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Communisme: mouvement réel et fonction utopique Par Joël Biard |
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Lors du Congrès Marx international qui s'est tenu à Nanterre du 27 au 30 septembre 1995, la Pensée, qui faisait partie du Comité d'organisation, a pris en charge, en coopération avec Raison présente, un atelier sur " Communisme et utopie ".
Les principaux exposés seront publiés ultérieurement, dans les Actes ou dans les revues organisatrices.
Ayant présenté l'une des deux introductions au débat, j'y ai défendu l'idée qu'on pouvait maintenir, sous certaines conditions, une fonction utopique du communisme.
On trouvera ici une version abrégée de cet exposé.
L'exigence de comprendre le réel socio-historique pour y intervenir efficacement est l'une des motivations essentielles de l'oeuvre de Marx et, sous des formes diverses, a toujours été l'une des préoccupations du mouvement révolutionnaire. La critique de l'utopie relève d'un tel souci de lier l'action politique à l'analyse des contradictions réelles, à commencer par les contradictions de classe. Chez Marx, l'analyse critique du mode de production capitaliste et de la société bourgeoise montre que celle-ci crée les présuppositions de sa propre suppression, et même d'une société sans classes. La leçon mérite d'être retenue. C'est dans le mouvement contemporain de valorisation du capital, dans les mutations qui en résultent des manières de produire et de vivre, que naissent des contradictions, des formes inédites d'aliénation, qui appellent son dépassement si l'on veut construire une société plus juste et plus humaine. C'est dans l'expérience des couches sociales dont l'existence doit se plier au rythme et aux formes de cette valorisation que grandissent les aspirations à d'autres conditions de vie. La question est d'importance. Faire du communisme un rêve séduisant mais sans prise sur la vie réelle, une construction qui non seulement n'est nulle part réalisée mais qui serait par principe irréalisable, c'est, au mieux, préparer le ralliement à de dures réalités, présentées comme inéluctables. Réaffirmer qu'en dépit de l'échec des premières expériences historiques du socialisme, le communisme reste un horizon de notre temps ne peut pas se faire seulement au nom d'un idéal, comme on l'a trop rapidement affirmé après la chute du Mur de Berlin. Il s'agit bien de montrer que la mainmise élargie du capital sur l'ensemble des activités humaines tout à la fois requiert et rend possible une perspective transformatrice qui soit guidée par l'ambition de faire reculer ces dominations et aliénations, en expérimentant sans attendre des pratiques transformatrices. Il faut donc sans cesse rappeler l'exigence d'une attention renouvelée à tout ce qui bouge dans les sociétés et le monde contemporains pour déceler les tendances qui y sont à l'oeuvre, les bifurcations possibles, les dangers et les aspirations naissantes. La formule constamment citée de l'Idéologie allemande selon laquelle " le communisme n'est ni un état ni un idéal mais le mouvement réel qui abolit l'état actuel " signifie d'abord ce refus de tout projet doctrinaire qui prétendrait s'imposer de l'extérieur au mouvement historique réel. Elle prévient le retour de toute conception d'un Parti-guide. Ce que le Manifeste désigne comme " communisme et socialisme critico-utopiques " tombe pour partie sous cette critique, même si Marx et Engels reconnaissent des mérites à ses promoteurs (1). Mais ce qui s'est ensuite nommé " socialisme scientifique ", se présentant comme en rupture avec l'utopisme, présente les mêmes défauts, en prétendant élaborer une science qui édicterait du haut de son savoir les lois de passage au socialisme ou au communisme. Cependant, si l'on doit tenir pour acquis le refus de tout ce qui prétendrait plier le réel à des plans préétablis, je pense que la formule citée ci-dessus, qui fait l'objet d'un large consensus, comme en témoigne le dossier que Regards a consacré au communisme (2), est insuffisante et peut même être porteuse de certains dangers. Comment et dans quel sens dépasser l'état des choses actuel ? Le