Regards Décembre 1995 - La Planète

L' atlantisme se cherche des raisons d'être

Par Jacques Le Dauphin


Les projets de modernisation de l'OTAN consistent à adapter les politiques fondées sur le primat de la force au lieu de se dégager de la logique des blocs militaires.

On aurait pu penser que la vieille Alliance atlantique serait emportée par la tourmente de la désintégration de l'URSS et de la disparition de l'organisation du Traité de Varsovie qui marquent la fin de la confrontation stratégique Est-Ouest. Toutes les raisons officielles qui ont présidé à la création de l'Organisation du traité de l'Atlantique nord (OTAN) ont disparu. Or, non seulement cette organisation politique et militaire n'est pas dissoute, mais elle est promue.

 
Retour aux sources

L'Alliance atlantique est née en avril 1949 à l'aube de la guerre froide. Les Etats-Unis sortaient de la guerre prospères et puissants et usaient de leur potentiel considérable pour regrouper le plus de forces possibles sous leur houlette. On le voit, dès 1945, avec les bombardements atomiques d'Hiroshima et de Nagasaki. Truman visait à démontrer, face au monde et à l'URSS en particulier, la suprématie de Washington. Ce fut ensuite le plan Marshall, les débuts de la petite Europe puis l'organisation militaire du Pacte atlantique. L'objectif est, d'emblée, de présenter le communisme comme une menace. Il faut l'empêcher de progresser dans le monde sous quelque forme que ce soit. C'est la stratégie du " containement ", voire du " refoulement ".

La première bombe atomique soviétique, la guerre de Corée, la crise de Berlin servent de prétexte à l'Amérique du Nord et à l'Europe occidentale pour mettre leurs armées sur pied de guerre, intégrant leurs états-majors, unifiant leurs commandements en un seul corps, chapeauté par les Etats-Unis qui gardent ainsi un pied sur le continent européen. Il s'agit enfin d'encadrer l'Allemagne occidentale, pays stratégique par excellence. Pour évoquer les trois facettes de cette organisation diplomatique politique et militaire, son premier secrétaire général indique: " L'OTAN a trois fonctions: tenir les Soviétiques " out ", les Américains " in " et les Allemands " down " ".

Dans le même temps, Washington déclare offrir à ses partenaires son " parapluie nucléaire ". En réplique, l'URSS avec les pays d'Europe centrale (à l'exception de la Yougoslavie) signent le pacte militaire de Varsovie. Deux blocs militaires, hostiles, se font face. C'est la " guerre froide ", avec une confrontation permanente. C'est la période d'une gigantesque course aux armements, particulièrement nucléaire, au nom d'un " équilibre " et de la " parité". C'est la politique de la force qui, au nom de la sécurité a conduit à un gaspillage inouï de ressources et de compétences.

 
La nouvelle donne

Dans un monde post-soviétique tous les instruments, institutions, arsenaux militaires hérités de la période de guerre froide, tels l'OTAN, sont toujours en place et ils fonctionnent. L'Alliance atlantique a été le pivot de la politique américaine pendant toute la période de guerre froide. Bill Clinton, comme son prédécesseur, George Bush, insistent sur la volonté de maintenir leur domination par le traditionnel " Manifest destiny of United States ": le dessein permanent. On sait que les Etats Unis font face à une concurrence économique exacerbée du Japon et, dans une moindre mesure, de l'Allemagne. Si Washington veut conserver sa domination, cela ne peut se réaliser qu'en appui sur celle, militaire, que nul ne peut contester de nos jours. Pour Anthony Lake, conseiller de Bill Clinton, " la force militaire est la clé de voûte ". De fait, les Etats-Unis prennent part, directement ou pas, aux affaires internationales même les plus circonscrites. On le voit souvent par le biais des structures de l'OTAN, dans laquelle ils jouent le rôle prépondérant pour empêcher l'émergence d'autres puissances. Clinton lui-même n'était-il pas présent au dernier sommet de Bruxelles de l'Alliance ?

