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Surpopulation ou manipulation |
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La croissance démographique responsable de la pauvreté et des crises écologiques ? L'accusation dédouane les pays développés de leur responsabilité dans la situation actuelle.
Sommes nous trop nombreux sur Terre ? Trop nombreux pour que chacun puisse vivre décemment ? Tellement nombreux que nous mènerions l'humanité à sa perte ? Ce thème n'est pas nouveau. Au XVIIIe siècle, l'économiste anglais Malthus voyait déjà dans l'augmentation de la population un danger pour la subsistance du monde. Certains reprennent cette idée pourtant démentie par deux cents ans d'histoire en insistant sur la fin des ressources naturelles. Certes, la population augmente, les ressources ne sont pas illimitées dans l'absolu, les atteintes à l'environnement se multiplient et le sort d'une grande partie de l'humanité est peu enviable. Mais leur analyse est-elle juste pour autant ? Nombre de prévisions démographiques se révèlent erronées (1). Le Nigéria ne compterait que 88 millions d'habitants, selon le dernier recensement (1991), et non 123 millions comme l'estimait le précédent ! Tandis que le Bureau américain Census révise ses chiffres à la hausse. En 1989, il estimait la population à 301 millions d'habitants en 2050. Trois ans plus tard, il évalue celle-ci à 382 millions soit un gain de 80 millions ! Pour Georges Mathews, " on ne peut séparer les perspectives démographiques du contexte économique et politique de l'époque " (2). L'évaluation des ressources de la Terre est, elle aussi, sujette à caution. La notion de " ressource " fluctue en fonction des capacités scientifiques et techniques du moment à en faire l'inventaire, à les extraire, à les transformer, puis à les économiser dans la fabrication de produits manufacturés ou dans les systèmes de transformation énergétique. Mais le développement de ces capacités dépend surtout de volontés politiques et économiques. Avec le satellite et l'informatique, les possibilités de prospection se sont beaucoup développées. Mais les gouvernements français n'ont de cesse d'affaiblir les activités du Bureau de recherche géologique et minière (BRGM). On dispose de techniques sophistiquées pour extraire des ressources à faible concentration ou dans des endroits difficiles. Mais on ne récupère, par exemple, que 25% du pétrole extrait par jaillissement naturel. De grands progrès ont été réalisés en matière d'économie. Comme le remarque Benjamin Dessus, " une France des années 1990, équipée des technologies d'avant-guerre, consommerait 2,5 fois plus d'énergie par habitant qu'elle ne le fait aujourd'hui " (3). Mais l'Europe privilégie toujours la voiture particulière au détriment du transport collectif urbain et interurbain, alors que la première consomme deux à trois fois plus d'énergie. Les ressources alimentaires sont-elles alors en cause ? " La production alimentaire a globalement conservé de l'avance sur la croissance démographique ", note Tim Dyson (4). La productivité agricole et la superficie des terres cultivables ont en effet considérablement augmenté. Mais, constatent certains, " la croissance démographique contribue à de nombreux processus délétères pour l'environnement (...) et provoque une réduction des superficies par personne." D'autres, en revanche, mettent l'accent sur " l'ingéniosité et les capacités d'adaptation de l'être humain pour répondre à cette demande alimentaire croissante ". Mais de nombreuses populations connaissent aujourd'hui la faim. Alors qu'un cinquième de la population des pays en voie de développement était en état de sous-alimentation chronique vers 1990, " pourquoi est-ce en Afrique que la proportion est la plus élevée, c'est en Asie que leur effectif est le plus nombreux " ? Pour Hervé Le Bras, l'Afrique, continent le moins peuplé, régresse sur le plan nutritionnel en raison de la coupure radicale entre villes et campagnes liée à l'absence d'infrastructures de transport, et des politiques pratiquées par les pays concernés qui ignorent le développement rural (5). L'Angola, pays de faible densité (10 hab/km2) et " potentiellement richissime ", demeure l'un des plus misérables du monde quand le Rwanda, pays de forte densité (290 hab/km2), malgré