Regards Décembre 1995 - Supplément

Paul Eluard


Donner à voir

 
PHYSIQUE DE LA POESIE

Figurer tel homme, telle femme, mais non pas l'homme, ni la femme.- Le sujet: ce terrain donne sur la mer, la mer sur le ciel, le ciel sur moi. Que vois-je ? Mon oeil boucle-t-il cette ceinture ? Je suis loin de ce miroir et grand, je suis loin dans ce miroir et si petit. Quelle est, à ma taille sans cesse en mouvement, sans cesse différente, la taille du monde ? Autant prendre la taille de l'eau.- Les rapports entre les choses, à peine établis, s'effacent pour en laisser intervenir d'autres, aussi fugitifs.- Rien ne se décrit suffisamment, rien ne se reproduit littéralement. La vanité des peintres, qui est immense, les a longtemps poussés à s'installer devant un paysage, devant une image, devant un texte comme devant un mur, pour le répéter. Ils n'avaient pas faim d'eux-mêmes. Ils s'appliquaient. Le poète, lui, pense toujours à autre chose. L'insolite lui est familier, la préméditation inconnue. Victime de la philosophie, l'univers le hante." C'est un homme ou une pierre ou un arbre qui va commencer le quatrième chant ".(Lautréamont). Si c'est un homme, sera-ce celui qui s'agite inutilement ou cet autre qui ronge son sourire idiot comme une forte moustache ? La ressemblance niant l'universel, on ne fait pas le portrait de l'homme. C'est un homme qui parle pour l'homme, c'est une pierre qui parle pour les pierres, c'est un arbre qui parle pour toutes les forêts, pour l'écho sans visage, seul à subsister, seul, en fin de compte, à avoir été exprimé. Un écho général, une vie composée de chaque instant, de chaque objet, de chaque vie, la vie.

A partir de Picasso, les murs s'écroulent. Le peintre ne renonce pas plus à sa réalité qu'à la réalité du monde. Il est devant un poème comme le poète devant un tableau. Il rêve, il imagine, il crée. Et soudain, voici que l'objet virtuel naît de l'objet réel, qu'il devient réel à son tour, voici qu'ils font image, du réel au réel, comme un mot avec tous les autres. On ne se trompe plus d'objet, puisque tout s'accorde, se lie, se fait valoir, se remplace. Deux objets ne se séparent que pour mieux se retrouver dans leur éloignement, en passant par l'échelle de toutes les choses, de tous les êtres. Le lecteur d'un poème l'illustre forcément. Il boit à la source. Ce soir, sa voix a un autre son, la chevelure qu'il aime s'aère ou s'alourdit. Elle contourne le morne puits d'hier ou s'enfonce dans l'oreiller, comme un chardon. C'est alors que les beaux yeux recommencent, comprennent et que le monde s'illumine.

 
L'EVIDENCE POETIQUE Fragments d'une conférence prononcée à Londres, le 24 juin 1936, à l'occasion de l'Exposition surréaliste, organisée par Roland Penrose. Le temps est venu où tous les poètes ont le droit et le devoir de soutenir qu'ils sont profondément enfoncés dans la vie des autres hommes, dans la vie commune. Au sommet de tout, oui, je sais, ils ont toujours été quelques-uns à nous conter cette baliverne, mais, comme ils n'y étaient pas, ils n'ont pas su nous dire qu'il y pleut, qu'il y fait nuit, qu'on y grelotte, et qu'on y garde la mémoire de l'homme et de son aspect déplorable, qu'on y garde, qu'on y doit garder la mémoire de l'infâme bêtise, qu'on y entend des rires de boue, des paroles de mort. Au sommet de tout, comme ailleurs, plus qu'ailleurs peut-être, pour celui qui voit, le malheur défait et refait sans cesse un monde banal, vulgaire, insupportable, impossible. Il n'y a pas de grandeur pour qui veut grandir. Il n'y a pas de modèle pour qui cherche ce qu'il n'a jamais vu. Nous sommes tous sur le même rang. Rayons les autres. N'usant des contradictions que dans un but égalitaire, la poésie, malheureuse de plaire quand elle se satisfait d'elle-même, s'applique, depuis toujours, malgré les persécutions de toutes sortes, à refuser de servir un ordre qui n'est pas le sien, une gloire indésirable et les avantages divers accordés au conformisme et à la prudence. Poésie pure ? La force absolue de la poésie purifiera les hommes, tous les hommes. Ecoutons Lautréamont: " La poésie doit être faite par tous. Non par un." Toutes les tours d'ivoire seront démolies, toutes les paroles seront sacrées et l'homme, s'étant enfin accordé à la réalité, qui est sienne, n'aura plus qu'à fermer les yeux pour que s'ouvrent les portes du merveilleux.

