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August Sander, au bord du concept Par Anne-Marie Morice |
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Peu connu en France du grand public, le photographe August Sander (....-....) n'en est pas moins l'un de ceux qui ont profondément marqué la photographie contemporaine.
L'importance de la rétrospective consacrée à August Sander par le Centre national de la photographie et l'Institut Goethe tient au nombre de tirages originaux rassemblés et à une nouvelle vision qui nous est offerte du photographe par ses travaux paysagers peu connus. En effet, August Sander était considéré, jusque là, pour sa rigueur et sa méthode, comme un précurseur de la photographie conceptuelle. Après Marville et Atget, Sander s'est attaché à la construction de séries photographiques organisées s'imposant une unité de style qui rend son travail unique. Le Grand OEuvre de sa vie, Hommes du XXe siècle, se compose de 46 porte-folios répartis en 7 sections, chacune comportant 12 photographies. Théoriquement, dans ce projet, toutes les classes sociales doivent être représentées; en fait, Sander agissait plutôt de manière intuitive, fixant les gens de cette République de Weimar au gré de ses rencontres et de ses amitiés. Ainsi, peu de photographies de la classe ouvrière de l'époque, pourtant, de l'essor industriel. Beaucoup de paysans, d'artisans, de professions libérales et d'artistes issus du milieu qu'il fréquente: les peintres du groupe des " Progressistes de Cologne ", ceux de la " Nouvelle Objectivité " et le dadaïste Raoul Haussmann. Ces plasticiens lui donnent une place spécifique définie par le peintre Franz Wilhelm en 1930 en préface de l'ouvrage de Sander Visages du temps." La photographie, écrit F. Wilhelm, ôte ainsi à la peinture la tâche de créer des images de la réalité de son époque, qui seront transmises à la postérité comme autant de documents; ce faisant, elle laisse à la peinture l'autre devoir des arts plastiques: être au sein de son époque, la conception utopique du monde." August Sander va donc constituer avec ces Hommes du 20e siècle un fond documentaire unique dont la grande force visuelle a marqué l'histoire de la photographie. Il y a bien sûr la netteté de l'image, l'unité de cadrages souvent frontaux et légèrement en contre-plongée et l'expression de ces types humains dont est gommée toute anecdote, toute référence à un moment particulier, ce fameux effet de distanciation qui lui est propre. En adoptant la neutralité, pas dans le sens de négation mais dans celui d'équilibre entre la forme et le contenu, son projet avoué est de dresser un catalogue de l'homme social, catalogue qui s'indexe non seulement en métier mais aussi en typologies. Sociologue, anthropologue, sémiologue, il collecte les indices sensés s'articuler en signes combinatoires. Quelques collages dans l'exposition montrent bien cette direction proche des recherches actuelles sur l'hypertexte: associations d'yeux, de nez, de bouches dressant l'identité globale des étudiants, par exemple. Son travail sur les paysages du Westerwald et sur la ville de Cologne introduisent une autre composante du personnage. Cette exaltation du sol natal, du heimat germanique à une époque où les fantasmes du national socialisme ravagent l'Europe laisse un peu rêveur même si on sait qu'August Sander fut victime du nazisme qui mit au pilon son ouvrage Visages de ce temps et emprisonnèrent son fils Erich, membre du Parti communiste allemand. On s'est habitué à considérer August Sander comme le précurseur de la photographie conceptuelle, mise en place aux Etats-Unis et en Europe au début des années 70 par Lewis Baltz, les Becher et quelques autres et qui éclipse, depuis le début des années 80, d'autres approches photographiques au risque de faire sombrer dans une gymnastique intellectuelle routinière tout plaisir esthétique. Un livre de Stephen Shore ouvre une brèche dans ce débat. Ce New-yorkais s'est attaché à enregistrer des scènes de rue banales, dressant une iconographie à haute définition de l'environnement urbain américain à rattacher aux travaux topologiques de Lewis Baltz, Robert Adams, Hilla et Bernd Becher, de Dan Graham, la dimension humaine en plus. C'est d'ailleurs avec ces photographes qu'il expose en 1975 dans New Topographics, une exposition qui fit date. Cependant Shore n'a jamais renoncé à une autre dimension de son oeuvre: une recherche picturale, une poétisation de la vie quotidienne qui régénère ses images et finit par l'opposer à cette école du concept préexistant qu'ont créée, en Allemagne, les Becher. * August Sander, Hôtel S.de Rothschild, 11 rue Berryer, 75008 Paris, jusqu'au 22 janvier et au Goethe-Institut, 17 avenue d'Iéna, 75016 Paris. Catalogue en version française et Photo Poche no 64. Stephen Shore: Photographies 1974-1993, Schirmer/Mosel, en préface un entretien avec les Becher.
