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Réconcilier la nation et l'Europe Par Philippe Herzog |
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Quelques réflexions sur l'avenir de la nation à l'occasion du colloque " Pour une citoyenneté européenne ", organisé en octobre par l'association Confrontations avec le journal les Echos.
L'Union européenne est actuellement un vecteur des énormes pressions des marchés financiers. Mais si la crise de la société française est si aiguë, si la tendance au déclin national est évidente, c'est aussi à cause de l'obsolescence des institutions de la République et de l'Etat providence, que notre peuple et sa classe politique ne parviennent pas à rénover. Je suis convaincu qu'il faut marcher sur deux pieds pour ouvrir une perspective de solutions: réhabiliter et redéfinir la nation, et construire l'Europe autrement. Réhabiliter la nation car là se sont forgés une capacité de vivre ensemble, des mécanismes de solidarité, une culture politique, une identité qui ont porté des fruits dans l'histoire. Mais redéfinir ses institutions pour que chacun participe à construire une solidarité active et une économie socialement efficace. En même temps, toute nation doit pouvoir traiter son rapport au monde. Nous ne voulons pas de nation repliée sur elle-même, nous sommes contre la préférence nationale. S'occuper de ses propres affaires c'est aussi être capable de rencontrer les autres, de les accueillir, de nouer des solidarités. En cette fin de siècle, face à la mondialisation, c'est- à-dire la révolution de l'information à l'échelle mondiale, et face aux marchés financiers qui ont pris un pouvoir exorbitant, cette question de construire son ouverture au monde, en solidarité avec d'autres, se pose de façon originale et aiguë. Il ne s'agit plus seulement de ne pas se faire la guerre mais de coopérer pour pouvoir résoudre nos problèmes et ceux de l'humanité tout entière. L'Europe est un projet politique - comme l'a été la nation -, qui vise à construire une solidarité entre des peuples liés par l'histoire et la géographie; elle ne remplace pas la nation, mais elle est un trait d'union entre nation et monde pour mieux affronter les problèmes en commun. L'Europe telle qu'elle se fait ne répond pas à ces attentes; c'est avant tout un grand marché, les mécanismes de solidarité intra-européens sont très faibles. Elle développe les exigences de la rentabilité financière et de la spéculation, ce qui en fait une zone de chômage massif et d'exclusion sociale. Mais il faut sortir du dogme selon lequel construire l'Europe, c'est accepter celle qui se fait. Les promoteurs de l'Europe ont imposé une méthode unique et une pensée unique. Une méthode profondément hypocrite car si les " technocrates " et les commissaires européens ont de tels pouvoirs, c'est parce que les Etats les leur délèguent. Cette Europe va dans le mur. La conférence de 1996 se présente très mal. A partir de là, que faire ? Se battre essentiellement contre ? Ou bien changer de braquet dans l'effort d'intervention et de mobilisation pour construire l'Europe autrement ? Si nous ne le faisons pas, c'est-à-dire si la crise sociale et politique continue à se développer dans l'espace européen, cela nous retombera dessus. L'Europe maastrichienne nous contraint et nous étrangle, mais l'échec de l'Union monétaire et la carence de nouveaux développements, c'est aussi la crise. Ne pas construire, c'est se condamner à l'impuissance. Mon pari, c'est d'engager une construction beaucoup plus politique de l'Europe, en faisant appel aux citoyens, aux acteurs sociaux, mais aussi à l'Etat national, pour que nous reprenions l'initiative en Europe, pour une refondation de la Communauté fondée sur des finalités et des régulations sociales et publiques. Au coeur de cette initiative, je placerais l'émergence d'un socle commun de coopération publique et sociale - voilà le bon concept à opposer au noyau dur de la CDU. Il s'agit de se doter d'instruments communs de régulation qui établissent des disciplines s'imposant aux marchés et aux opérateurs financiers, et des solidarités entre Européens: par exemple, fiscalité sur les mouvements de capitaux, respect et développement des services publics sur l'espace européen, coopération monétaire et budgétaire pour l'emploi et la relance économique, etc. Faut-il avoir peur de l'Union politique ? Tout au contraire ! A l'union politique façon Tietmayer (président de la Bundesbank), qui veut renforcer les contraintes du marché contre la dépense publique et sociale, opposons une conception de l'Union politique qui repose sur le contrôle des citoyens et des peuples, et sur une maîtrise sociale du marché. On peut - on doit à mon sens - faire une union politique conçue comme une fédération d'Etats et de peuples. Je refuse l'Etat supranational, mais attention à ne pas cacher derrière cet épouvantail un conservatisme de fait sur les institutions actuelles. Il ne faut pas simplement préserver le pouvoir des Etats, il faut que les citoyens puissent choisir les positions à prendre dans la Communauté, grâce à une vie politique quotidienne qui les aide enfin à s'occuper positivement d'Europe, et qu'ils contrôlent leurs Etats. Il faut responsabiliser les dirigeants et les élus, alors qu'ils n'assument pas aujourd'hui correctement leurs responsabilités politiques. Je dis cela parce que je suis pour une Europe forte et non pas une Europe faible, sinon à quoi bon ? Mais la France ne peut pas se redresser sans se battre pour une Europe forte. J'en suis convaincu. Ce combat vise à dépasser des clivages. On ne va pas construire l'Europe avec la moitié des Français; on ne va pas faire l'Europe de la gauche contre celle de la droite. Avec Jean Gandois (1), j'ai des points communs forts: la France doit prendre une initiative politique d'envergure pour bâtir l'Union politique sur un socle commun de finalités sociales. Mais des désaccords sérieux surgissent sur l'organisation et les critères de la régulation du marché. Ce sont les citoyens, les associations, les syndicalistes, avec qui je développe mon travail, qui, par leur intervention, permettront de dépasser ces contradictions. Je ne perds pas de vue l'essentiel: rassembler la société française et les Européens sur d'autres compromis, une autre vision pour l'Europe, c'est possible et c'est notre devoir. |
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* Economiste, professeur à l'Université Paris-X Nanterre, député européen et membre du Bureau national du PCF. 1. Le président du CNPF participait au colloque organisé par Confrontations " Pour une citoyenneté européenne ".
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