Regards Décembre 1995 - Les Idées

Le cofondateur du marxisme, un anti-dogmatique

Par Georges Labica


Le centenaire de Friedrich Engels fournit l'occasion de rendre justice à un maître qui n'a jamais craint la réflexion critique.

Engels, savant et révolutionnaire, se situe à la fois dans la lignée de la philosophie classique allemande et du siècle français des Lumières, sans remonter plus avant, et à l'orée d'une tradition qui comprendra, pour ne citer que ceux-là, des penseurs tels que Croce, Labriola, Sorel, Jaurès, Gramsci, Lukacs, Ernst Bloch, Lucien Goldman, Henri Lefebvre, ou Sartre, autrement dit des philosophes " engagés " qui prirent le risque de mettre leur savoir au service des luttes sociales et politiques de leur temps.

La commémoration du centenaire de sa mort, loin de s'apparenter à un rite funéraire, ni, moins encore, malgré l'air du temps, à une conduite de deuil, devrait, au contraire, fournir l'occasion d'établir un bilan, mettant en évidence le rôle et l'activité propres assurés par Engels; et mesurant les effets de son influence, directe ou indirecte, sur le destin postérieur de la théorie, autrement dit de faire apparaître son exemplarité et son actualité, pour une réflexion critique librement inspirée du marxisme. Quelques grands axes peuvent être distingués.

1. La cofondation du marxisme. On pourrait, sans paradoxe excessif, ni intention provocatrice, faire valoir qu'Engels avait des titres au moins égaux à ceux de Marx pour donner son propre nom à la théorie dont ils établirent ensemble les fondements. On rappellera qu'Engels fut le collaborateur, le conseiller et l'ami (aussi le soutien moral et financier) de Marx, sa vie durant, ainsi que son exécuteur testamentaire. Les témoignages des contemporains sont unanimes à en convenir. Ainsi, Eléanor Marx-Aveling, la troisième fille de Marx écrit: " La vie et l'oeuvre de ces deux hommes sont si étroitement mêlées qu'il est impossible de les dissocier." Ainsi, Paul Lafargue, un des gendres de Marx, rapporte qu'en dépit de leurs différences, ils " forment, pour ainsi dire, une seule vie... Ils avaient la plus haute opinion l'un de l'autre. Marx ne se lassait pas d'admirer les connaissances universelles d'Engels, l'extraordinaire souplesse de son intelligence, qui lui permettait de passer facilement d'un sujet à l'autre. Engels, de son côté, se plaisait à reconnaître la puissance d'analyse et de synthèse de Marx...chacun pensait toujours à faire plaisir à l'autre, chacun était fier de l'autre ". C'est également à Engels que l'on doit la dénomination de " marxisme " pour une doctrine qui n'avait sans doute ni pu, ni voulu se qualifier elle-même (1888). Le même trait d'extrême modestie lui faisait écrire, en 1884, " J'étais le deuxième violon, et je pense que je m'acquittais assez bien de ma partie. J'étais heureux d'avoir un premier violon aussi magnifique que Marx ". Des deux amis, Engels fut le premier sur bien des chemins, qu'il s'agisse du ralliement à Feuerbach (la Sainte Famille), de la première critique de l'économie politique (Umrisse), de la critique de la religion (Correspondance avec les frères Bauer et la Guerre des paysans en Allemagne), de la découverte et de l'analyse de la classe ouvrière (la Situation de la classe laborieuse en Angleterre), de la prise en considération de la pensée socialiste française, anglaise et allemande (Fortschritte), de la critique de l'idéalisme allemand (Anti-Schelling), de la connaissance des mécanismes internes du capitalisme (Lettres sur le Capital), de l'apprentissage des sciences exactes (Lettres sur les sciences de la nature), de l'attention accordée, à la suite de Fourier, à la dramatique situation des femmes, ou de la lutte de l'Irlande contre l'oppression britannique (" Quel malheur c'est pour un peuple d'avoir asservi un autre peuple "). Ne fût-il pas, comme on l'a fréquemment affirmé, l'initiateur du " matérialisme historique " ? Le célèbre Manifeste lui doit ses premières rédactions (Catéchisme et Principes) et les événements d'Allemagne en 1848 leur couverture, comme on dirait aujourd'hui (Révolution et contre-Révolution en Allemagne). Marx, qui rendra un constant hommage à ces ouvrages de jeunesse que sont les Umrisse ou la Situation, notamment, en convient lui-même quand il écrit à Engels: " Tu sais que 1.tout vient tard chez moi et 2.que je marche toujours sur tes traces " (4 juillet 1864). Engels, qui poussa l'amitié jusqu'à endosser la paternité adultérine de Marx, n'écrivît-il pas la plupart des articles que Marx signait pour la New York Tribune ? Ne fournit-il pas l'essentiel de la documentation du Capital, dont il dut pratiquement élaborer les livres II et III, après la mort de Marx ? Marx lui-même lui écrivait, en août 1867, après la sortie du Capital: " C'est à toi seulement que je dois d'avoir pu le faire. Sans ton dévouement, il ne m'eût pas été possible de faire les énormes travaux nécessités par ces trois volumes."

