Regards Décembre 1995 - Les Idées

Un message paradoxal

Par Gérard Streiff


Entretien avec Alain Touraine

Entretien avec Alain Touraine et commentaires, contrastés, à propos de la Lettre ouverte à Lionel..., son dernier essai, où l'auteur souhaite nourrir la gauche en idées nouvelles.

" Intellectuels, au travail ! " écrivait Alain Touraine dans le Nouvel Observateur, peu après l'élection présidentielle. Payant d'exemple, il vient de rédiger dans la foulée un court essai, d'une centaine de pages, intitulé Lettre ouverte à Lionel...(1). Pourquoi ce livre ? Rencontré dans son bureau de Directeur d'étude à l'Ecole des hautes études en sciences sociales, Maison des sciences de l'Homme, une fin d'après-midi d'automne, l'auteur répond en substance qu'il a voulu parler à la gauche française d'une certaine vision de la société. Pourquoi s'est-il adressé au Parti socialiste ? Parce que, dit-il, c'est le principal parti de gauche et qu'il a apprécié la campagne du candidat Jospin. Cela dit, il n'est pas convaincu que la nouvelle équipe dirigeante du PS réussisse la mutation politique nécessaire. Bien des signes indiquent même le contraire, comme si la consigne au PS était de ne pas faire d'histoire, pas de vagues, pas de débat d'idées mais de donner la priorité à l'organisation. Pour le reste, le gouvernement est un allié puisqu'il commet tant de bévues, il n'y aurait en somme qu'à attendre les élections: " Voilà ce que j'entends ", ajoute Alain Touraine, pour qui il y a des moments où l'organisation ne suffit pas." Il faut une mutation de culture politique." Alors à gauche, il y a aussi le PC." Je n'ai pas d'a priori. Les communistes sont-ils plus ouverts ou plus fermés que les socialistes, ou que Jospin ? Je n'en sais rien. Ce n'est pas de ma compétence. Il faudrait demander cela à Alain Duhamel. Ce que je sais, c'est qu'il faut une mutation de culture politique, que cela plaise ou non. La vieille culture, elle, est tout à fait épuisée." (2)

Les communistes sont donc en droit de se sentir interpellés par cet essai. Et n'est-ce pas le propre d'une lettre ouverte que de susciter le débat ?

L'ouvrage d'Alain Touraine se présente comme un appel adressé à l'intelligentsia pour qu'elle se réengage dans l'action publique: " Il est utile que les intellectuels sachent orienter leur réflexion et leurs analyses vers la recherche de solutions à des problèmes sociaux ou culturels et lui confèrent ainsi une dimension politique, au sens le plus noble de ce mot. Essayons donc de mêler nos pas, de participer avec le plus grand nombre possible à la renaissance du débat public dans un pays qui a si longtemps passé pour avoir la tête politique et qui paraît aujourd'hui désabusé, défiant et désorienté." (p.8)

La reflexion s'ouvre, dès les premières pages, sur ce constat: " Nul ne peut nier que le monde entier bascule, depuis vingt ans, d'un mode de changement impulsé par l'Etat vers un autre mode, régulé celui-ci par le marché mondial, en particulier par le capital financier qui s'y déploie et y cherche le profit." (p.10)

L'auteur ne semble pas vouloir se satisfaire de cet état de fait: Je crois même que le propre de l'action politique est de refuser l'idée que la société doive être gouvernée par le marché international." (p.53)

Il manifeste en ce sens une réelle volonté politique, et les mots qu'il emploie ont de l'importance: " La France est mon pays, et son avenir (ou plutôt sa capacité d'inventer un avenir) me préoccupe plus profondément que la situation d'autres régions du monde." (p.22)

Il s'en explique un peu plus loin: " Ni vous, ni moi, ni la grande majorité des Français ne pensons qu'il soit possible de renoncer à constituer une société, une collectivité politique libre et responsable, sans encourir les plus grands risques, ceux de la dépendance et ceux de la violence. La grande affaire n'est pas de " prendre le pouvoir "; elle est de recréer la société, d'inventer à nouveau la politique." (p.42)

Bien des pages peuvent être lues comme un effort pour se dégager de la " pensée unique ", " c'est-à-dire l'action politique réduite à la gestion de ce que permet l'économie internationale ", ce que " l'opinion n'accepte pas." (p.106)

