Regards Juin 1996 - La Cité

Lever le voile

Par Guy Chapouillié


A quelques jours des JO d'Atlanta, Coca-Cola et intégrisme font bon ménage à mille lieues de l'esprit olympique.

Le 9 mai, à l'heure où le commissaire Navarro erre en plein cimetière des sentiments, " Envoyé spécial " déroule avec bonheur une bien belle " chaîne de l'espoir " grâce à laquelle de jeunes enfants de tous pays, atteints de malformations cardiaques et pratiquement condamnés, rencontrent une salutaire solidarité d'hommes et de femmes. Ce jour-là, c'est le tour d'une petite fille vietnamienne, handicapée et freinée dans son développement; elle est hébergée à Paris dans une famille d'accueil volontaire qui la prépare et l'accompagne au mieux, car l'opération est délicate. Beaucoup plus tard, on la retrouve au Vietnam, juchée sur son vélo, le coup de pédale ferme et souple sur le chemin de son école; là, dans la cour, elle joue et court à perdre haleine, le visage dévoilé par un large sourire de bonheur. Pour les membres de cette chaîne de solidarité, et quelles que soient leurs raisons, chaque enfant, fille ou garçon, est une personne, l'avenir le plus certain de l'Homme. La même semaine, les informations télévisées dévoilent le visage de Phoolan Devi, l'ex-" reine des bandits " élue au parlement indien; un visage à plusieurs visages qui se croisent; il y a celui de petite fille qu'elle a reçu, celui de jeune fille violée et humiliée qui a été modifié et celui de femme émancipée qui émerge tranquille et déterminé; le visage en mouvement d'une personne libre et honorée. A côté de cela, France 2/3 Sport offre tous les dimanches le compte à rebours de l'ouverture des Jeux Olympiques; la fièvre monte un peu partout, paraît-il, et la lutte de communication se durcit entre les fabricants d'articles de sports et de boissons non alcoolisées pour qui tous les supports sont bons et surtout celui du petit écran. La flamme vient de débarquer sur le sol des Etats-Unis et les caméras sont en place pour suivre les 10 000 relayeurs qui vont traverser 42 Etats selon un parcours de 24 000 kilomètres avant d'atteindre, le 19 juillet, Coca-Cola-ville qui sera propre, car les agents fédéraux y arrêtent des extrémistes suspectés de préparer des attentats à la bombe destinés à perturber les Jeux... On y voilerait même la nudité des statues; pour que personne ne se trompe de direction, chaque porteur de la torche, de 13 à 96 ans, est vêtu d'un tee-shirt imprimé à l'effigie de la firme Coca-Cola qui a payé 12 millions de dollars cette signalisation. Seulement voilà, si la flamme est déjà loin sur la route, l'esprit olympique lui est bien en rade car on ne voile pas que de la pierre. Un petit communiqué de France 2/3 Sport nous apprend en effet que de nombreux pays islamiques (30 ou 40) excluent officiellement toute femme de leur délégation afin de préserver la pureté de la femme musulmane, en ne la mêlant pas aux conséquences indésirables du sport; seule exception qui confirme la règle, l'Iran annonce la participation d'une femme aux épreuves de tir. Ils refusent en outre que des hôtesses remettent des médailles. Ils repoussent de la sorte la Charte olympique qui interdit toute ségrégation et toute discrimination sexuelle, raciale ou religieuse; c'est intolérable. La seule réponse serait de les exclure comme l'était en son temps l'Afrique du Sud de l'apartheid; il y a là un vrai sujet de débat pour " la Marche du siècle " ou " l'Esprit du sport ". Mais au fait le voilage en vigueur à Atlanta n'est-il pas pour plaire à l'intégrisme, avide consommateur de boissons sucrées non alcoolisées ? Un récent spot publicitaire de la firme d'Atlanta, qui accueille les Jeux dans ses usines, est particulièrement troublant: on y voit un harem de secrétaires décréter l'arrêt du travail car " c'est l'heure de la pose Coca-Cola Light "...toutes ces femmes collent leur nez à la vitre...elles sont à un étage et regardent en plongé un ouvrier, tout droit sorti des pages de Play girl...le torse nu, il se régale du contenu liquide d'une boîte de fer. La vitre voile le regard et crée la séparation tolérée par le consommateur intégriste. Cette image voilée de mise à distance est tout un programme, aux antipodes de celles du visage en mouvement de Phoolan Devi.

 


* Auteur d'un mémoire de maîtrise d'arts plastiques intitulé: " Regards, un magazine illustré communiste, 1932-1939 ", septembre 1993, Université de Paris-viii Saint-Denis.

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