Regards Juin 1996 - La Cité

L'union, passeport du changement

Par Jean-Claude Oliva


Entretien avec Pierre Blotin

Au travers des forums et d'autres initiatives, le PCF cherche la voie d'une union nouvelle avec sincérité et lucidité.

 
Les mauvais coups pleuvent sur les salariés et la population, suscitant même un vaste mouvement de protestation en décembre dernier. Le moment n'est-il pas à l'action plutôt qu'à la discussion et aux forums qu'organise le PCF ?

 
Pierre Blotin : En quoi la discussion, les forums, s'opposeraient-ils à l'action ? Précisément parce que les mauvais coups pleuvent, l'heure est à l'action pour résister ET à la construction d'une alternative pour un changement réel. L'une des originalités des forums aura été la présence très forte du mouvement social de décembre. Ses acteurs sont venus nombreux exprimer leurs opinions, leur soif de changement. Et tous les représentants des forces politiques participant aux forums ont dû se situer par rapport aux exigences qu'ils ont exprimées quant au contenu des changements auxquels ils aspirent et à leur volonté d'être entendus. En avril 1994, le PCF avait lancé l'idée que, pour faire face à la politique de la droite, il fallait à la fois l'action, l'opposition résolue et le travail pour construire une perspective de changement, dont l'absence constitue en fait un lourd handicap pour l'action elle-même. Nous avons pris toutes nos responsabilités dans ce sens en proposant de construire, dans l'action pour s'opposer à la politique de la droite et dans le dialogue pour inventer ensemble des solutions neuves, une autre politique, un autre projet pour notre peuple et notre pays, ce que nous avons appelé un " pacte unitaire pour le progrès " entre les citoyens et les forces de gauche, de progrès, écologistes. Robert Hue a porté cette idée dans la campagne de l'élection présidentielle, avec des propositions concrètes, notamment pour les salaires, l'emploi, le développement du pays. Puis, en juin 1995, la proposition de réaliser des forums pluralistes rassemblant citoyens et représentants des forces politiques pour débattre du contenu et des moyens du changement est venue concrétiser la démarche, précisée et mise en oeuvre à partir d'octobre. Il me paraît important de constater que le mouvement de novembre-décembre a confirmé combien sont également nécessaires, et en réalité inséparables pour avancer vraiment, l'action, la lutte pour s'opposer à la politique actuelle et arracher tout ce que l'on peut pour améliorer la vie des gens, et le travail pour ouvrir un espoir de changement, une perspective politique. Le mouvement a été porteur de colère, d'exaspération, d'exigences fortes en matière de droits sociaux, de salaires, de maintien et de développement des services et entreprises publiques. En même temps, il n'a cessé d'interroger sur le plan politique. Dire non au plan Juppé contre la Sécurité sociale ? Bien sûr, mais quelle politique moderne de protection sociale inventer ? Dire non au démantèlement des services et entreprises publics ? Bien sûr, mais quelles solutions pour résoudre les problèmes actuels ? Dire non à l'austérité, à " l'argent pour l'argent " ? Exiger que l'on prenne en compte les opinions, les exigences des salariés, des citoyens ? Bien sûr, mais quelle autre politique, quelle autre façon de faire de la politique initier ? Un véritable " besoin de politique " s'est alors exprimé. Il se fait aujourd'hui plus net encore quand le gouvernement Juppé veut mettre en oeuvre les projets que les luttes avaient si fortement rejetés, en affirmant qu'il n'existe pas d'autre possibilité. Avancer dans la réponse à ces questionnements politiques est une nécessité pour que l'action puisse se développer. Sans lutte, c'est évident, rien ne pourra changer. Mais sans perspective, on le sait, la lutte s'essouffle, ses acquis sont vite remis en cause. Il faut travailler avec les salariés, les citoyens et les forces politiques concernées, pour apporter les réponses aux questions qui viennent d'être posées dans la vie, avec les luttes et les forums, sur le contenu d'une autre politique possible et sur les moyens à mettre en oeuvre pour qu'elle puisse voir le jour et réussir.

 
Vous dites ne pas recommencer ce qui a échoué, mais que faites-vous avec le PS ?