des rendements très bas nourrit même (sobrement) sa population. Le premier a subi la guerre pendant pratiquement trente ans." Partout, l'insécurité alimentaire et la faiblesse de la consommation sont étroitement liées à la pauvreté ", remarque Tim Dyson. Quel impact a donc l'augmentation de la population sur l'environnement ? " Un faux problème " affirme Anna Cabré (6). Des lieux de faible population ont connu des épisodes de prédation intense, voire d'extermination écologique (bisons d'Amérique du Nord). Mais des périodes prolongées de croissance démographique n'ont pas eu de conséquences graves sur l'environnement. Selon Henri Kempf " l'allégement démographique des régions rurales n'est pas toujours un soulagement " (7). Pour Ester Boserup, la croissance de la population favorise même le développement économique et l'innovation, à condition que cette croissance soit accompagnée d'une volonté politique d'investir dans les infrastructures agricoles et les réseaux de communication (8). La polémique entre les deux thèses a des implications très importantes. Pour ceux qui croient à une possible surpopulation, la solution réside dans une limitation de la croissance démographique. Lorsque la proposition émane de nombreuses personnalités de l'écologie et de certains milieux scientifiques, elle paraît simplement logique. En est-il de même quand ce discours émane des grandes puissances ? Ainsi, les Etats-Unis défendent depuis longtemps l'idée d'un contrôle des populations dans le tiers monde. Mais cette politique fut rejetée lors de la première Conférence internationale sur la population à Bucarest en 1974. Les délégués d'Amérique latine, d'Afrique et du bloc soviétique, les Organisations non gouvernementales (ONG), la dénonçaient comme raciste et impérialiste et l'accusaient de détourner l'attention du vrai problème du tiers monde: la pauvreté. Quatre mois après Bucarest, " le Conseil national de sécurité publiait un rapport secret ", révèle Helen Simons (9). Les Etats-Unis adoptaient un nouveau discours, affirmant " leur soutien aux activités concernant les populations en affirmant sans cesse qu'un tel soutien vient d'abord d'une préoccupation pour a) le droit de l'individu à déterminer librement et de manière responsable le nombre de ses enfants et le rythme des naissances...et b) le développement fondamental et économique des pays pauvres " (10). L'ONU et d'autres institutions internationales ont porté le message. Progressivement, " le renforcement du pouvoir des femmes ainsi que leurs besoins dans les domaines de santé, des soins infantiles, du travail devient une préoccupation prioritaire " pour nombre d'ONG, constate Helen Simons. Leur influence devient " un des éléments moteurs " pour faire avancer les projets de planification familiale. Cette orientation est encouragée." Depuis le milieu des années 70, une grande part de l'aide des gouvernements occidentaux, de l'Union européenne, de la Banque mondiale a été en effet canalisée à travers ces ONG." Et cette aide ne cesse de croître. La Banque mondiale, principal fournisseur de fonds pour le contrôle de population, accroît son budget pour ce secteur de 27 millions de dollars en 1969-70 à environ 2,5 milliards pour 1995 (11). " Avec un terrain aussi bien préparé et des arguments aussi soigneusement diffusés ", cette stratégie porte ses fruits. Lors de la conférence du Caire sur la population et le développement, en septembre 1994, " presque tous les participants étaient d'accord que la question de la surpopulation était une affaire urgente que le monde ignorait à son péril.(...) Presque aucun ne mit en doute que le contrôle des populations était chose impérative - non pour protéger les intérêts du " Premier monde " - mais pour sauver le tiers monde d'un effondrement sous le poids de ses problèmes environnementaux, économiques et humains ". La notable exception des démographes est soulignée par Hervé Le Bras, La croissance démographique serait donc responsable de la pauvreté, de l'instabilité sociale, des crises écologiques, des crises ethniques, etc. Tipper Gore, la femme du vice-président des Etats-Unis, a déclaré au Caire que même le génocide au Rwanda avait été précipité par un problème de croissance de population ! De là à rendre les pays du tiers monde responsables de leur