2. L'apport propre à la théorie. Au sein de la " division du travail ", comme ils disaient eux-mêmes, qui s'instaure entre Marx et Engels, pendant la période d'élaboration des grandes oeuvres, au premier reviennent la part de la " critique de l'économie politique ", et, de fait, la seule rédaction du Capital. Le second s'empare littéralement des domaines les plus divers, de la philosophie, en particulier la dialectique et le matérialisme (Anti-Dühring), à la physique et à l'histoire des sciences (Dialectique de la nature), en passant par l'anthropologie et la théorie de l'Etat (l'Origine de la famille, de la propriété privée et de l'Etat) ou l'analyse de la religion (Urchristentum), sans omettre son exceptionnelle compétence dans les matières militaires, qui lui valut, très tôt, chez les familiers, le surnom de " Général ". Après 1883, Engels ne se consacre pas seulement à la mise au point des grands manuscrits, dont le Capital, il réédite et surtout réactualise ses ouvrages antérieurs ainsi que ceux de Marx, se livrant aux critiques et autocritiques que le changement de conjonctures rend nécessaires à ses yeux. A travers la Seconde Internationale, il devient le conseiller du mouvement ouvrier, diffusant et popularisant la doctrine, en publiant notamment, en feuilleton, dans la presse social-démocrate son Ludwig Feuerbach et la fin de la philosophie classique allemande, accompagné des célèbres Thèses sur Feuerbach de Marx, qui étaient jusqu'alors demeurées inédites. Il rectifie méprises et contresens (Lettres à Bloch, Schmidt, Borgius, etc.). Il est attentif à toutes les situations nationales (Question paysanne, Question du logement, Correspondance avec les Italiens, les Espagnols ou les Russes). Il contribue à former partout les groupes dirigeants (Kautsky, Labriola, Plekhanov, Lafargue...), aidé qu'il était en cela par une rare connaissance des langues, puisqu'il en maîtrisait une douzaine (l'allemand, le français, l'italien, l'espagnol, les langues scandinaves, le russe, le polonais, le roumain, le turc, le persan) et en comprenait une vingtaine. Jusqu'à sa disparition, inlassablement, il explique, complète, intervient sur toutes les questions en débat, théoriques aussi bien que politiques, préoccupé notamment de percevoir, à un nouveau stade de l'histoire, les stratégies à mettre en place (le fameux " testament " de 1895).