 
P. B.: Précisément, tout autre chose que ce qui s'est fait dans le passé ! Nous entendons la colère, l'angoisse qui s'expriment. Et ce cri de plus en plus fort: " Cela ne peut plus durer ! " En quoi donc serions-nous utiles à notre peuple et serions-nous même vraiment communistes - c'est-à-dire lutteurs infatigables pour contester la société actuelle et la changer - si nous répondions: " Les expériences passées ont échoué, alors luttons et...attendons des circonstances meilleures pour tenter de trouver une solution politique " ? Il est vrai que cela ne peut plus durer. Il faut donc travailler à ouvrir au plus vite une perspective de changement. Et parce qu'il ne peut y avoir de changement si la droite continue de dominer, il faut, pour pouvoir changer, construire une nouvelle union des forces de gauche, de progrès, écologistes. Nous nous sommes engagés dans l'action pour cette construction nouvelle, avec sincérité et lucidité. Sincérité: nous voulons vraiment réussir cette union. Et, précisément pour cela, nous voulons qu'elle se construise dans des conditions totalement différentes du passé. Lucidité: le passé, notamment celui de l'échec des années 80, nous l'avons en mémoire. Et, dans le présent, nous sommes conscients des obstacles à surmonter, des désaccords entre les forces concernées, notamment entre communistes et socialistes. Mais on ne peut se contenter de ce constat. Il y a un moyen pour avancer. Un moyen inédit et dont les forums ont commencé à montrer la possibilité. C'est que les citoyens s'en mêlent. Après l'élection présidentielle, et s'appuyant sur le score du candidat socialiste au second tour, des dirigeants du Parti socialiste ont avancé l'idée que l'avenir serait à un rassemblement autour de leur parti et des propositions qu'il allait élaborer d'ici 1998. En permettant l'irruption des citoyens dans le débat, les forums ont incontestablement changé la donne dans le bon sens. Chacun a été amené à se situer dans la transparence par rapport aux citoyens, à leurs interrogations, à leurs exigences. Dans le même temps, le pluralisme de la gauche s'est affirmé. La gauche, ce n'est pas le rassemblement autour de tel ou tel parti dominant. Ce n'est pas non plus le tête à tête Parti communiste-Parti socialiste, et " les autres " derrière. Les forums ont montré la possibilité de se retrouver dans ce pluralisme réaffirmé, de se parler, de confronter idées et propositions. Ils ont montré des points communs, mais aussi de profonds désaccords. Pas seulement sur la monnaie unique, mais bien plus au fond sur la volonté ou non de s'opposer à la toute-puissance de l'argent pour l'argent et de conquérir ou non des droits nouveaux d'intervention des salariés dans l'entreprise et des citoyens dans la société. Evidemment, il y a beaucoup de chemin à faire, beaucoup d'obstacles à surmonter pour réussir la construction politique nouvelle nécessaire au changement. Mais la voie est ouverte. Les communistes sont décidés à l'audace pour multiplier les initiatives afin que les citoyens interviennent toujours davantage pour faire valoir leurs exigences et conduire les forces politiques de gauche à s'unir pour une politique réellement neuve, parce que réellement à la hauteur de leurs aspirations et des nécessités pour sortir le pays de la domination dévastatrice de l'argent pour l'argent. On le voit, c'est vraiment radicalement différent de la démarche dite du " programme commun " qui avait placé au premier plan l'accord d'états-majors, dessaisissant ainsi les citoyens et de leur pouvoir d'élaboration de la politique à réaliser et de leur capacité d'intervention pour qu'elle soit réellement mise en oeuvre.

 
Que pensez-vous de l'idée de fédérer une " vraie " gauche ou une gauche " alternative", à la gauche du PS ?

 
P. B.: Il me semble que la bonne méthode pour rassembler, ce n'est pas de commencer par diviser. Pour battre la droite, et pour mener une politique réellement différente de celle du passé, c'est toute la gauche, dans sa diversité, dans son pluralisme, qu'il faut rassembler. On ne sera vraiment pas trop ! Un " pôle " à la gauche du PS serait naturellement porté à creuser les différences avec celui-ci plutôt qu'à travailler, avec les citoyens, à construire un projet rassemblant toute la gauche. Et puis, cela ne conduirait-il pas à considérer ceux qui se reconnaissent dans le PS comme irrémédiablement attachés à une social-démocratie ne pouvant, par définition, initier un changement réel ? Bien sûr, des dirigeants du PS se réclament de la social-démocratie, du " modèle social-démocrate ", alors même que l'une des leçons du siècle qui s'achève est l'échec des " modèles " aussi bien le " soviétique" que le " social-démocrate ". Mais - et c'était visible lors des forums - il leur faut constater que le peuple de gauche se révèle et s'affirme bien à gauche...et chacun devra en tenir compte. Alors constituer un " pôle " à la gauche du PS, non, ce n'est pas le choix que nous avons fait. Mais il peut sans aucun doute, à partir de convergences entre formations, mouvements, personnalités pour des changements radicaux, se développer des dynamiques de réflexion, de dialogue et d'actions communes contribuant à rassembler toute la gauche sur un projet transformateur.