capitalisme ne laisse jamais les choses en l'état, à la différence du mode de production féodal. A plus forte raison dans la période présente, sous l'effet de sa crise, des mutations technologiques en cours, du rôle de l'information, du nouveau stade de mondialisation... Bref, et la période politique récente l'a confirmé, aucune force sociale et politique ne peut laisser les choses en l'état. Le point décisif est donc de savoir quelles réformes, quelles transformations l'on propose et impulse pour faire reculer en tous domaines la domination du capital financier. Que le réel soit aussi du possible ne signifie pas que la route soit tracée d'avance. Faire du communisme simplement le mouvement réel qui abolit l'état actuel supposerait un mouvement univoque. Si l'on insiste sur le côté objectif de ce mouvement, ne risque-t-on pas de réintroduire, bon an mal an, l'idée d'une histoire automate ? Si l'on entend dans le mouvement réel les processus de lutte et de libération (autre interprétation qui peut fort bien se combiner avec la première), les difficultés ne sont pas moindres. Sans même s'arrêter ici aux " réformes " qui ne font que libérer de nouveaux champs pour le capital financier, et pour s'en tenir à ce qui nous paraîtra aller dans le sens de la libération, on ne saurait tenir pour communiste toute force, toute personne, tout groupe qui contribue à tel ou tel aspect de l'émancipation humaine. Il est possible que sur certains aspects (par exemple écologie, luttes féminines, pour prendre des exemples évidents) des forces diverses contribuent à se libérer de dominations, sans pour autant se penser, se reconnaître dans le communisme. Dira-t-on que, participant au " mouvement réel ", ils sont communistes sans le savoir, mais de quel droit ? Le communisme comme critique pratique de l'état de choses actuel implique la possibilité de formuler le sens de son action transformatrice. Je ne vois pas que cela puisse se faire sans une idée, théorique et pratique, de ce qui doit être et de ce qui n'est pas, une certaine représentation du bien vivre en société, des rapports des individus et des groupes humains entre eux. Elle est fortement déterminée par ce contre quoi l'on lutte, c'est pourquoi Marx parlait de la résolution jusqu'au bout des contradictions du capitalisme. D'où les grandes orientations qui reviennent chaque fois que Marx ou Engels évoquent le communisme, que ce soit sous ses formes primitives ou sous modalité anticipatrice: société sans classes, sans Etat, répartition selon les besoins, nouveau rapport entre temps contraint et temps libre... C'est parce qu'il ne s'agit pas de tomber dans la manie des planifications a priori que cela reste purement indicatif. C'est un sens dans lequel aller qui donne sens à l'action immédiate. L'exacerbation des maux du capitalisme dans les conditions actuelles appelle à penser de façon neuve ces aspirations séculaires. Rien n'est donné. En ce sens, le communisme aura, à côté de sa fonction critique radicale, une fonction mobilisatrice et anticipatrice. C'est ce que l'on pourrait nommer sa fonction utopique. Les formes de la conscience anticipante sont elles-mêmes variables historiquement. Il s'agit moins d'attendre un nouveau Cabet, que de susciter un foisonnement d'images-souhaits et d'anticipations mobilisatrices - ce qui n'exclut pas des tentatives de mises en cohérence. Pour inventer un nouvel avenir, cette fonction me paraît tout aussi importante que l'attention aiguë à ce qui naît dans le monde et les pratiques. |
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1. Je ne puis entrer ici dans le détail des jugements portés par Marx et Engels sur l'utopie.Ils sont loin d'être unilatéraux, et des éléments d'utopisme ne sont pas absents de certaines de leurs caractérisations du communisme.Il n'est pas évident qu'il s'agisse de la simple survivance de conceptions " primitives ", que l'on pourrait rejeter parce qu'elles sont " spéculatives ", voire..." philosophiques " ! 2. Regards, supplément au no 5, septembre 1995. * Philosophe, directeur de recherche au CNRS, rédacteur en chef de laPensée.
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