Regards Décembre 1995 - Points de vue

Le cortège affranchi

Par Aline Pailler


Leila Zana, Sarah, Talisma Nasrim, Rigoberta Menchu, Aung-San Suu Kyi, noms révélés tout à coup aux foules anonymes ou aux femmes luttant au quotidien dans une douloureuse solitude. Pourquoi une telle convergence de toutes les forces antidémocratiques contre les femmes ?

De tous les députés d'origine kurde condamnés en Turquie, Leila Zana avait eu la peine la plus lourde: 16 ans de prison. Ce verdict fut confirmé le 27 octobre par la Cour de cassation turque: 15 ans pour Leila et trois de ses collègues. Elle est aujourd'hui le symbole de la lutte du peuple kurde. On dit " folles " les mères de la place de Mai en Argentine. Comme toujours, quand les femmes font irruption, pour mettre en pièces un ordre établi, un consensus, une pensée philosophique, religieuse ou scientifique, on les a condamnées voire assassinées en les nommant " sorcières ", " hystériques ", " frustrées " ou " scandaleuses ".

Nous aurions dû protester massivement avec les femmes algériennes lorsque, en 1984, le gouvernement algérien institua le Code de la famille car le bouc émissaire est toujours le maillon faible d'une société dont les droits ne sont pas (ou fraîchement) reconnus. En 1994, ce sont encore les démocrates algériennes qui descendirent dans la rue, à visage découvert, au mépris de tous les dangers ! J'étais ce jour-là à l'Assemblée nationale avec des Algériennes et des femmes progressistes, à l'invitation du Parti communiste français. Lorsqu'on apprit que la manifestation avait tourné au drame, faisant de nombreuses victimes, les " youyous " retentirent. J'ai compris alors, dans une grande émotion, que ces cris ne sont pas ceux d'une simple révolte. Ils sont l'expression d'une force et d'une détermination restée trop longtemps cachée et qui éclate aux oreilles d'un monde arrogant !

Les démocrates algériennes ont de nombreuses " armes " pour défendre la liberté, non seulement des femmes mais de tout le peuple... Au-delà même, car leur courage quotidien est, pour nos démocraties endormies sur leurs certitudes, un réveil nécessaire afin que jamais nous ne laissions reculer l'égalité, la liberté, la solidarité et la laïcité. Nous devons les repenser sans cesse, les faire évoluer pour ne pas les voir se réduire à des acquis vidés de leur sens au regard de la réalité sociale; lettre morte de la République.

Même émotion quant je les ai revues, au Parlement européen, à l'invitation de Mireille Elmalan, dans leur diversité, leur intelligence et leur détermination. Professeur de français, mère de famille, veuves, ancienne ministre ou présidentes d'associations, toutes étaient la preuve évidente qu'amener son enfant à l'école le matin, aller à son travail, continuer d'habiter dans un quartier populaire pour y faire vivre la solidarité simple du voisinage, se maquiller...être femme et vivante: la plus belle et la plus redoutable des résistances !

Je n'ai plus de doute aujourd'hui en me remémorant cette phrase d'Albert Camus: " Qui répondrait en ce monde à la terrible obstination du crime, si ce n'est l'obstination du témoignage ? ", il pensait aux femmes, aux Algériennes. Mais elles ne font pas que témoigner. Elles ont des projets pour la démocratie et leur place dans l'échiquier politique, plus que légitime est indispensable. Les femmes ont mieux à faire en ce monde qu'à mourir pour la liberté puis à laisser la sphère publique une fois les guerres gagnées. N'est-ce pas une bataille à mener dans le monde entier ?

Lorsqu'on veut contraindre les corps, on veut porter atteinte à l'esprit. Alors les femmes s, les premières touchées, deviennent le plus grand espoir de vaincre toutes les formes de fascisme ou d'intégrisme qui rêvent encore d'autodafés de livres...et de femmes !

 


* Journaliste, député européen.

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