De fait, on y trouve nombre d'idées stimulantes sur l'exclusion, un phénomène déjà immense et dont l'ampleur pourtant est limité " parce que l'intervention de l'Etat et de la Sécurité sociale, les statuts professionnels et les circuits de redistribution, l'aide familiale et le travail au noir assurent la protection d'une large part de la population " (p.47), sur l'école et l'entreprise, sur l'élitisme ou la crise de la politique (" les électeurs sont depuis longtemps malheureux de ne plus être vraiment des citoyens " (p.109), le marasme de la social-démocratie, l'égalité des hommes et des femmes, la nation - " une communauté de citoyens " (p 99) - contre le nationalisme, la liberté du Sujet, son désir d'individuation, de " subjectivation ", une thématique où l'auteur se montre particulièrement convaincant." Autrefois, à l'époque de la philosophie des Lumières et de l'école qui s'en inspirait, on a cru qu'il fallait éliminer les particularismes pour avancer vers l'universalisme, que le citoyen et le travailleur devaient être séparés de leur origine, de leur mémoire, de leur langue peut-être, pour vivre sous le soleil de la Raison. C'est l'idée inverse qui s'impose aujourd'hui." (p.67)

Mais, dans un même mouvement, l'ouvrage avance des propositions qui semblent contredire assez radicalement cette démarche.

On évoque la financiarisation ambiante, la dérégulation universelle et on les présente de fait comme " des réalités économiques internationales " (p.16) qui devraient en somme s'imposer à tous. Même si l'auteur n'y peut mais, cela n'est peut-être pas sans rapport avec ce que d'autres appellent le " réalisme de gauche ".

On appelle le pays à reprendre l'initiative, à " défendre l'importance de la vie et de la conscience nationales " (p.97) et on considère inévitable l'actuelle stratégie d'intégration européenne, celle de Maastricht en fait, comme s'il n'y avait guère d'autre type de coopération possible sur le continent.

On dénonce à juste titre la gravité de l'exclusion et on ne s'en prend pas vraiment à la logique qui la sécrète: en effet, on fustige le libéralisme et on pousse à " l'adaptation du pays à un monde libéralisé " (p.27).

On est très sévère à l'égard des orientations des entreprises publiques, dont l'auteur voit " s'approcher l'inéluctable fin " (p.14) et on n'aborde pas la question de l'argent-roi et de son utilisation.

On met en avant avec beaucoup de force, on l'a déjà dit, le rôle du sujet mais on le place dans un environnement tout à fait hostile, où ses intérêts sont bafoués par la toute-puissance du système libéral ou pour parler crûment du capitalisme.

L'auteur trouvera sans doute cette lecture partiale et pourrait répondre qu'il ne s'agit pas ici d'un programme mais d'une libre réflexion d'un intellectuel-citoyen. Laissons donc au lecteur le soin de se faire son idée. Pourtant, le message de la Lettre ouverte...m'apparaît paradoxal, comme laissant coexister au fil des pages une double approche des problèmes, comme tiraillé entre deux options. D'ailleurs ne formule-t-il pas ce projet tout de même contradictoire: " Nous sommes placés devant un double problème: entrer pleinement dans la révolution libérale en secouant le joug des formes épuisées ou pourries de l'Etat mobilisateur et reconstruire un contrôle politique et social de l'économie." (p.14)

Le directeur de l'hebdomadaire Courrier International, Alexandre Adler, parlait ainsi des interrogations de la social-démocratie européenne dans un de ses derniers " bloc-notes ": " La plus grande source de faiblesse structurelle de la gauche européenne est de faire passer une politique inspirée de Milton Friedman et Friedrich von Hayek pour la continuation du keynésianisme ", dans le même temps où " des voix appellent la gauche au courage et à la cohérence, à l'étatisme et au protectionnisme tempéré, ces valeurs aussi archaïques et dépassées que l'étaient la démocratie parlementaire et l'Etat de droit à l'heure où triomphaient les émules de Staline et de Sartre " (3). Tout se passe comme si la Lettre ouverte se faisait l'écho, à sa manière, de cette contradiction.

 


1. Alain Touraine, Lettre à Lionel, Michel, Jacques, Martine, Bernard, Dominique...et vous, Fayard, 115 p., 59 F

2. Rencontre du lundi 30 octobre

3. Alexandre Adler, Courrier international, 2 novembre

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