Cependant, nul ne peut ignorer les mutations politiques profondes de la planète. D'où la question posée à l'OTAN, dès le début des années 90: comment, orphelin de l'ennemi traditionnel, trouver une raison d'être ? comment adapter l'Alliance à la nouvelle situation stratégique et comment trouver des justificatifs crédibles pour l'opinion internationale ? Les sommets de l'OTAN, de Rome en 1991, et de Bruxelles en 1994, ont défini " un nouveau concept stratégique " que Les Aspin, ancien ministre de la Défense des Etats-Unis définit ainsi: " il faut relever dans un esprit novateur le défi que constitue la disparition de la raison d'être de l'OTAN: la menace soviétique ". Autrement dit, pour stimuler le consensus existant, il s'agit d'imaginer de nouveaux adversaires. Willy Claes, secrétaire général de l'OTAN jusqu'en octobre dernier, l'explicite en ces termes: " L'OTAN demeure le fondement de notre sécurité. Les anciennes menaces ont peut-être disparu, mais nous sommes confrontés au risque de l'instabilité. Nul ne sait ce que l'avenir nous réserve. En tant qu'alliance militaire de défense, l'OTAN est plus essentielle que jamais. Sans elle la solidarité transatlantique ne tarderait pas à être entamée mais en nous appuyant sur ce partenariat de sécurité avec nos alliés nord-américains, nous pouvons nous employer en toute confiance à apporter la sécurité et la stabilité à l'ensemble de l'Europe." Dans toutes les sessions ministérielles est souligné que " l'Alliance doit maintenir les forces armées, les moyens militaires, la modernisation constante de son matériel pour remplir la totalité de ses missions ". Le lien transatlantique étant réaffirmé quasi systématiquement.

 
Les axes de mutations

Quatre axes de mutations sont dégagés au sommet de Bruxelles :

- Un nouveau concept stratégique soulignant la nécessité de renforcer les capacités de gestion des crises même hors zone OTAN et à l'aide d'un mandat onusien par exemple, comme pour l'intervention militaire en Bosnie. L'Alliance atlantique débordant ainsi rapidement de son mandat.

- La création de forces, plus mobiles et plus souples, mieux adaptées à leurs nouvelles missions comme de groupes interarmes multinationaux, pouvant inclure des forces de pays extérieurs à l'OTAN. Mesure qui a par exemple conduit aux divergences exprimées en octobre à New Yorkentre Bill Clinton et Boris Eltsine.

- Aider au développement d'un pilier européen de l'Alliance grâce à l'Union de l'Europe Occidentale (UEO) avec l'adoption de structures politiques et militaires de l'Alliance pour favoriser l'émergence d'une identité européenne de défense avec " des capacités militaires séparables mais non séparées employées par l'OTAN et l'UEO dans la complémentarité et la transparence ". Eléments dont l'UEO doit réexaminer les dispositions en 1996.

- Le développement de relations nouvelles et de plus en plus étroites avec les pays de l'Europe centrale et orientale. La dissolution du Pacte de Varsovie et les modifications intervenues dans leurs orientations politiques conduisent ces pays à se tourner vers l'OTAN.

Si l'élargissement à l'Est est encouragé, les "16 " ne sont pas unanimes. On connaît par ailleurs l'hostilité marquée de la Russie qui y voit une menace à ses frontières. Le risque de reconstitution d'un bloc militaire opposé est réel. Pour l'heure, c'est un partenariat, notamment entre pays de l'Est et OTAN qui prévaut, dans un cadre précis de coopérations, notamment militaires, opérationnelles. Actuellement, 26 pays dont la Russie y sont déjà engagés.

Toutes ces évolutions ne sont pas exemptes de contradictions entre les différents pays lesquels sont eux-mêmes aux prises avec leurs opinions publiques qui s'expriment parfois a contrario des orientations préconisées. C'est le cas pour les budgets d'armement et la participation à des actions militaires. Aussi les organes de l'OTAN ont été amenés sans remettre en cause les orientations de fond à assouplir notablement les procédures et pratiques avec les pays membres.