Le pain est plus utile que la poésie. Mais l'amour, au sens complet, humain du mot, l'amour-passion n'est pas plus utile que la poésie. L'homme, en se plaçant au sommet de l'échelle des êtres, ne peut nier la valeur de ses sentiments, si peu productifs, si antisociaux qu'ils paraissent." Il a, dit Feuerbach, les mêmes sens que l'animal, mais chez lui la sensation, au lieu d'être relative, subordonnée aux besoins inférieurs de la vie, devient un être absolu, son propre but, sa propre jouissance ". C'est ici que l'on retrouve la nécessité. L'homme a besoin d'avoir constamment conscience de sa suprématie sur la nature, pour s'en protéger, pour la vaincre. Il a, jeune homme, la nostalgie de son enfance - homme, la nostalgie de son adolescence - vieillard, l'amertume d'avoir vécu. Les images du poète sont faites d'un objet à oublier et d'un objet à se souvenir. Il projette avec ennui ses prophéties dans le passé. Tout ce qu'il crée disparaît avec l'homme qu'il était hier. Demain, il connaîtra du nouveau. Mais aujourd'hui manque à ce présent universel. L'imagination n'a pas l'instinct d'imitation. Elle est la source et le torrent qu'on ne remonte pas. C'est de ce sommeil vivant que le jour naît et meurt à tout instant. Elle est l'univers sans association, l'univers qui ne fait pas partie d'un plus grand univers, l'univers sans dieu, puisqu'elle ne ment jamais, puisqu'elle ne confond jamais ce qui sera avec ce qui a été. La vérité se dit très vite, sans réfléchir, tout uniment, et la tristesse, la fureur, la gravité, la joie ne lui sont que changements de temps, que ciels séduits. Le poète est celui qui inspire bien plus que celui qui est inspiré. Les poèmes ont toujours de grandes marges blanches, de grandes marges de silence où la mémoire ardente se consume pour recréer un délire sans passé. Leur principale qualité est non pas, je le répète, d'invoquer, mais d'inspirer. Tant de poèmes d'amour sans objet réuniront, un beau jour, des amants. On rêve sur un poème comme on rêve sur un être. La compréhension, comme le désir, comme la haine, est faite de rapports entre la chose à comprendre et les autres, comprises ou incomprises. C'est l'espoir ou le désespoir qui déterminera pour le rêveur éveillé - pour le poète - l'action de son imagination. Qu'il formule cet espoir ou ce désespoir et ses rapports avec le monde changeront immédiatement. Tout est au poète objet à sensations et, par conséquent, à sentiments. Tout le concret devient alors l'aliment de son imagination et l'espoir, le désespoir passent, avec les sensations et les sentiments, au concret.

