Regards Décembre 1995 - La Planète

Russie, la difficulté de l'engagement politique

Par Myriam Barbera


Entretien avec Vitali Goussenkov

Quel regard portez vous sur votre pays ?

 
Vitali Goussenkov : Le trait dominant est l'inflation du régime autoritaire. Des pouvoirs exorbitants sont entre les mains du Président, avec une Constitution taillée sur mesure, depuis le tragique bombardement du Parlement russe. Par ailleurs, la chute de la production est gigantesque. Nous importons 70% de notre alimentation ! Nous bradons les branches les plus sophistiquées de notre industrie, celles où l'URSS était en pointe.

Nous avons vécu sous le régime du parti unique. Le PCUS commandait, imposait tout. Il n'y avait aucun contre-pouvoir. Les syndicats répétaient ce que disait le parti, ils géraient les affaires sociales plutôt que de défendre les travailleurs. Le parti ne faisait pas de politique. Cela a eu de graves répercussions sur la société. J'étais à Moscou le jour du putsch, en août 1991. Des individus, venus de l'extérieur, payés et souvent en état d'ébriété s'en prenaient aux employés du comité central du PCUS. Et personne ne les défendait ! Ce pouvoir n'avait aucun soutien. C'est pour ça qu'Eltsine a pu prendre les commandes si facilement.

 
Et à présent ?

 
Vitali Goussenkov : Le pays vit, pour ainsi dire, des acquis du socialisme et des gigantesques richesses nationales gaspillées par une partie de ceux qui ont pillé la propriété d'Etat. Beaucoup de Russes se posent la même question que moi: comment se fait-il que ces anciens hauts responsables du PCUS se soient transformés en libéraux à outrance, en défenseurs d'un régime capitaliste sauvage, même pas modéré ? Un exemple: l'actuel premier ministre, Tchernomyrdine, ancien responsable du comité central, est devenu l'un des hommes les plus riches du pays. La presse assure qu'il possède 5% des actions de Gazcom, le monopole de la production de gaz. Pour ma part, je pense qu'il y avait beaucoup de choses superficielles au PCUS. Les gens y venaient pour faire carrière, pas pour défendre l'idéologie communiste.

 
Ne pensez-vous pas que la Russie peut trouver une issue ?

 
Vitali Goussenkov : Pour l'immédiat, je suis pessimiste. Les nouveaux riches réclament la stabilité sur tous les tons surtout pour garder leurs fortunes. Mais celle-ci ne peut provenir que d'une politique basée sur les intérêts de la majorité de la population et non sur ceux d'une couche, très mince, de gens très riches. A mon sens, il y a une autre voie pour la Russie. Mais cela prendra du temps car c'est le régime qu'il faut changer. Il faut en réunir les conditions. Nous devons nous engager sur une voie réellement démocratique, pas celle qui nous est imposée sous ce vocable. Je crois que l'idée du socialisme, mais d'un socialisme à la russe, devrait inspirer les programme de toutes les forces politiques responsables. Mais, pour l'heure, elles ne se sont pas manifestées.

Certes, le Parti communiste, fédération de Russie, est une organisation très importante, mais il ne propose pas encore une perspective très claire. Une chose est sûre: personne ne veut revenir en arrière, moi pas plus qu'un autre. Des acquis, actuellement abandonnés, doivent être sauvegardés tels l'accès gratuit à la santé, à la scolarité et tout ce qui renvoie à la justice sociale, à la solidarité. Mais, on doit aller de l'avant. Pour ma part, j'ai passé trente-sept ans au PCUS. Je crois avoir fait tout ce qui était en mon pouvoir. Actuellement, je ne suis nulle part, je cherche où aller. Je crois qu'il faut construire une autre société, démocratique, de solidarité sociale, d'égalité, une société humaine. Cela prendra beaucoup de temps ? Certainement. Mais il faut être patient. La Russie ne peut pas résoudre ses problèmes par une voie autoritaire, même si elle s'y égare comme aujourd'hui. Elle aspire à une démocratie réelle, comme tous les peuples dans tous les pays du monde.

 


Propos recueillis lors de la fête de l'Humanité 1995

* Conseiller à la Fondation de Mikhaïl Gorbatchev.Sous sa présidence il était déjà conseiller de politique étrangère.

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