Notre pays occupe une place spécifique dans l'Alliance atlantique. Du fait de la décision audacieuse du général de Gaulle, alors président de la République, en mars 1966, de " cesser la participation de la France au service de l'OTAN ". Même si la France demeurait dans l'Alliance " à titre d'ultime précaution ". Après la guerre froide, la France s'est inscrite pleinement dans le devenir de l'Alliance et dans la définition d'un nouveau concept stratégique lors du sommet de Rome. François Mitterrand déclarait le 11 avril 1991 au forum de l'Ecole supérieure de guerre: " La défense de l'Europe de l'Ouest ne peut, pour le temps présent et pour de longues années encore, se concevoir que dans le respect de l'Alliance atlantique."

Paris a enfin préconisé l'émergence d'une identité européenne de défense disposant d'une certaine autonomie dans le cadre de l'UEO, c'est d'ailleurs la France qui oeuvre le plus à la réactivation de l'UEO. Il demeure que les pressions américaines, les événements comme la guerre du Golfe où la France s'est alignée conduisent à un " compromis " que reflète la formule reprise par Jacques Chirac le 31 août 1995 devant les ambassadeurs: " L'UEO doit progressivement devenir à la fois la composante de défense de l'Union européenne et le pilier européen de l'Alliance atlantique "." Complémentarité entre les deux partenaires " soulignera l'Amiral Lanxade, ancien chef d'Etat major des armées. Le livre blanc sur la Défense envisage des scénarios interventionnistes en ce sens. Alain Juppé, devant l'Institut des Hautes Etudes de Défense nationale, envisage une participation de la France à une discussion sur la dissuasion nucléaire au sein de l'Alliance atlantique, à l'exact opposé de l'attitude adoptée par de Gaulle en 1966.

Alors que monte en Europe une exigence extraordinaire de nouveaux types de relations après les bouleversements à l'Est, au lieu de chercher à construire un autre genre de sécurité basée sur le développement des coopérations entre tous les pays, les gouvernements poussent vers une nouvelle escalade militaire dans le cadre de l'OTAN ou de l'UEO. Ils recherchent des adaptations plus ou moins profondes d'une politique basée sur le primat de la force, sur les moyens militaires pour assurer " la sécurité ". Les déséquilibres économiques, les inégalités de développement, les fractures Nord-Sud et Est-Ouest, nourrissent des révoltes et des tensions, de nouvelles menace pour la sécurité. Mais peut-on prétendre régler des problèmes économiques, sociaux, politiques, idéologiques, par des structures de blocs, par l'option militaire ? De telles réponses ne conduisent-elles pas plutôt à banaliser la guerre pour résoudre les problèmes ?

La sécurité a tout à gagner d'être dégagée de toute logique de blocs militaires: américain, euro-américain ou même européen. N'y a-t-il pas lieu, à l'inverse, " de chercher à substituer de plus en plus les dimensions politiques de l'action internationale à ses dimensions militaires " ainsi que le proposait Francis Wurtz en décembre 1994 à Strasbourg au cours d'une table ronde euro-américaine ? Cela conduirait à terme à la dissolution de l'OTAN, laquelle ne se fera pas d'un coup de baguette magique.

Un autre type de relations est à nouer entre nations européennes en terme de liens d'amitié transatlantiques au lieu des rapports de domination militaires actuels. De là la proposition d'un forum des nations d'Europe comme organisation régionale de l'ONU chargée de traiter toutes les questions politiques, économiques, d'environnement et de sécurité, processus qui permettrait un véritable partenariat, à égalité, pour la paix entre nations libres. On ne saurait y parvenir sans l'intervention urgente des peuples.

 


1. Pluriel de Willaya, sous-division administrative.

2. Petit trafic et économie parallèle.

* Géographe.

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