Regards Décembre 1995 - Points de vue

Des droits sociaux pour les jeunes

Par Daniel Le Scornet


Aujourd'hui, une catégorie entière de la population française - les jeunes entre 18 et 25 ans - n'a pas de droit social propre. C'est la seule. Si entre 18 et 25 ans, vous n'êtes pas inséré dans l'emploi, et on sait que c'est de moins en moins le cas pour toutes sortes de raisons qui ne sont pas seulement liées à la crise de l'emploi, comme par exemple l'allongement des études, vous n'avez pas de droits sociaux. La jeunesse devient une catégorie sans insertion dans la société, que ce soit du point de vue familial, professionnel. Et c'est irréversible.

Pas de droits sociaux, cela veut dire pas de ressources garanties, une complète dépendance. Prenons la mendicité: évidemment que des jeunes mendient, certains mendient, d'autres passent aux activités illégales pour pouvoir subsister. C'est une classe d'âge où n'existe aucune sécurité sociale et il ne s'agit pas seulement d'assurance-maladie. Je propose d'engager le débat sur la création d'une branche jeunesse de la sécurité sociale. Quand, au milieu du siècle, est apparu le problème des personnes âgées qui ne pouvaient plus subsister, on a inventé la sécurité sociale pour eux. Nous sommes devant le même type de problème très neuf pour la jeunesse. Une sécurité sociale pour la jeunesse, ce n'est pas le RMI pour les jeunes, dont ils ne voudraient pas. Il faut une vraie sécurité sociale avec une prestation plus proche du SMIC que du RMI, qui permette à chaque jeune d'être autonome, quel que soit son type d'insertion ou de non-insertion dans la société. Il s'agit de droits de l'Homme: la majorité légale à dix-huit ans définit une personne avec tous ses droits sauf qu'il n'y a pas de droits sociaux ! D'où une dépendance vis à vis de la famille, etc. Des droits propres à la jeunesse permettraient une grande liberté individuelle et conduiraient les jeunes à ne pas accepter n'importe quoi. Aujourd'hui, un jeune très qualifié est poussé à accepter n'importe quel boulot pour subsister, ce qui brise son projet professionnel et provoque un ressentiment, un gâchis, une dégradation de son image; il devient concurrent pour des travaux non qualifiés avec d'autres jeunes non qualifiés qui, du coup, n'ont plus accès à ces emplois: on les pousse ainsi à l'illégalité. Une prestation de sécurité sociale ne réglera pas le problème de la toxicomanie mais empêcherait certaines dérives... Cela permettrait d'envisager autrement l'emploi, les projets personnels, y compris amoureux: songeons que l'âge moyen du premier enfant pour une femme est de vingt-huit ans et demi ! On peut parler d'une grande modification culturelle mais il ne s'agit pas que de cela: les jeunes sont dans une contrainte terrible et il n'existe souvent aucune possibilité pour un projet de famille.

J'insiste parce que la jeunesse constitue la première urgence et la multiplication des " mesures jeunes " n'y répond pas du tout. J'attends un vrai débat à ce sujet.

 


* Président de la Fédération des Mutuelles de France.

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