Regards Décembre 1995 - La Planète

L'opinion russe de législatives en présidentielle

Par Bernard Frédérick


Nostalgie, manque de perspectives et indifférence relative marquent les élections législatives russes. Sans compter l'incertitude sur le sort de l'omnipotent président dont le mandant sera, en principe, remis en jeu dans six mois.

La santé du président russe est devenue une affaire politique. Une affaire grave. L'accident cardiaque, plus violent que les précédents, qui a éloigné Boris Eltsine du Kremlin, fin octobre, a ajouté aux incertitudes sur l'avenir immédiat de la Russie. Tant, qu'à l'heure où ces lignes sont écrites (1), d'aucuns, à Moscou, doutaient même que les échéances électorales - les législatives de décembre et la présidentielle de juin prochain - soient respectées. Ultime manoeuvre tentante pour un pouvoir en pleine débâcle.

Tous les observateurs en sont convaincus, en Russie et à l'étranger, l'opposition - et singulièrement, la gauche - va gagner les élections législatives. Les pronostics donnent une bonne avance aux communistes du PCFR, alliés au Parti Agrarien (PA). Si les sondages qui les placent en tête (entre 15 et 20%) n'ont pas la qualité de ceux des instituts occidentaux, les élections partielles qui ont eu lieu ces derniers mois sont plus indicatives. Les communistes accumulent les succès et ils n'ont subi aucun revers; ils ont " pris " des villes d'importance comme Vladimir à l'est de Moscou ou la légendaire Volgograd; ils progressent tant dans les cités industrielles que dans les campagnes et ils sont, semble-t-il, moins boudés par les intellectuels.

Forte d'un contingent de 112 députés dans la Douma sortante, l'alliance PCFR-PA (Parti communiste fédération de Russie et Parti agrarien) pourrait, avec l'appoint d'autres petites listes de gauche, friser la majorité absolue dans la prochaine assemblée (225 voix). Au vu de cette " menace ", la nouvelle bourgeoisie s'inquiète. On brandit l'épouvantail " bolchevik ". Le journal gouvernemental Izvestia, se jette dans la partie: " A la lumière de multiples prévisions sur la victoire que peuvent remporter les partis et les blocs de gauche, en particulier, le parti communiste de Ziouganov (son président, NDLR), on assiste, affirme le quotidien moscovite, à une nouvelle tendance: la population fait des réserves de denrées de longue conservation. Le peuple n'a pas oublié la pénurie de tous les produits sous le pouvoir du PCUS."(2)

Ce cliché anticommuniste, très classique, recèle sans doute une part de vérité: à Moscou, à Saint-Petersbourg, peut-être, les plus aisés doivent constituer des stocks. Mais, pour la grande masse des russes, l'affirmation de Izvestia relève du Surréalisme.

" La majorité des ménages russes, indique, par exemple, le premier rapport de l'OCDE sur la Russie, se tournent vers les aliments bon marché (pain et pommes de terre) au détriment des produits de meilleure qualité (viande, lait, légumes et fruits). Ce type de comportement survient en général après un appauvrissement de la majorité de la population."

La consommation de viande, en effet, est passée, selon les statistiques russes officielles, de 69 kg par habitant et par an en 1990 à 53 kg; celle de lait et de produits laitiers de 386 à 278 kg; celle de légumes de 89 à 65 kg; celle de poisson a été divisée par deux (10 contre 20,3 kg).

Ce ne sont pas les seuls indices de paupérisation. En août 1994, le premier adjoint du ministre du Travail, Valeri Kolossov, indiquait dans Troud, le journal des syndicats, qu'on comptait, alors, plus de 26 millions de " très pauvres ", soit 17,6% de la population contre 3,8% en 1985. Il affirmait, dans la foulée, que le pouvoir d'achat des ruraux avait été divisé par deux en quatre ans, ce qui, selon lui, expliquait que les magasins soient vides à la campagne, où " on ne trouve même pas les produits de première nécessité " (3). Encore, le ministre était-il optimiste; d'autres, à la même époque, avançaient le chiffre de 30% de personnes vivants sous le seuil de pauvreté. Un an s'est écoulé et on parle, aujourd'hui, de 40%.

Veut-on un autre exemple de la situation sociale, il suffit de reprendre le rapport de l'OCDE déjà cité. On y indique, en effet que l'espérance de vie des hommes est passée de 63,8 en 1990 à 57,3 ans et de 74,3 à 71,1 ans pour les femmes. On peut y constater que la mortalité a augmenté de cinq points en quatre ans; que les maladies du système nerveux, d'une part, celles de l'appareil digestif, du système cardiaque et de la peau, d'autre part, sont en très nette progression, tandis qu'on meurt deux fois plus de maladies infectieuses. Les experts de l'OCDE concluent à un " niveau de stress élevé ". On peut y ajouter un niveau d'hygiène en baisse, un système prophylactique en déroute et, surtout, une plus grande hésitation à se soigner devant les prix pratiqués par une médecine sauvagement autoprivatisée.