3. La place et le rôle joué par Engels ont fait l'objet de nombreux débats. L'" engelsianisme " désignerait les perversions qu'Engels aurait, avant bien d'autres, infligées au marxisme. Et d'abord à Marx dont il aurait été le mauvais génie, qui le poussa au communisme et au matérialisme, qu'il avait ralliés avant lui, détournant en outre vers l'économie un brillant docteur en philosophie. Lénine rapporte que, dès la fin du siècle dernier, V. Ychernov " commençait d'emblée par une tentative d'opposer Marx à Engels, ce dernier étant accusé de professer un " matérialisme naïvement dogmatique " et le " dogmatisme matérialiste le plus grossier " ". Il n'est pas, depuis, de griefs qui n'aient été adressés à Engels, rendu coupable des dérives scientistes, métaphysiques, économicistes ou mécanistes, quand on ne lui impute pas la " fabrication " du marxisme lui-même. M. Rubel le tient en suspicion pour ce motif et remanie le plan des tomes II et III du Capital; L. Colletti dénonce son hégélianisme archaïque et son darwinisme primaire; M. Henry l'élimine de son important ouvrage sur Marx, en le jugeant d'une " platitude navrante ". Du surgissement, il y a quelques décennies, de la problématique dite " du jeune Marx " au stalinisme et à la crise du marxisme, Engels a souvent servi de bouc émissaire aux yeux de tous les critiques, bien ou mal intentionnés, qui se refusaient à attribuer à Marx les ombres d'un tableau dont on se souvenait opportunément qu'il ne l'avait pas peint seul. En réplique, telle ou telle défense ombrageuse et aveuglément apologétique ne parvenait qu'à confirmer les soupçons de la déviance engelsienne. L'histoire du marxisme, de ses contradictions propres et exogènes, des enjeux où il est pris comme de ceux qu'il a constitués, est ici en question. C'est pourquoi, compte tenu de ce fait incontournable que c'est par la lecture d'Engels (les plus gros tirages internationaux reviennent à l'Anti-Dühring et au Ludwig Feuerbach) plutôt que par celle de Marx que le marxisme a été connu et s'est répandu, il convient de rendre raison, d'une part, de certains effets théoriques aussi considérables que celui de la " philosophie marxiste ", de son instauration (Lénine, lecteur d'Engels) comme de son institutionnalisation dans le Diamat stalinien; ou encore de l'abrupt clivage entre science et utopie, d'autre part, des formes et des types de réception de l'oeuvre d'Engels, selon les divers contextes nationaux du mouvement ouvrier et communiste.

Ce faisant, on ne rendra pas seulement justice à un maître, dont il conviendrait, de surcroît, de souligner les éminentes qualités humaines, telles la générosité, la courtoisie, la noblesse de caractère, le sens de l'écoute, l'amour de la vie (et de la bière allemande, du vin de Bordeaux ou du champagne !), l'humour et l'inlassable dévouement à la cause des exploités, on trouvera, chez ce travailleur infatigable, le meilleur exemple d'une activité révolutionnaire ne refusant jamais de se remettre en question à partir de l'observation des luttes réelles, c'est-à-dire ouverte, critique, d'un mot: vivante. Engels est, de la sorte, le plus sûr antidote contre les dessèchements de la pensée et les dogmatismes. S'en inspirer relève d'une urgente nécessité. Voici enfin, empruntées à Franz Mehring, les lignes par lesquelles il concluait son article de la Neue Zeit, dix ans après la mort d'Engels: " Chaque anniversaire de la naissance ou de la mort de Marx et d'Engels les rend encore plus proches de nous. Ils semblent vivre parmi nous, nous percevons le métal de leur voix, chaque fois que sur le monde de misère qui agonise, qui ne connaît qu'oppresseurs et opprimés, s'allume l'aube d'une nouvelle époque révolutionnaire ".

 


* Professeur de philosophie à l'université de Paris-X.

Parmi ses dernières publications:

Les Nouveaux Espaces, 1995, L'Harmattan

Politique et religion, 1994, L'Harmattan

Libéralisme, Etat de droit, 1992, Méridiens

Les Formes modernes de la démocratie (collaboration), L'Harmattan, Etat, idéologie, 1991, Ed.du CN.

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