Par leur violence, Sade et Lautréamont débarrassent la solitude de tout ce dont elle se pare. Dans la solitude, chaque objet, chaque être, chaque connaissance, chaque image aussi, prémédite de retourner à sa réalité sans devenir, de ne plus avoir de secret à révéler, d'être couvé tranquillement, inutilement par l'atmosphère qu'il crée. Sade et Lautréamont, qui furent horriblement seuls, s'en sont vengés en s'emparant du triste monde qui leur était imposé. Dans leurs mains: de la terre, du feu, de l'eau, dans leurs mains: l'aride jouissance de la privation, mais aussi des armes, et dans leurs yeux la colère. Victimes meurtrières, ils répondent au calme qui va les couvrir de cendres. Ils brisent, ils imposent, ils terrifient, ils saccagent. Les portes de l'amour et de la haine sont ouvertes et livrent passage à la violence. Inhumaine, elle mettra l'homme debout, vraiment debout, et ne retiendra pas de ce dépôt sur la terre la possibilité d'une fin. L'homme sortira de ses abris et, face à la vaine disposition des charmes et des désenchantements, il s'enivrera de la force de son délire. Il ne sera plus alors un étranger, ni pour lui-même, ni pour les autres. Le Surréalisme, qui est un instrument de connaissance et par cela même un instrument aussi bien de conquête que de défense, travaille à mettre au jour la conscience profonde de l'homme. Le Surréalisme travaille à démontrer que la pensée est commune à tous; il travaille à réduire les différences qui existent entre les hommes et, pour cela, il refuse de servir un ordre absurde, basé sur l'inégalité, sur la duperie, sur la lâcheté. Que l'homme se découvre, qu'il se connaisse, et il se sentira aussitôt capable de s'emparer de tous les trésors dont il est presque entièrement privé, de tous les trésors aussi bien matériels que spirituels qu'il entasse, depuis toujours, au prix des plus affreuses souffrances, pour un petit nombre de privilégiés aveugles et sourds à tout ce qui constitue la grandeur humaine. La solitude des poètes, aujourd'hui, s'efface. Voici qu'ils sont des hommes parmi les hommes, voici qu'ils ont des frères.

Il y a un mot qui m'exalte, un mot que je n'ai jamais entendu sans ressentir un grand frisson, un grand espoir, le plus grand, celui de vaincre les puissances de ruine et de mort qui accablent les hommes, ce mot c'est: fraternisation. En février 1917, le peintre surréaliste Max Ernst et moi, nous étions sur le front, à un kilomètre à peine l'un de l'autre. L'artilleur allemand Max Ernst bombardait les tranchées où, fantassin français, je montais la garde. Trois ans après, nous étions les meilleurs amis du monde et nous luttons ensemble, depuis, avec acharnement, pour la même cause, celle de l'émancipation totale de l'homme. En 1925, au moment de la guerre du Maroc, Max Ernst soutenait avec moi le mot d'ordre de fraternisation du Parti communiste français. J'affirme qu'il se mêlait alors de ce qui le regardait, dans la mesure même qu'il avait été obligé, dans mon secteur, en 1917, de se mêler de ce qui ne le regardait pas. Que ne nous avait-il été possible, pendant la guerre, de nous diriger l'un vers l'autre, en nous tendant la main, spontanément, violemment, contre notre ennemi commun: l'Internationale du profit.

 
JE PARLE DE CE QUI EST BIEN

Je parle de ce qui m'aide à vivre, de ce qui est bien. Je ne suis pas de ceux qui cherchent à s'égarer, à s'oublier, en n'aimant rien, en réduisant leurs besoins, leurs goûts, leurs désirs, en conduisant leur vie, c'est-à-dire la vie, à la répugnante conclusion de leur mort. Je ne tiens pas à me soumettre le monde par la seule puissance virtuelle de l'intelligence, je veux que tout me soit sensible, réel, utile, car ce n'est qu'à partir de là que je conçois mon existence. L'homme ne peut être que dans sa propre réalité. Il faut qu'il en ait conscience. Sinon, il n'existe pour les autres que comme un mort, comme une pierre ou comme du fumier. Parmi les hommes qui ont le mieux prouvé leur vie et dont on ne pourra dire qu'ils ont passé sur la terre sans aussitôt penser qu'ils y restent, Pablo Picasso se situe parmi les plus grands. Après s'être soumis le monde, il a eu le courage de le retourner contre lui-même, sûr qu'il était, non de vaincre, mais de se trouver à sa taille." Quand je n'ai pas de bleu, je mets du rouge ", a-t-il dit. Au lieu d'une seule ligne droite ou d'une courbe, il a brisé mille lignes qui retrouvaient en lui leur unité, leur vérité. Il a, au mépris des notions admises du réel objectif, rétabli le contact entre l'objet et celui qui le voit et qui, par conséquent, le pense, il nous a redonné, de la façon la plus audacieuse, la plus sublime, les preuves inséparables de l'existence de l'homme et du monde.