Le succès des communistes est révélateur de l'état de choc de l'opinion et des illusions sur " l'abondance capitaliste ". Leur campagne électorale fait référence à cette situation, très concrètement et en l'opposant au passé. Ca marche. C'est ce qu'on appelle la nostalgie. Cette nostalgie, c'est celle d'une époque où, pour être minimal, le niveau de vie n'en était pas moins garanti, où la sécurité était assurée - même trop bien ! - et, surtout, où l'État, les entreprises et les syndicats s'employaient à une conséquente redistribution (loyers, transports, santé, éducation, loisirs).

En revanche, le projet politique des communistes reste flou et contradictoire. Principale formation, avec plus de 600 000 adhérents déclarés, le PCFR reste divisé entre ceux qui voudraient purement et simplement ressusciter l'URSS et son PCUS, ceux qui, se définissant comme " sociaux-démocrates ", se prononcent pour une économie mixte, le pluralisme et la lutte parlementaire et ceux enfin, sans doute les plus nombreux, qui ne savent plus où ils en sont et ce qu'il convient de proposer.

Un succès communiste aux élections renforcera certainement le parti qui devrait y gagner quelques dizaines de milliers d'adhésions d'anciens militants du PCUS, encore en attente. Mais pour gouverner, le PCFR devra passer des alliances au-delà des agrariens, du côté des " patriotes ", c'est-à-dire aux limites du populisme et du nationalisme.

C'est que la nostalgie, c'est aussi le souvenir d'un État uni, fort, respecté dans le monde, d'une puissance qui a écrasé l'armée allemande, libéré plus de la moitié de l'Europe et, plus tard, tenu en respect l'OTAN et contribué aux luttes de libération nationale. Dans ce pays ou l'on cultive le paradoxe, la télévision, miroir quotidien de l'humiliation nationale, continue de célébrer les hauts faits des armes et de la diplomatie soviétique. La confusion idéologique, psychologique même, est extrême. La Russie est plongée dans une terrible crise d'identité. Les courants nationalistes et patriotiques s'en nourrissent. Il convient de distinguer ces deux tendances: la première, dont Jirinovski est la figure de proue, se fonde sur la xénophobie et la suprématie d'un peuple sur tous les autres; la seconde met en avant l'idée de restauration et d'unité nationales." Patriotes " et nationalistes s'affrontent parfois avec des démagogies semblables, un langage proche et de pareils coups de mentons; entre eux, la frontière est ténue. Les communistes se réclament du courant " patriotique ". Mais, sur ce terrain, ils ont de la concurrence.

Si, du côté des nationalistes, Jirinovski est en perte de vitesse, notamment à cause de son soutien à l'intervention en Tchétchénie, une nouvelle coalition populiste et patriotique essaye d'occuper le devant de la scène politique: le Congrès des Communautés Russes (CCR). Il s'agit d'une formation aux contours politiques mal définis, un peu à géométrie variable, à laquelle s'est même aggloméré le Parti socialiste du travail (communiste) présidé par la députée sortante, Ludmila Vartazarova (troisième de liste aux législative), et fondé par l'historien Roy Medvedev, figure emblématique de la dissidence sous Brejnev, réhabilité, réintégré au parti et même propulsé au Comité central par Mikhaïl Gorbatchev. Le CCR est dirigé par deux fortes personnalités, le général Lebed et Iouri Skokov (voir encadré), deux hommes aux ambitions présidentielles avérées, qui ne laissent pas d'inquiéter le pouvoir.

Car, si les communistes paraissent plus à l'aise dans la préparation des législatives que dans celle de la présidentielle, pour laquelle ils n'ont pas de véritable leader, Alexandre Lebed et Iouri Skokov sont prêts à prendre rang, l'un ou l'autre et qui sait, l'un et l'autre. Or, on dit à Moscou que les communistes et le CCR ont passé - ou sont prêts à passer - un accord pour une candidature commune à la présidentielle et que le PCFR pencherait même plus pour Skokov que pour Lebed.

Alors, au Kremlin comme à la Maison Blanche (4), on manoeuvre. Boris Eltsine et Viktor Tchernomyrdine ont, très tôt, dès le mois de septembre, reconnu et leur défaite et le succès des communistes. L'un et l'autre ont fait dire par leurs conseillers qu'ils étaient prêts à "coopérer". Est-ce faire contre mauvaise fortune bon coeur ? Pas vraiment. Ils pensent surtout à la présidentielle, la " vraie élection ", comme on dit à Moscou, où l'on sait que les pouvoirs de la Douma ne sont rien à côté de ceux que le Kremlin s'est réservés.

Eltsine briguerait bien un nouveau mandat (cela semble, aujourd'hui, peu probable); Tchernomyrdine se verrait bien lui succéder. Mais, l'un et l'autre sont au plus bas dans les sondages et la formation politique que le premier ministre s'est concocté, " Notre Maison Russie ", est sûre de perdre aux législatives. Le pouvoir paraît indécis sur la tactique à adopter. Un jour il frappe sur les communistes, un jour il valorise d'avance leur succès. Il semble hésiter à choisir " l'ennemi principal ": le PCFR de Guennadi Ziouganov ou le CCR de Skokov et Lebed.

