|
Réalité de la démographie en Algérie Par André Prenant |
|
|
|
La chute de natalité algérienne a accompagné les débuts de l'industrialisation de l'Algérie.
Elle est stoppée par la crise profonde que traverse le pays.
Pour nombre de commentateurs, une démographie " galopante " de type tiers mondiste, entretenue par la politique nataliste et l'industrialisation sous Boumedienne, expliquerait la crise algérienne. Occupation des sols, exode rural, urbanisation, macrocéphalie d'Alger l'auraient accompagnée. Cette idée reçue permet d'opposer l'Algérie à la Tunisie et au Maroc qui planifient les naissances depuis longtemps, encouragés par les grandes puissances, ce qui aurait permis en partie leur insertion dans " l'économie de marché " et une stabilité que certains vont jusqu'à qualifier de " démocratique ". En réalité, le nombre d'enfants nés par femme, ou descendance finale, a beaucoup baissé, jusqu'au taux de 4,26 en 1991, le même que celui de la Tunisie quatre ans plus tôt. Que la reconnaissance du fléchissement de la natalité algérienne soit nouvelle signifie-t-il que ce recul le soit aussi ? Pour certains, cela s'expliquerait par la crise actuelle, le manque de logements, accru par l'expansion démographique antérieure et par la précarisation du travail qui retarderait l'âge du mariage d'où une chute des naissances. Premier démenti: les pays les plus pauvres comptent les taux de natalité les plus élevés en même temps que de hauts taux de mortalité infantile: l'enfant y est plus une richesse qu'une charge, sa surexploitation assurant une plus grande probabilité d'embauche. L'Algérie coloniale ne fournissait-elle pas l'exemple d'une promiscuité forcée où une famille de cinq à dix personnes vivait dans une seule pièce ? Deuxième démenti: c'est dès 1972, il y a un quart de siècle, que la natalité algérienne décroche. On passe alors de 50 naissances à 40 pour mille, à taux d'accroissement naturel identique (3,4%) puisque heureusement la mortalité diminue parallèlement. Elle évolue de 16 à 6 décès pour mille. Dans les métropoles, la chute de la natalité est plus précoce, surtout à Alger et Oran, villes les plus industrialisées de l'époque, puis viennent Annaba, Tlemcen, etc. Elles ont reçu d'importants investissements industriels, ont accru fortement le nombre d'emplois, notamment féminins comme à Sidi Bel Abbès, parmi les 3 000 nouveaux emplois de l'électronique. A partir des années quatre-vingt, la baisse de la natalité atteint les banlieues, Blida, Tizi Ouzou. Les Wilayat (1) à dominante rurale décrochent alors, moins nettement, comme Ech Chles (ex Orléansville) et Sétif. La corrélation entre industrialisation, urbanisation et baisse de la natalité est nette. A partir du moment où les individus travaillent en permanence et reçoivent un salaire régulier, ils commencent à planifier les naissances. Le taux d'emploi salarié est d'autant plus grand qu'on est en ville. S'ajoute l'impact de la formation, l'industrialisation réclamant des emplois qualifiés. Dans la décennie quatre-vingt, on comptait environ 80% de salariés en ville. A Alger, Oran et Tlemcen, ils représentaient le quart de la population totale (24%), et de beaucoup moins dans les Wilayat rurales. En outre, tout en recevant une population salariée des banlieues, les métropoles ont exporté cadres et techniciens vers des villes moins importantes, notamment dans la deuxième partie des années soixante dix, à la suite de l'industrialisation. Ces villes ont été atteintes à leur tour par la décroissance de la natalité. Contrairement à une idée reçue, c'est avec la crise que le recul de la natalité est stoppé, en 1989, pour se maintenir à hauteur de 30 pour mille (de 22 à 25 naissances pour mille dans les Wilayat urbaines contre 32 à 40 dans les zones rurales). Contrairement à une lecture rapide, pas toujours désintéressée, l'actuelle crise algérienne ne saurait expliquer l'arrêt de la chute des naissances puisque la forte décrue date des années suivant l'indépendance. Récemment, la mortalité a également cessé de baisser à cause de la dégradation des soins médicaux, de l'arrêt des créations d'emplois, des licenciements et des fermetures d'entreprises, etc. La démographie galopante est bien un héritage colonial, en régression, très forte, on l'a vu, avant que l'amorce de développement du pays n'ait été bloquée par la crise et une nouvelle forme de colonisation. Préparée par la dette extérieure, les désinvestissements, et la tolérance à l'idéologie intégriste, la crise a substitué le chômage et le trabendo (2) au travail salarié, à l'industrialisation. Ajoutons que l'intégrisme tente de réduire par la terreur l'activité salariée des femmes et pousse les familles à l'incertitude de l'avenir. De ce fait, la crise joue un rôle majeur dans la reprise actuelle de la mortalité et de la natalité. Sa solution exige une reprise du développement, y compris social. Outre les facteurs internes à l'Algérie, cela suppose l'arrêt des pressions du Fonds monétaire international et des pays créanciers. Ce qui devrait résonner aux oreilles des démocrates français en terme de solidarité, si cela n'a aucun écho à l'Elysée et à Matignon. |
|
1. Pluriel de Willaya, sous-division administrative. 2. Petit trafic et économie parallèle. * Géographe.
|