Regards Décembre 1995 - La Planète

Le démographe et les idées reçues

Par Myriam Barbera


Entretien avec Hervé Le Bras

On a le droit de penser que nous sommes trop sur terre, mais pas en assurant que c'est parce qu'on ne pourra pas nourrir tout le monde. Argumentation d'un démographe.

Si on demande à Hervé Le Bras pourquoi il part en guerre contre l'idée de la surpopulation mondiale, il est catégorique." Aucune loi ne met en rapport les ressources de la planète et le niveau de la population ". Il souligne que les ressources ne sont pas les mêmes selon le niveau technologique atteint par une société. Ainsi, au temps de la cueillette et de la chasse, quelques millions d'hommes suffisaient à peupler la planète. De nos jours, lorsque la FAO, qui gère la politique alimentaire de l'ONU, mesure la " carrying population ", ou capacité maximale de population, elle doit recourir à trois modèles selon la zone géographique envisagée. Elle estime que l'Afrique produit environ dix quintaux de céréales à l'hectare, mais les pays qui figurent comme les plus pauvres de la région, tels le Zaïre ou la République centrafricaine, n'en produisent plus que huit en réalité. Les pays à irrigation et production intensive, tels les Philippines, parviennent à trente, voire trente-cinq quintaux à l'hectare. Ceux d'Europe, comme la France, atteignent soixante-cinq quintaux à l'hectare." On ne peut parler de limites de population comme si cet écart de capacités de production vivrière - de un à huit entre le Zaïre et la France - n'existait pas. Si on prend comme base de calcul mondial la production africaine, on constate qu'elle permettrait de nourrir environ cinq milliards d'êtres humains tandis que la production des pays d'Europe ouvrirait cette possibilité à quarante milliards d'individus ". La notion de ressources est donc historique et liée au développement.

Lors de la conférence de l'ONU sur la population et le développement, qui a eu lieu au Caire en septembre 1994, il y a eu relative unanimité des démographes pour s'opposer aux craintes suscitées par la croissance démographique." L'événement fut, grâce à la prise de position du démographe Paul Demerry, la percée publique de l'idée qu'il n'y a aucune preuve que le développement démographique soit un handicap à la croissance économique." Ce n'est pas nouveau pour les spécialistes mais cette idée n'avait pas encore atteint le grand public. Pas étonnant pour notre interlocuteur: " Les démographes sont rarement invités à parler démographie. En général on fait appel à des personnes plus médiatisées, souvent des spécialistes renommés dans une autre discipline, pour émettre des opinions sur la population. Ainsi, au Caire, ce n'est pas un démographe qui a présenté le rapport sur la population."

 
Des réserves à géométrie variable

L'auteur des Limites de la planète distingue aussi la notion de " ressources physiques " de celle de " ressources sociales ". En effet, extrait-on tout le pétrole aujourd'hui répertorié ? Certainement pas. Entre en ligne de compte le coût d'extraction selon que les réserves (connues) sont importantes ou faibles, faciles d'accès ou l'inverse, etc. On comprend pourquoi, contre toute logique apparente, un pays comme l'Arabie saoudite, qui gère ses intérêts à long terme, fait pression à la baisse du prix du pétrole. Si les cours étaient plus élevés, la concurrence entre pays producteurs serait grande, les recherches plus importantes puisque plus rentables. De là, une évaluation totalement différente des réserves pétrolières si le prix du baril est à 15 dollars (été 1995) ou s'il grimpe à 30 dollars. A ce prix, on aurait intérêt à extraire du pétrole de réserves à un coût d'exploitation plus élevé que celui accepté aujourd'hui. Ainsi on produirait plus et on pourrait couvrir mieux les besoins si c'était le but espéré. On pourrait également chercher et produire des énergies de substitution aujourd'hui financièrement non concurrentielles avec le pétrole et négligées pour cette raison. Autrement dit, ponctue Hervé Le Bras, " le produit (pétrole) est physique, mais la notion de réserve est sociale. La notion de réserve est différente du produit pétrole ". Souvent, les problèmes d'interprétation en matière de démographie proviennent du fait que l'on mélange sans précaution les choses elles-mêmes et les concepts qui les représentent. Et, en matière de ressources, les réserves physiques réelles, quels que soient leur coût de production et l'intérêt (financier, géopolitique, etc.) qu'ont les possesseurs de ces réserves - Etats ou individus - à les produire ou pas.

