Regards Décembre 1995 - Points de vue

Au ras de la vie

Par Marcel Martin


En voyant le Garçu, on a le sentiment, comme précédemment devant bon nombre des films de Maurice Pialat, de percevoir un rituel très intime dans la relation du cinéaste avec son oeuvre. Tout le monde ayant décelé une approche autobiographique, Pialat a cru bon de préciser que seul l'épisode de la mort du père se réfère à sa vie privée. Il est cependant certain qu'on se trouve ici devant une nouvelle description des démêlés conjugaux et familiaux qui ont été au centre de plusieurs de ses films, en particulier A nos amours où le père, qu'il jouait lui-même, excédé par les permanentes altercations entre sa femme et sa fille, plaquait soudain les siens pour réapparaître, quelque temps plus tard, en intrus aigri et hargneux.

Dans le Garçu aussi, Gérard (Depardieu) est séparé de sa femme (Géraldine Pailhas) qui vit désormais avec Jeannot (Dominique Rocheteau). Mais son amour pour son jeune fils Antoine (le propre enfant du cinéaste) le ramène souvent à proximité du nouveau couple dont il prend comme un malin plaisir, à la fois innocent et pervers, à troubler l'intimité. Fidèle à son approche en style direct des problèmes psychologiques, Pialat jette sur l'écran les éléments d'un puzzle elliptique et convulsif composant peu à peu un tableau de moeurs où la vie semble filmée sur le vif avec ses fracas et ses silences, sa violence et sa tendresse.

Si ce film peut sembler inconfortable, c'est qu'il rend compte d'une tranche de vie avec une sobriété et une vigueur qui ne doivent rien à une sécurisante dramatisation mais tout à une authenticité descriptive qui a quelque chose de saisissant, de percutant. Le Gérard d'aujourd'hui pourrait être, vingt-cinq ans après, le gamin rebelle de l'Enfance nue devenu une force de la nature mais mal dans sa peau, un écorché vif qui croit soulager sa souffrance en faisant souffrir les autres. Un homme blessé, qui n'a plus guère d'illusions sur la vie (" L'amour fou n'existe plus ! ", proclame-t-il) et a reporté toute sa raison d'être sur son fils, qu'il aime d'un amour possessif.

Il y a, dans la description de cet amour paternel, des instants où point l'émotion mais c'est pourtant son impitoyable lucidité, en même temps que son réalisme cru, voire cruel, qui fait du Garçu un chef d'oeuvre. Qualités qu'on retrouve dans nombre de premiers films français de ces dernières années, héritiers d'une lignée d'introspection attentive et fervente dont Pialat a été l'un des pionniers.

Si Benoît Jacquot a pu naguère dérouter avec l'Assassin musicien ou les Mendiants, il semblait revenu en terrain moins hasardeux pour la Désenchantée. C'est aussi la première impression que donne la Fille seule: rien que de très quotidien, " au ras de la vie ", comme il dit. Valérie annonce à son petit ami, dans un bistrot, qu'elle est enceinte de lui et se demande si elle va " le garder ". Puis elle commence sa première journée de travail dans un grand hôtel comme employée au room service. Et soudain, le film démarre à cent à l'heure au fil de ses va-et-vient d'urgence dans d'interminables couloirs avec le petit déjeuner de clients impatients.

Valérie est dès lors traquée en premier plan par une caméra virtuose semblant prendre à son compte sa nervosité grandissante dans cet affolant marathon qui lui donne l'occasion de découvrir des secrets derrière les portes et de vivre des relations parfois difficiles avec ses collègues de travail. Tendue à se rompre sous le double effet de cette expérience dérangeante et de son incertitude intime, elle parvient à prendre sa décision: rompre avec son ami et élever seule son enfant.

Il faut admirer l'exercice de style en forme de tour de force qui permet au film d'échapper à la banalité. Mais c'est avant tout le talent de Virginie Ledoyen qui motive la réussite de la gageure: vibrante, rétive, assurée, impatiente, elle emporte la conviction en imposant son rythme à un récit rapide et nerveux qui fait coïncider le temps du film avec celui de l'action. Cette modernité d'écriture visuelle valorise l'originalité de la vision que le réalisateur propose des relations entre femmes et hommes sur le thème de la maternité.

 


Paris.Cinémathèque française, Palais de Chaillot.Jusqu'au 31/12: " Indomania ", regards sur le cinéma indien.

Paris.Dans une vingtaine de lieux, jusqu'au 18/12: "Lumières du monde ".Un panorama international de la production cinématographique, des origines aux années 1960.

retour