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Guy Rétoré Par Jean-Pierre Vallorani |
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Entretien avec Guy Rétoré |
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Ce jour-là, j'allais prendre rendez-vous avec Guy Rétoré, directeur du Théâtre de l'Est parisien.
Dans le hall toujours ouvert comme une invitation à entrer, une petite dame avec ses cabas, remplis sans doute au Prisu voisin, bavardait avec une employée.
Elle faisait une pause dans ses courses.
Une image en même temps insolite et émouvante.
Une habituée ? Une spectatrice ? Non.
Une amie du quartier qui rompt sa solitude dans ce bavardage matinal.
Et pourquoi pas dans le hall d'un théâtre ? Il n'y a pas de lieu plus destiné à recevoir le public.
Question de chance d'avoir assisté à cette scène improvisée qui synthétise tellement la démarche de Guy Rétoré et de son théâtre, de son équipe: la communication permanente avec les gens et surtout ceux qui vivent dans ce quartier parisien où finalement le Prisu et le théâtre offrent une complémentarité de rencontre, donc une complémentarité de besoin.
Et là, je mets le doigt sur la passion de Guy Rétoré pour les gens, pour ses racines dans ce quartier qui est à la fois son enfance, son univers, ses souvenirs, sa vie.
Sa passion du théâtre a remarquablement coïncidé avec ce besoin de communiquer.
De communiquer là.
Avec ces gens-là.
Avec ce public-là.
Faut le faire.
Sa famille était, comme il dit, immigrée de l'intérieur, chassée de sa province par l'absence de travail et venue dans ce coin de Charonne le long des fortifs, aux loyers accessibles.
Une sorte de ghetto de migrants de l'intérieur.
Donc des liens particuliers.
Une connivence de fait.
Et même si le quartier a changé, ces souvenirs-là s'accrochent définitivement.
Et le théâtre dans tout cela ? Comment allait-il polariser cette sensibilité particulière dans le talent de l'acteur, du metteur en scène, du créateur de lieux scéniques ? " Je partais pour faire une carrière sur les boulevards.
Très honorable.
Je me suis vite rendu compte que ce n'était pas mon monde.
Non pas le monde du théâtre, mais celui auquel je m'adressais.
J'ai donc décidé de choisir mon répertoire et mon auditoire.
Je vais le faire chez moi et je me suis installé dans une petite salle de patronage avec des comédiens qui partageaient mes idées sur le théâtre et les difficultés que cela engendrait."
Je lis, dans des notes de travail écrites en 1983, que peu à peu, au fil du temps et des projets, une petite idée fait son chemin: si ces gens qui n'entrent jamais au théâtre vivent bien sans lui, le théâtre, lui, ne peut vivre sans eux, qui sont les habitants du territoire où il est bâti. Il ne s'agit pas tant " d'amener la culture populaire aux masses " que de ressourcer la création artistique aujourd'hui à la culture populaire, à ses rêves, à ses résistances et ses luttes, à ses désespoirs et ses amours. Jolie profession de foi. Totalement absente de démagogie. Servir De Lettraz, Brecht, O'Casey, Shakespeare, Claudel, et vérifier que ce public le ressent de façon si tonifiante, c'est répondre à la question que se pose en permanence Guy Rétoré: faire du théâtre, comment, pour qui, avec qui, chez qui ? " Ce qui m'intéressait, c'était d'être une sorte de maître d'oeuvre, de choisir mon répertoire, de parler avec le public. Qu'est-ce qu'on voulait lui dire ? Lui donner des leçons ou, au contraire, lui proposer des oeuvres avec le plus d'objectivité possible. Proposer une vitrine de la vie telle qu'elle est dans ses différents aspects, politique, social. Un théâtre qui se préoccupe des affaires de la cité. A travers Prométhée, on pose le problème de la démocratie. L'Otage de Claude, ce texte magnifique typiquement français, parle de notre histoire ". Il appartient à la passion de Guy Rétoré de mettre tout le répertoire sur la place publique et de constater que les gens viennent, prennent du plaisir, discutent. Si j'ajoute que, parallèlement, un travail d'ateliers permet aux spectateurs de pratiquer, de discuter, de partager l'émotion théâtrale dans toutes ses dimensions, le rapport avec le répertoire quel qu'il soit devient plus humain et n'est pas fait uniquement de virtuosité, mais d'échange, comme chaque représentation a sa propre palpitation... Il est tout de même sacrément entêté, ce Guy Rétoré. Il a construit le théâtre de la Colline, construit l'édifice et le public. Il aurait pu y rester. Non." Il m'a semblé que si je voulais continuer l'expression de la vocation qui est la nôtre, il fallait que je me retrouve dans une sorte de lieu à la disposition d'un secteur de la ville et ne pas être un théâtre national de grand poids." Donc, il est revenu au TEP s'enfouir au profond de son XXe arrondissement de Paris. Entêté ? " Peut-être. On n'a rien inventé. On a simplement, contre vents et marées, contre modes et courants, gardé nos objectifs. On s'adressera toujours aux gens qui sont proches de nous par les origines, la profession et la situation géographique ". Une manière d'être. Une manière d'exister. Une manière de vivre. Un choix de vie. Et une équipe dévorée par la même passion. " Plus le temps passe, plus c'est difficile de maintenir une telle identité. Ce n'est pas nous qui gagnons Paris, c'est Paris qui nous gagne, qui monte vers nous et nous récupère. Il faudrait une longue réflexion et le choix des mots pour expliquer avec simplicité et modestie que nous sommes là comme un des rochers émergeant de cette marée montante. Et les gens doivent être très imprégnés de ces choix pour résister et nous accompagner fermement et passionnément." Guy Rétoré n'aime pas la reproduction écrite de ses paroles. Il me met en garde, mais comment faire ? Même si j'essaye de transmettre la force de conviction, d'intonation, je resterai encore en marge de la puissance d'une telle passion. Après tout, c'est un homme de théâtre. Alors, nous transigeons ce débat sur l'écrit et le parlé par une phrase d'Orson Welles qui, pour Guy Rétoré, synthétise sa propre démarche: " Je n'ai fait dans un monde de supermarchés que représenter la bonne vieille épicerie du coin qui nous est si chère." Et je revois ma petite vieille dame qui, un moment, a posé ses cabas pour venir bavarder dans le hall du Théâtre de l'Est Parisien. Comme chez son voisin de palier. La porte est toujours ouverte. |
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* Metteur en scène, directeur du Théâtre de l'Est parisien (TEP). Du 9 novembre au 16 décembreLe Oui de Malcom Moor de David Holmannouvelle version française de Didier Daeninckxmise en scène Guy Rétoré avec Paul BorneThéâtre de Proposition, 3 cité Souzy, 75011 Parisdébat le mardi 5 décembre à 21 h 30 Du 14 novembre au 17 décembreBal à Bilbaomontage d'écrits de Bertolt Brecht Du 9 janvier au 11 févrierLa Trilogie d'Arnold WeskerTEP EXERGUE Ce n'est pas nous qui gagnons Paris, c'est Paris qui nous gagne, qui monte vers nous et nous récupère.(...) nous sommes là comme un des rochers émergeant de cette marée montante.
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