 
Une polémique ancienne

Les rythmes relatifs de croissance agricole et de croissance de la population, l'influence qu'ils exercent l'un sur l'autre opposent les chercheurs depuis longtemps. On connaît la réponse malthusienne, que le démographe qualifie de " pessimiste " pour lui opposer celle de " l'économiste danoise Esther Boserup (1) qui voit dans la pression démographique la stimulation du progrès technique, lequel engendre celui de la production. L'Histoire a confirmé que c'est la bonne réponse. Ce sont les pays qui ont réalisé les plus grands progrès techniques dans la production qui se sont libérés des problèmes vivriers au lieu de buter sur eux. On a le droit de penser que nous sommes trop sur terre, mais pas en assurant que c'est parce qu'on ne pourra pas nourrir tout le monde. Là, je suis obligé de répondre que c'est faux. Le débat est intervenu lorsque j'ai publié Marianne et les lapins (2) car j'ai mis en relation la démographie dans notre pays et l'immigration. Je pense d'ailleurs que ce n'est pas un hasard si le Front national pousse si fort vers la croissance démographique et de la famille." Pour Hervé Le Bras, " c'est dans l'organisation des sociétés que se trouvent les véritables facteurs limitant le développement de la population, tels les problèmes de nutrition et d'autres du même type ". Au Caire, on a évoqué une autre notion: " le développement durable ". Si on pense à instaurer un peu plus de justice entre pays riches et pauvres et surtout à développer les premiers, cette notion convient au démographe. Il craint cependant que " de certains côtés écologistes notamment, des aspects pernicieux interviennent dans ce concept de développement durable, une sorte de gel de la situation actuelle, un statu quo indéfendable pour les pays sous-développés. Je ne vois aucun argument légitime pour les empêcher de croître, de tenter de rattraper le niveau des pays européens. Même pas la pollution. Au XIXe siècle les industries étaient extrêmement plus polluantes qu'aujourd'hui ! "

 
Science et idées reçues

Pourquoi des idées comme celles de la surpopulation ont-elles la vie dure ? D'abord, estime le démographe, ce n'est pas facile de s'opposer à des idées reçues. Cela suppose d'aller au rebours d'opinions bien ancrées dans les têtes, de l'opinion tout court et, argument de poids: " des distributeurs de crédits ". La dépendance financière de nombre de centres de recherche pèse dans les résultats, à quelques notables exceptions près, telles le CNRS - d'ailleurs très menacé - ou l'Ecole des hautes études en sciences sociales, à tradition universitaire, où Hervé Le Bras se sent " plus autonome ". Ces problèmes d'indépendance vis à vis des bailleurs de fonds " sont ceux qu'ont tous les chercheurs du monde. Mais si la science consiste à valider des idées reçues, elle n'a aucun intérêt. Elle existe justement pour les tester, les valider s'il y a lieu et, le plus souvent, pour les remettre à leur place d'idées toutes faites. C'est le travail des scientifiques en général et des démographes en particulier. D'autant qu'ils manient des idées hautement émotives: famille, population, migrations, domicile, mortalité, etc. Notre travail ne comporte pas le devoir de promouvoir la croissance de la population française, pas plus que l'inverse. C'est un objectif politique qui regarde les politiques. Les chercheurs n'ont pas à se prononcer sur ce qui doit être mais à produire des calculs exacts, à vérifier des raisonnements, des hypothèses, des déductions. C'est un travail modeste mais ce contact avec la réalité est essentiel."

 


1. " L'innovation contre Malthus ", Esther Boserup, le Courrier de la Planète, no 25.

2. Marianne et les lapins: l'obsession démographique, Hachette, collection Pluriel, 1993.

* Démographe et mathématicien, directeur d'études à l'Ecole des Hautes Etudes en sciences sociales.Parmi ses ouvrages récents: les Limites de la Planète, Mythes de la nature et de la population, Flammarion, 1994; le Sol et le sang, éditions de l'Aube, 1994.

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