situation, il n'y avait qu'un pas, que certains n'hésitèrent pas à franchir. Désormais, les pauvres, responsables de leur pauvreté, mettent en péril l'avenir de tous. Certains, comme le représentant américain, Tim Wirth, en profitèrent même pour dénier tout droit au développement aux pays du tiers monde. La responsabilité des pays développés est ainsi écartée. Toute critique des rapports de dominations néo-coloniaux inhumains établis par les pays les plus riches et les sociétés multinationales, à l'aide des institutions internationales, devient caduque. Et le rôle de la Banque mondiale apparaît hors de propos alors que, comme le remarque Claude Meillassoux, " aux populations appauvries par les politiques d'ajustement structurel, maintenues dans la dépendance alimentaire, la croissance démographique apparaît comme la seule voie de salut " (12). L'ordre actuel du monde se trouve légitimé." Désamorçons la bombe de la population grâce au libre marché ", déclare Gary S. Becker, professeur à l'université de Chicago, prix Nobel 1992 (13). Cette volonté des pays développés d'obtenir à tout prix un contrôle de population ne trouve-t-elle pas aussi son origine dans la crainte d'une extension de la pauvreté ? Selon Robert Kaplan, les problèmes dans les PVD " engendrent la menace de migrations massives et de conflits, et constitueront le coeur des défis de politique étrangère dont tous les autres dépendront " (14). Propos parfois teintés de relents racistes. Pour John Guillebaud, professeur de planning familial en Grande-Bretagne, " aucun mur ne sera assez haut lorsque des gens verront les lumières de la société de consommation et voteront alors avec leurs pieds " (15). Ce discours sur les " hordes " ne vise-t-il pas à justifier des lois sur l'immigration, le maintien du niveau des dépenses d'armement et la réorganisation des armées vers l'intervention sur des " théâtres extérieurs " du Sud, et même les essais de Mururoa ?..." Serait-ce l'heure de renoncer à notre capital nucléaire dans un monde affolé par une pression démographique qui a quintuplé en 150 ans la fourmilière humaine ? ", demande Claude Imbert dans un éditorial du Point (16). Aucun n'évoque une véritable politique de développement des pays concernés, seule susceptible de tarir l'émigration économique. N'est-il pas temps d'obtenir une conférence qui confronte le système capitaliste dominateur à l'enjeu du développement ? |
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* Sylvie Mayer est responsable des problèmes de l'environnement pour le PCF ** Serge Guillou est collaborateur du Comité national. 1. " Les fausses surprises de la démographie mondiale ", Jean-Marie Poursin, Futuribles, no 183, janvier 1994. 2. " L'avenir de la population mondiale ", Georges Mathew, Futuribles, no 190, septembre 1994. 3. " Pas de panique en 2 100 ", Benjamin Dessus, Futuribles, juillet-août 1994. 4. " Croissance démographique et disponibilités alimentaires dans le monde ", Tim Dyson, Riss 141, septembre 1994. 5. Les Limites de la planète, Hervé Le Bras, Flammarion, 1994. 6. " Impact de la population sur l'environnement ", Anna Cabré, Courrier de la Planète, no 25, novembre-décembre 1994. 7. La Baleine qui cache la forêt, Henri Kempf, La Découverte, 1994. 8. " L'innovation contre Malthus ", Ester Boserup, le Courrier de la Planète, no 25, novembre-décembre 1994. 9. " Un nouvel emballage pour le contrôle de population ", Helen Simons, CovertAction, no 51, hiver 94-95. 10. " Implications de la croissance de la population mondiale pour la sécurité des Etats-Unis et ses intérêts extérieurs ", Memorandum 200 du Conseil national de sécurité (NSSM 200) du 10 décembre 1974. 11. " Le Caire a-t-il été un pas en avant pour les femmes du tiers monde ? ", Drs Vandana et Mira Shiva, Internet, point de vue sur la conférence du Caire. 12. " Pour qui naissent les Africains ? ", Claude Meillassoux, le Monde diplomatique, décembre 1992. 13. " Désamorçons la bombe de la population grâce au libre marché ", Gary S.Becker, Business Week, 23 mai 1994. 14. " The coming Anarchy ", Robert Kaplan, Atlantic Monthly, février 1994. 15. Darwin Lecture Theater, University College, University of London, 18 janvier 1993. 16. " L'angélisme ", Claude Imbert, le Point, no 1199.
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