirer le maximum des centrales et des hommes, elle devient suspicieuse et tatillonne. EDF entreprend alors " d'expliquer " que des " exigences excessives " pourraient mettre en cause la " compétitivité du nucléaire ". Une telle attitude est inacceptable dans cette industrie. Les mêmes choix ont conduit depuis plusieurs années EDF à mettre en veilleuse ses études propres sur la prochaine génération de centrales nucléaires. Celles-ci seront franco-allemandes, c'est-à-dire surtout allemandes, puisque les études de conception du réacteur européen (EPR) sont principalement réalisées par Siemens, associé à Framatome. Le coût du kwh est annoncé comme largement supérieur à celui des dernières tranches franco-françaises. Les conceptions de sûreté françaises et allemandes sont fort différentes et les solutions consensuelles ne constituent pas forcément l'optimum pour la sûreté, ni l'optimum économique. L'objectif allemand est la conquête du marché asiatique, beaucoup plus que l'Europe. Rappelons que le marché allemand n'existe pas. Le produit EPR n'est pas adapté aux besoins de la France, qui constitue pourtant son principal débouché. L'expérience coûte déjà cher: 500 000 heures d'études transférées de l'autre côté du Rhin, des emplois supprimés chez Framatome et à EDF. Le CEA n'est pas partie prenante de l'aventure. Ceci met en cause à terme les rapports entre EDF et l'autorité de sûreté. A l'horizon 2010, le renouvellement du parc nucléaire s'engagera. Il constitue un formidable enjeu, à la fois économique - 50 milliards d'investissements, représentant 100 000 emplois pendant près de vingt ans - pour l'indépendance énergétique, et enfin pour l'environnement. Les moyens de production thermique envisageables sont le nucléaire avec la modernisation de la filière actuelle (REP), le gaz et le charbon. La filière RNR (surgénérateur) est reconnue internationalement comme une solution essentielle à long terme. Dans l'état actuel, elle ne peut être massivement développée pour les années 2010. Il est essentiel de continuer les recherches et d'avancer dans l'industrialisation. L'avenir de cette filière est en danger: les investissements sont quasiment nuls, les équipes de travail dissoutes. Phénix, le seul réacteur de recherche de la filière, est menacé. L'insuffisance des moyens alloués à l'amélioration de sa sûreté risque de conduire à l'arrêt définitif. En faisant de la filière rapide un bouc émissaire, le nucléaire français de technologie rapide aurait quelques chances d'être japonais au XXIe siècle ! Avec le renouvellement du parc, se pose la question fondamentale du démantèlement des installations, qui accompagne celle du stockage des déchets. L'exploitation produit des déchets radioactifs issus ou non du combustible, qui doivent être traités et stockés sous surveillance. Maîtriser leur traitement est une responsabilité essentielle confiée au CEA. Assurer le démantèlement complet des installations relève de la responsabilité de chaque exploitant. Il est largement temps de préparer l'industrialisation de ces procédés. Les entreprises publiques doivent y prendre toute leur part: leur engagement n'est pas aujourd'hui au niveau des exigences. Oui, la sûreté a un coût, mais c'est au pays de décider si un risque est ou non acceptable. Force est de constater que la démocratie a jusqu'ici peu joué. C'est elle qui peut éviter que les pressions, du " marché " ou de l'Etat, ne rendent l'outil nucléaire inefficace et/ou dangereux. Les pouvoirs publics opposent à ce besoin de démocratie, deux attitudes: " Faites confiance à ceux qui savent ", dit la première, " des organismes indépendants contrôlent l'absence de rejet dépassant les limites légales ", ajoute la seconde. L'expérience prouve que la transparence est relative et les explications des experts parfois curieuses: on se souvient des laborieuses explications concernant les conséquences de Tchernobyl. La première réponse est donc insuffisante. La deuxième conduit à constater les dégâts a posteriori, ce qui, en matière de prévention des accidents, est inopérant, sauf pour éviter qu'ils ne se reproduisent. Développer la démocratie au sein des entreprises et, pourquoi pas, étendre les prérogatives des CHSCT aux questions de sûreté permettraient d'agir préventivement. Cela nécessite que les salariés aient une formation suffisante dans ce domaine. C'est l'objectif déclaré aujourd'hui par les directions d'entreprises, mais en contradiction totale avec le management autoritaire simultanément instauré. La population est concernée par la sûreté des installations nucléaires et leur impact sur l'environnement. Les commissions régionales d'information permettent aujourd'hui aux industriels de s'expliquer sur leurs projets ou des incidents particuliers. Mais leurs débats sont sans effets sur les stratégies des entreprises concernées. Etendre leurs responsabilités ferait progresser la démocratie. L'exigence démocratique est d'autant plus urgente que les directions d'entreprises s'arrogent des droits qu'elles n'ont pas en matière d'orientation de la politique énergétique. Elles entendent, en accord avec le gouvernement, et après un fort ralentissement des investissements, installer la filière électronucléaire dans un moratoire de longue durée. Le choix des moyens de production d'électricité, celui des actions de recherche et développement seraient soumis aux seules lois du marché. Un critère de choix assez peu original est retenu...celui du coût prévisionnel de production du Kwh. Dans les conditions actuelles, la " compétitivité " du nucléaire n'est pas assurée. Pourtant, pour étudier les moyens de production futurs, il faut bien définir quels seront les besoins du pays. Depuis dix ans, la direction d'EDF minimise systématiquement les besoins prévisionnels: la production annuelle est toujours supérieure aux prévisions. La fable du suréquipement en moyens de production thermique sert à justifier la faiblesse des investissements. Quelques écarts climatiques par rapport à la moyenne et le parc devient tout à coup adapté, une année exceptionnelle et il est sousdimensionné. Alors que de nombreux Français limitent leur utilisation d'énergie par manque de moyens, peut-on considérer que la consommation des ménages a atteint son maximum ? Quand la durée des arrêts pour le rechargement et l'entretien des centrales nucléaires est réduite, au détriment des conditions de travail de milliers de salariés, on peut penser que plus de moyens de production permettraient des arrêts plus longs, dans de meilleures conditions. C'est un cas très classique de rentabilisation des investissements. La question n'est pas: " Combien vendrons -nous de kwh ? ", mais plutôt: " A quels besoins devrons-nous répondre ? " La réponse n'est pas de la seule responsabilité des entreprises, elle concerne la nation. Gouvernement et directions d'entreprise ont pourtant affiné leur vision pour les dix ou quinze ans à venir: nous n'avons besoin de rien ! Il y a vraiment urgence à débattre de tout ce qui concerne l'industrie nucléaire et de l'ensemble du secteur de l'énergie. |
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* Ingénieur EDF, centrale de Tricastin A l'initiative du Parti communiste français se tiendra une rencontre sur l'avenir de l'industrie nucléaire dans la vallée du Rhône, le 25 juin, à Pierrelatte. Petit lexique des sigles : CEA : Commissariat à l'Energie atomique CHSCT : comités hygiène et sécurité des conditions de travail EDF : Electricité de France EPR : Réacteur européen à eau pressurisée DSIN : Direction de la Sûreté des installations nucléaires (ministère) REP : Réacteur à eau pressurisée, 54 tranches en service RNR : Réacteur à neutrons rapides (en opposition aux neutrons lents des réacteurs à eau) Superphénix Sûreté nucléaire : "Ensemble des dispositions prises pour assurer le fonctionnement normal, prévenir les incidents et les accidents et en limiter les conséquences".La sûreté est toujours relative, elle dépend du rapport entre les moyens qu'on lui consacre et les conséquences qu'on accepte.
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