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Robert Doisneau et Henri Cartier-Bresson, un imaginaire à partager
" Essayer d'obtenir une jolie image de quelqu'un qui possède une grâce dans la vie, qui occupe l'espace avec harmonie " est une des nombreuses définitions que Robert Doisneau a données de son approche photographique. Doisneau est mort en 1994, une grande rétrospective lui est dédiée au Musée Carnavalet accompagnée d'un volumineux livre de Peter Hamilton qui constitue la première monographie du célèbre photographe. On a tout dit sur cet " humaniste " qui a traqué la vie et l'humour sans relâche, profondément empreint de la culture populaire et de sa tendresse pour les autres. Mais Doisneau n'était pas un être superficiel. Epris de poésie, l'ami de Blaise Cendrars, de Jacques Prévert et de Maurice Baquet traquait dans la réalité le hasard objectif cher aux Surréalistes. Doisneau, tout comme Willy Ronis, Edouard Boubat, n'était pas le premier photographe à descendre dans la rue, mais, cette fois-ci, il avait l'équipement idéal. L'invention de l'appareil portable, petit, léger, précis, permettait enfin de prendre une succession de clichés et de saisir l'action sans attirer l'attention du sujet. Il pouvait croquer dans le vif de la vie, capturer des images, les fixer pour toujours sur l'émulsion chimique, les regarder à volonté. Le grand espoir populaire de 1936 avait incité les artistes à porter leur intérêt sur le quotidien. L'après-guerre, dans son ambiance de fête, mais aussi de conflits et de reconstruction, unit la France entière. Doisneau, chasseur d'images, a abordé le réel comme une terre étrangère. Il fallait la capturer, image par image, pour la faire connaître. Plonger dans l'épaisseur du présent, capter l'instant où le réel prend un sens, créer une image pour le collectif, une image qui produit un imaginaire à partager. En attendant la grande rétrospective Cartier-Bresson, une exposition et un livre nous entraînent sur la piste mexicaine du photographe. Les Carnets mexicains d'Henri Cartier-Bresson mêlent en une sorte de jeu de piste des photographies prises en 1934, d'autres prises en 1964. Pour affirmer l'unité d'une vision et aussi pour dresser le portrait d'une éternité, celle du Mexique populaire et mythologique, cernée dans ses enfants, la pauvreté, la religion, la mort et les luttes révolutionnaires. C'est dans les scènes de rue que s'exprime pleinement l'oeil incisif de Cartier-Bresson captant ces instants uniques et signifiants où la réalité s'ordonne. Deux sombreros se rejoignent, le regard intense d'une mère forme l'arête d'un losange dans lequel dort un bébé enveloppé d'un foulard, un homme déformé par l'angoisse s'appuie à l'échoppe d'un cordonnier où sont posés en vrac des escarpins à talons hauts. Maître de la représentation en deux dimensions, Cartier-Bresson parvient parfois à la perfection de l'accent optique. Toutes les photographies réunies dans ce livre n'ont cependant pas la même intensité. Robert Doineau, Musée Carnavalet, 23 rue de Sévigné, 75003 Paris, jusqu'au 11 février. Doisneau, la vie d'un photographe par Peter Hamilton, éd. Hoëbeke, 498 F. Doisneau sur Internet: http ://www.photo.fr/Doisneau Carnets mexicains, 1934-1964: exposition à l'Hôtel de Rothschild, 11 rue Berryer, 75008 Paris, jusqu'au 22 janvier, livre édité par Hazan, 150 F. |
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1. Bertolt Brecht, Ecrits sur le théâtre, Paris, l'Arche, 1963. 2. Idem. L'Opéra de quat'sous.Théâtre national de Chaillot, jusqu'au 2 décembre.Téléphone: 47.27.81.15 Grandeur et décadence de la ville de Mahagonny a été présenté à l'Opéra Bastille Le Cercle de craie caucasien, de Bertolt Brecht, mise en scène de Akel Akian.Jusqu'au 24 mars 1996, en tournée dans les Bouches-du-Rhône.Information: (16) 90.73.20.76
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