 
L'identité communiste ne s'efface-t-elle pas dans ce processus ?

 
P. B.: Absolument pas. D'abord, pour nous, " l'irruption citoyenne " que j'évoquais ne signifie pas un rôle amoindri des partis politiques. Au contraire, ne serait-ce que pour créer les conditions de la prise de parole citoyenne et de la participation des gens à l'élaboration puis à la mise en oeuvre d'un projet politique nouveau, leur intervention est indispensable. Tout comme elle est indispensable à la formulation de la politique correspondant aux exigences citoyennes et à sa réalisation par une majorité, un gouvernement représentatifs de ces exigences. Pour ce qui concerne le Parti communiste français, nous ne croyons nullement au " spontanéisme ". L'intervention citoyenne a besoin que le Parti communiste s'exprime, avance des idées, des propositions, les soumette au débat. Et il suffit de voir les propositions que nous formulons pour constater qu'elles sont - mais faudrait-il s'en étonner ? - profondément marquées par notre identité communiste. C'est bien en s'en prenant à ce qui est le coeur même du système, de la société capitaliste, l'argent pour l'argent, que nous proposons de résoudre les problèmes posés aujourd'hui à notre pays. Orienter l'argent autrement et conquérir pour cela des droits d'intervention nouveaux des salariés dans l'entreprise elle-même, des citoyens dans la société, c'est bien mettre en cause la toute puissance capitaliste. Qui d'autre que les communistes pourrait être à l'origine de telles propositions ? Et le fait nouveau, et très positif, est qu'elles commencent à être prises en compte bien au-delà de nos rangs, tant il est vrai qu'elles correspondent à des nécessités de plus en plus ressenties. Et puis, l'identité communiste, c'est l'ouverture aux autres. Communisme n'est-ce pas " mise en commun ", " coopération " avec les autres ? Tout le contraire du repli sur soi, de l'autoritarisme. Même si cela a pu être masqué longtemps par la référence au modèle soviétique, il n'en reste pas moins que ce souci des autres caractérise les communistes. Il est constitutif de leur identité. Et cela correspond dans l'histoire même de la France au rôle joué à plusieurs reprises par le PCF pour rassembler largement. L'identité communiste tient donc à la fois au contenu des propositions et à cette ouverture aux autres. De ce point de vue, la poursuite de notre " mutation " dans nos conceptions, nos comportements est à la fois une valorisation - peut-on oser le mot de " fécondation " ? - de notre identité profonde, à partir des enseignements tirés de l'expérience et des exigences de l'action politique dans la société telle qu'elle est aujourd'hui, et une nécessité pour réussir le rassemblement, la construction politique nécessaire au changement.

 


* Membre du Bureau national du PCF.

(encadré commentaire résultats élections partielles)

Des résultats encourageants Les élections législatives montrent un progrès des candidats communistes sur les législatives de 1995 (+1,95%) et aussi sur celles de 1988 (+0,8%) dans les circonscriptions concernées.Il faut rappeler que la moyenne nationale du PCF était de 9,18% en 1993 et 11,32% en 1988.Ce progrès semble s'accentuer dans la dernière période, les élections ayant eu lieu depuis le 1er janvier 1996 donnent des gains respectivement de 3 et 2,4%.Le PS regagne sur 1993, essentiellement en récupérant les voix des différentes formations écologistes.La droite perd légèrement au total mais avec un recul plus net en 1996.Le FN continue de progresser mais de façon moins importante depuis 1993.Le même phénomène apparaît pour les élections cantonales.Enfin les élections municipales partielles ont montré un net progrès des listes d'union dirigées par un communiste.

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