Regards Décembre 1995 - La Création

Berlin-Moscou (1900-1950)

Par Michel Giroud


Au coeur du nouveau Berlin, non loin du Musée d'art moderne construit sur les plans de Mies van der Rohe et du Philharmonique, construit par l'architecte expressionniste Sharoun, dans une zone de chantiers, au bord de l'ancien mur dont il reste des vestiges touristiques, le Gropius Bau présente jusqu'en janvier l'immense exposition qui fait le bilan des relations entre les avant-gardes de Berlin et de Moscou, dans tous les domaines (arts plastiques, photo, film, théâtre, architecture...) avant l'ère des dictatures nazie et soviétique et le bilan de l'art réactionnaire et de propagande sous Hitler et Staline: de part et d'autre, des élans brisés et bâillonnés (1). Un bilan essentiel, après l'exposition de Francfort " La Grande Utopie ", sur les avant-gardes russes (1992) et " Europa Europa " (en 1994, à Bonn), consacrée aux avant-gardes de l'Est.

Au Gropius Bau est présenté, sous la direction Merkert et Antonova, un panorama assez extraordinaire des élans et des constructions esthétiques dans tous les arts de l'Expressionnisme au Constructivisme et leur négation brutale sous la forme du conservatisme nazi réactionnaire et de sa propagande populaire comme sous la forme de la propagande soviétique stalinienne. La confrontation est terrible: on voit clairement par la mise en scène de l'exposition, sur deux niveaux (deux époques: 1900-1930, 1930-1950), la confrontation entre les essais d'un art nouveau et global, riche et contradictoire et l'abolition de toute vision critique par l'imposition d'une idéologie unique. Que l'art soit dangereux pour les pouvoirs dictatoriaux, cela est ici mis en évidence (et même pour toute espèce de pouvoir). Face au foisonnement de l'expressionnisme, du Cubo-Futurisme, de Dada à Berlin et du constructivisme et des multiples échanges entre Berlin et Moscou, via Varsovie ou Budapest, un mur d'imageries de propagande pour réduire tout le peuple à la même croyance. Le laboratoire de l'art n'est pas plus élitiste que populaire: c'est un lieu nomade et paradoxal où chacun doit faire sa propre expérience. Kirchner, Kandinsky, Grosz, Dix, Heartfield, Hausmann, Malevitch, Tatline, Rodchenko, Moholy-Nagy, El Lissitzky, Popova, Exter, Gontcharova, Larionov...toutes ces positions esthétiques contradictoires rappellent l'immense richesse des projets du commencement du siècle et leur redécouverte actuelle malgré la barbarie. Par cette exposition nous saisissons les liens étroits qu'ont pu entretenir les Berlinois et les Russes grâce, tout particulièrement, à la reconstitution de l'exposition des avant-gardes russes en 1922, à Berlin, et à la reconstitution de l'exposition des Berlinois à Moscou, à la fin des années vingt. D'ailleurs la revue de Walden (qui est mort assassiné en Russie, en 1940), Der Sturm, était le point de rencontre exceptionnel de toutes les avant-gardes de l'époque et la revue d'avant-garde russe Objet était édité à Berlin, en 1922. C'est encore à Berlin que vient Malevitch pour se rendre au Bauhaus où il laisse des oeuvres et des manuscrits, déjà conscient de ce qui va se passer à Moscou: Moholy-Nagy publiera dans sa collection des livres du Bauhaus le premier ouvrage de Malevitch en allemand. Quant au théâtre, on connaît les projets, à Berlin, de Meyerhold, dont on peut voir des maquettes et documents (il finira assassiné par les hommes de Staline et Maiakovski se suicidera).

L'élan expressionniste, si mal connu en France, est déjà brisé par la première guerre qui s'achève avec l'assassinat, en 1918, de Rosa Luxembourg, qui était une médiatrice entre Berlin et Moscou. Tout dada à Berlin est traversé par cette révolution avortée de novembre 1918. On est saisi par la vigueur de la pensée critique de dada qui se méfie tout autant du conservatisme bourgeois de Weimar que de l'idéologie révolutionnaire iconoclaste et partisane. Berlin comme Moscou sont des foyers exceptionnels de recherches dans tous les domaines. Cette exposition tente, par un classement thématique, de clarifier ce bouillonnement: l'art russe, l'art et la révolution, le Constructivisme, la nouvelle habitation, le théâtre d'avant-garde, la nouvelle musique, projets pour une nouvelle civilisation, culture prolétarienne, réalisme critique, film et photo.

Le catalogue, véritable somme de 700 pages, approfondit ce parcours si riche par une documentation iconographique abondante et une suite d'essais sur les différents thèmes de l'exposition, accompagnés d'une bibliographie sélective qui montre la richesse actuelle des recherches en Allemagne pour mieux connaître les fondements de nos utopies, qui ne sont pas du tout mortes, malgré certaines apparences (2).

 


1. Cf.Jean-Claude Marcadé, l'Avant-garde russe, Flammarion, 1995; les Livres futuristes russes, catalogue Centre Pompidou, 1995.

2. L'exposition sera à Moscou au Musée Pouchkine, de mars à juillet 1996.

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