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Le défi cubain Par Danielle Bleitrach |
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Il revient aux jeunes générations de reconstruire, parmi les difficultés de tous ordres, une nouvelle réalité cubaine.
Cuba présentait la situation la plus fragile du camp socialiste, pourquoi est-ce ce pays-là qui résiste ? La Havane, le 5 août 1995, environ 500 000 personnes défilent. Le déluge tropical ne décourage pas la foule. Elle manifeste contre le blocus qui inflige à Cuba un préjudice phénoménal: un milliard de dollars pour 1994, à peu près 50% du total des importations de l'année. A cause de lui, Cuba est considéré comme " un pays à risque ", le crédit lui est majoré de 3%. Les importations sont à prix fort et les frais de transport sont doublés puisque l'escale cubaine se paye d'un bannissement de six mois du territoire des Etats-Unis. Le blocus vient d'être condamné pour la quatrième fois par l'ONU mais les Etats-Unis jouissent d'une totale impunité. Une proposition de loi américaine envisage même d'en durcir les conditions. En 1991, Fidel a annoncé aux Cubains que, malgré l'effondrement de l'URSS, Cuba resterait socialiste: " Toute autre voie, à savoir des solutions boiteuses ou la reddition, serait non seulement indigne mais impliquerait des sacrifices matériels mille fois supérieurs." Le niveau de vie a baissé brutalement de plus de 40% durant " la période spéciale ". Le 5 août 1994, ce fut l'exode des balseros. Des milliers de Cubains se sont jetés dans des embarcations de fortune. Etait-ce le commencement de la fin ? On craignait le pire, un affrontement violent au sein de la population. Fidel est arrivé au volant d'une jeep." Fidel ! Fidel ! " Tout le monde applaudissait y compris les candidats à l'exil." Qu'est-ce qui se passe ici ? Laissez-les partir ! " Cette crise a-t-elle été maîtrisée d'un bout à l'autre ? En tout cas elle a été bien utilisée dans la négociation ultérieure avec les Etats-Unis et l'implosion attendue ne s'est pas produite. Dans la résistance cubaine, la volonté des dirigeants et leur intelligence stratégique jouent un rôle évident mais il y a aussi les acquis de la Révolution sur lesquels les Cubains ne veulent pas revenir: santé, éducation, loyer, électricité, pratiquement gratuits même dans la période spéciale. Il y a surtout le patriotisme cubain: à la paranoïa américaine - la plus grande puissance du monde poursuit de sa haine une petite nation de 11 millions d'habitants - répond une conscience populaire révoltée par un traitement injuste. A Cienfugos, dans le centre de l'île, un homme en civil surveille la côte, le fusil en bandoulière, spectacle surréel en regard des moyens de l'adversaire. Il est perdu dans cette immense raffinerie arrêtée faute de pétrole, à proximité d'une centrale nucléaire inachevée. Les ouvriers qualifiés y cultivent des jardins potagers entre les turbines pour nourrir leur famille. A Cienfugos, qui devait être la vitrine industrielle du troisième millénaire, l'ouvrier redevient paysan. Le niveau intellectuel de la population est élevé et l'urbanisation poussée (trop ?). Si beaucoup de diplômés dénoncent un égalitarisme excessif, l'agriculture, la canne à sucre en particulier, manque de bras. Comment freiner l'exode rural ? En équipant toujours mieux les campagnes ? Il n'y a pas que l'effondrement de l'URSS et le blocus, les Cubains sont confrontés à une série de dysfonctionnements d'un socialisme trop étatisé, aux gaspillages, il faut " rectifier " dans les pires conditions. A Cuba on n'a pas faim mais la vie est épuisante. Faute d'essence, les transports sont désorganisés et les Cubains perdent un temps fou dans les trajets. De même, la crise du logement s'est aggravée, le patrimoine immobilier de la Havane se dégrade alors qu'à Santiago de Cuba on réhabilite mais nulle part l'offre ne répond à la demande. En outre, beaucoup de Cubains sont désorientés, ce qui était interdit paraît valorisé: à commencer par le dollar. Il fait bon avoir de la famille en exil, les trafics en tous genres prolifèrent, la prostitution qu'on croyait éradiquée refleurit. L'extraordinaire n'est donc pas que certains Cubains craquent mais que la majorité résiste, à l'image de cette foule trempée qui, le 5 août, continuait sa marche sur le front de mer de la Havane. La situation reste difficile mais l'économie respire. Le produit national brut a cessé de s'effondrer, la croissance est repartie. Au marché parallèle du dollar, en 1994, on l'échangeait contre 130 pesos, en août 1995, il était à 35 pesos, en septembre à 15 puis 7. Les gens parlent au passé de leurs pires difficultés. Depuis l'ouverture des marchés paysans, on trouve en effet de quoi se nourrir. Pour les importations indispensables (énergie, médicaments, etc.), il faut du dollar donc exporter tout ce qui peut se vendre et intensifier le tourisme. Une politique de rigueur que ne désavouerait pas le FMI, à la seule différence près qu'elle n'a pas pour objectif la croissance des profits mais le maintien des conditions de développement, éducation, santé, recherche. Sur le long terme, on table sur l'essor scientifique et technologique. Quelles que soient les difficultés, on ne sacrifie pas la recherche, Castro y veille en personne. La création récente d'entreprises à capitaux non mixtes sert à attirer les investisseurs. Tout en tentant d'éviter une classe capitaliste cubaine et même de koulaks (dont le fantôme a longtemps freiné l'instauration des marchés paysans), cette loi est aussi une réponse aux refus de transferts de technologie par les capitalistes étrangers. A l'Assemblée nationale, un député de base a posé la question que tous avaient dans la tête: " Pourquoi les Cubains n'ont-ils pas, en matière d'investissements, les mêmes droits que les étrangers ? "." Les Cubains n'ont pas de capitaux et pas de savoir-faire technologiques à importer ", lui a rétorqué le député Fidel Castro. Autre question, celle des générations: celle qui a conquis le pouvoir par les armes a une légitimité historique et Fidel incarne la souveraineté cubaine. Il existe une relève de jeunes ministres mais ils ne peuvent pas revendiquer le même charisme et la légitimité des armes. Autre aspect de la question: la crise morale est sensible chez les jeunes. La conscience des générations précédentes s'ancrait sur l'internationalisme, la fierté nationale et les acquis matériels et moraux de la Révolution, toutes choses mises à rude épreuve pour cette génération-là à qui il reste à reconstruire dans des difficultés de tous ordres une nouvelle réalité cubaine.
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Les allumées de Nantes
Sans prétendre donner des leçons au gouvernement cubain ni à qui que ce soit, il est impossible d'approuver la décision de La Havane de ne pas accorder leur visa pour Nantes aux artistes cubains qui devaient participer au festival des Allumées et d'empêcher ainsi la tenue de cette manifestation artistique. Pour deux raisons. D'abord, ce refus est étranger aux conceptions de la démocratie et de la culture des communistes français. Ensuite, une telle décision ne peut contribuer à favoriser la nécessaire solidarité avec le peuple cubain frappé par l'injustice de l'embargo américain. |
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1. Pluriel de Willaya, sous-division administrative. 2. Petit trafic et économie parallèle. * Géographe.
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