La désertion (involontaire, vraiment !?) du président Eltsine, n'a pas clarifié le jeu. Elle a avivé les tensions, entre le pouvoir et les forces politiques d'une part, entre le Kremlin et la Maison Blanche d'autre part. La présidence et le gouvernement essayent par tous les moyens d'empêcher leur déroute, collective et solidaire, aux législatives. Mais entre eux, c'est la guerre. L'administration présidentielle, qui a fait du Kremlin plus que sa forteresse, son coffre fort, tente de conserver ses " avantages acquis " et rêverait même à un coup d'Etat, s'il y avait un Etat, c'est-à-dire une armée et des fonctionnaires prêts à obéir. Le Premier ministre défend le poste que pourrait lui ôter, par exemple, un compromis quelconque entre les eltsiniens et une partie de l'opposition; il passe à l'attaque en présidentiable; il tente de confisquer à son profit ce que les amis de Eltsine lui laissent de l'omnipotente bureaucratie qui croît sur les décombres de son ancêtre soviétique.

Une nouvelle étape de la lutte pour le pouvoir a commencé. Celle-ci dure depuis cinq ans. Cinq ans qui ont ruiné et la Russie et les Républiques de l'ex-URSS. C'est un combat de chefs. Loin des usines et des champs; loin des universités et de la rue. Le peuple en est las. Il n'est pas même certain qu'il se déplace, en nombre, aux urnes. Il y avait déjà plus de 30% d'abstentions il y a deux ans et dans les élections partielles le quorum n'est, souvent, pas atteint.

Cette apathie va jusqu'à étonner les experts de l'OCDE: " Un tel effondrement de production, écrivent-ils, aurait provoqué des troubles sociaux considérables dans les pays de l'OCDE."

Un mystère dont on trouve, peut-être, la clef dans les commentaires de voyages que le marquis de Custine nous livrait-il y a...cent cinquante six ans: " Tout ce qu'on raconte (du) pays et de ses habitants tourne en personnalité: c'est un malheur inévitable; car, à vrai dire, les choses n'existent pas en Russie, puisque c'est le bon plaisir d'un homme qui les fait et qui les défait."(5)

Certes, depuis, il y a eu 1905, puis Octobre, puis cette effroyable guerre et puis ces espoirs tournés en illusions au moment du " dégel " khrouchtchévien ou de la perestroïka gorbatchévienne. Mais les Russes, alors, croyaient en l'avenir. Ils ne croient plus en rien. Si, demain, le succès communiste, le succès de la gauche, peut réjouir les progressistes, il serait imprudent d'y voir un retour à la raison, voire une prise de conscience. C'est moins la raison que l'instinct qui guide, aujourd'hui, les Russes. L'instinct de conservation.

 


1. Le 1er novembre.

2. Izvestia du 11 octobre 1995.

3. Troud du 27 août 1994, cité dans " La crise sociale en Russie", Problèmes politiques et sociaux no 747, La Documentation Française.

4. Ancien siège du Soviet suprême de Russie, devenu celui du gouvernement après l'écrasement de la rébellion des députés en octobre 1993.

5. Marquis de Custine, la Russie en 1839, Editions Solin, Paris 1990.Deux volumes fascinants et indispensables pour comprendre la Russie (et l'URSS) d'hier et d'aujourd'hui.

Deux personnages en quête de hauteur

Alexandre Lebed est un jeune officier qui s'est rendu populaire en Moldavie où, à la tête de la XIVe armée, il a imposé la paix entre Russes et Moldaves, offrant aux premiers une " république " (la Transnistrie) dont les seconds ne voulaient pas.Opposé à la guerre en Tchétchénie, démissionnaire de l'armée, le général Lebed s'est pris à rêver de gouverner la Russie.Il invoque tantôt Bonaparte, tantôt Pinochet, jure de sa fidélité à la foi orthodoxe, se réclame d'une totale " neutralité " idéologique: un discours assez primaire et assez démagogique mais qui, à l'opposé d'un Jirinovski, exclut toute xénophobie, ce qui, d'ailleurs, lui vaut le soutien d'intellectuels juifs.

Derrière (ou devant) le général Lebed, mais en tout cas à mi-ombre, il y a Youri Skokov, un ancien membre du comité du PCUS de Moscou de 1980 à 1991 qui, à ce titre, a voté, en novembre 1987, l'éviction du premier secrétaire de cet organisme, un certain Boris Eltsine.Élu député, en 1989, contre un des principaux leaders " démocrates " de la période gorbatchevienne, le journaliste Korotitch, on le retrouve, à la suite du putsch de 1991, adjoint du dernier premier ministre de Gorbatchev, Ivan Silaiev, exilé ensuite par Eltsine.A l'implosion de l'URSS, le même Eltsine fait de Skokov le secrétaire du Conseil de Sécurité.Il en démissionne en mars 1993, en désaccord avec les méthodes du Président.Depuis, il préside aux destinées d'associations, fronts, blocs etc..dont l'Union des producteurs russes, une sorte de mini CNPF, plutôt de gauche et, le dernier en date, le Congrès des communautés russes.

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