A tous ceux qui ne sauraient apercevoir à quel point la démarche de Picasso fut bouleversante, nous expliquerons ceci :En général, la pensée essaie de distinguer d'abord les choses et leurs rapports: les choses fournissant des idées concrètes, leurs rapports des idées abstraites, et pour cela, il faut aller du sujet à l'objet. Or, pour parcourir ce chemin du sujet à l'objet, il faut une certaine dose de sympathie ou d'antipathie, donc des idées de valeur. Ceci mène souvent les animaux, les enfants, les sauvages, les fous, les poètes aux erreurs ou aux évidences les plus simples. Ils prennent un verre pour un gouffre ou un piège, le feu pour un joyau, la lune pour une femme, une bouteille pour une arme, un tableau pour une fenêtre. Ils font une erreur quand ils établissent le rapport par antipathie, mais quand ils l'établissent par sympathie, on peut affirmer que ce rapport leur sert à fonder leur vérité. Ils sont donc tour à tour fortifiés et victimes de cette faculté qu'ils ont de comparer. La vie est donc tour à tour bonne et mauvaise pour eux, comme pour les autres. Quelques-uns ne sortiront de cet état stagnant que pour retomber dans un autre état, aussi stagnant: les animaux se domestiquent, les enfants atteignent l'âge de raison, les sauvages se civilisent, les fous guérissent, les poètes s'oublient. Seuls, certains poètes parviennent à surmonter cette triste alternative et, propageant leur individualité, à transformer le coeur des hommes en leur montrant, toute nue, une raison poétique. Les peintres ont été victimes de leurs moyens. La plupart d'entre eux s'est misérablement bornée à reproduire le monde. Quand ils faisaient leur portrait, c'était en se regardant dans un miroir, sans songer qu'ils étaient eux-mêmes un miroir. Mais ils en enlevaient le tain, comme ils enlevaient le tain de ce miroir qu'est le monde extérieur, en le considérant comme extérieur. En copiant une pomme, ils en affaiblissaient terriblement la réalité sensible. On dit d'une bonne copie d'une pomme: " On en mangerait ". Mais il ne viendrait à personne l'idée d'essayer. Pauvres natures mortes, pauvres paysages, figurations vaines d'un monde où pourtant tout s'agrippe aux sens de l'homme, à son esprit, à son coeur. Tout ce qui importe vraiment, c'est de participer, de bouger, de comprendre. Picasso, passant par dessus tous les sentiments de sympathie et d'antipathie, qui ne se différencient qu'à peine, qui ne sont pas facteurs de mouvement, de progrès, a systématiquement tenté - et il a réussi - de dénouer les mille complications des rapports entre la nature et l'homme, il s'est attaqué à cette réalité que l'on proclame intangible, quand elle n'est qu'arbitraire, il ne l'a pas vaincue, car elle s'est emparée de lui comme il s'est emparé d'elle. Une présence commune, indissoluble. L'irrationnel, après avoir erré, depuis toujours, dans des chambres noires ou éblouissantes, a fait, avec les tableaux de Picasso dérisoirement appelés cubistes, son premier pas rationnel et ce premier pas lui était enfin une raison d'être.

Le langage est un fait social, mais ne peut-on espérer qu'un jour le dessin, comme le langage, comme l'écriture, le deviendra et, qu'avec eux, il passera, du social, à l'universel. Tous les hommes communiqueront par la vision des choses et cette vision des choses leur servira à exprimer le point qui leur est commun, à eux, aux choses, à eux comme choses, aux choses comme eux. Ce jour-là, la véritable voyance aura intégré l'univers à l'homme - c'est-à-dire l'homme à l'univers.

Je n'invente pas les mots. Mais j'invente des objets, des êtres, des événements et mes sens sont capables de les percevoir. Je me crée des sentiments. J'en souffre ou j'en suis heureux. L'indifférence peut les suivre. J'en ai le souvenir. Il m'arrive de les prévoir. S'il me fallait douter de cette réalité, plus rien ne me serait sûr, ni la vie, ni l'amour, ni la mort. Tout me deviendrait étranger. Ma raison se refuse à nier le témoignage de mes sens. L'objet de mes désirs est toujours réel, sensible.

 


Propos recueillis lors de la fête de l'Humanité 1995

* Conseiller à la Fondation de Mikhaïl Gorbatchev.Sous sa présidence il était déjà conseiller de politique étrangère.

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