Regards Décembre 1995 - La Création

Eléments pour un portrait d'Eluard

Par Roland Leroy


Le 14 décembre, on célébrera le centenaire de la naissance de Paul Eluard, le poète de " Liberté ". Lors du dernier Festival d'Avignon, un débat était organisé auquel participait Roland Leroy. On trouvera ci-après le contenu de son intervention, reprise dans la Quête du bonheur, ainsi que des textes et réflexions sur le poète .

Au Festival d'Avignon 95, on m'a demandé de parler d'Eluard (2). J'ai souvent regretté qu'en 1952, lors de la mort d'Eluard, les orateurs à ses obsèques, son journal l'Humanité, en un mot le parti tout entier, aient omis de rappeler sa première adhésion (3). Afin de ne pas avoir à évoquer sa rupture des années 30 avec Aragon et le Parti communiste, on parlait alors de sa réadhésion de 1942 comme si elle était sa première adhésion.

En Avignon donc, je rappelai l'adhésion d'Eluard, l'histoire de Front Rouge (4), et je lus intégralement le texte du violent pamphlet d'Eluard contre Aragon, Certificat (voir plus loin " Le temps d'une rupture "). Ce qui me permit de mieux situer leur réconciliation et la réadhésion d'Eluard, de citer l'hommage d'Eluard à Aragon et tout le bien d'Eluard dit par Aragon.

Un grincheux a dit: " Il fallait dire cela il y a vingt ans..."

Si c'était à moi qu'il l'ait dit, je lui aurais répondu plusieurs choses. Vingt ans plus tôt, j'en savais moins, je ne pensais pas de la même façon. Puis, si jamais cela intéressait quelqu'un, il est facile de suivre le cheminement de ma pensée sur ce point (1). Mais, plus gravement, s'interdire de découvrir soi-même ses propres erreurs ou omissions, interdire au Parti communiste de le faire, sous prétexte qu'on ne le faisait pas il y a vingt ans, c'est s'obliger à l'immobilisme et à la persistance dans l'erreur. Cela ne peut être le fait que de ceux qui sont mal à l'aise s'ils sortent du dogmatisme figé ou, au contraire, de ceux qui veulent pouvoir continuer à combattre des communistes immobiles, proches de leur caricature.

Mais cet hommage à Eluard en Avignon me permit de voir que certains communistes étaient gênés par ce qu'ils prenaient pour des " révélations " et qu'ils pouvaient aller jusqu'à empêcher qu'un compte rendu exhaustif soit publié.

Ceux-là se comportent comme s'ils craignaient que soit égratignée la statue d'Aragon. Or, ils devraient comprendre d'abord que la vérité est toujours bonne à dire. Ensuite, je pense fermement que prendre la mesure de la gravité du désaccord entre Eluard et Aragon, de la colère d'Eluard contre lui en 1932, cette colère qui a fait son immense talent et sa lucidité si cruels, c'est se donner le moyen de mieux apprécier la signification et la force de leurs retrouvailles en 1942 et de la réadhésion d'Eluard au Parti communiste français. Ce n'est en aucun cas les diminuer, nuire à l'un ou à l'autre, c'est au contraire contribuer à les humaniser davantage, donc à les grandir.

Enfin, selon moi, rappeler les faits permet aussi de mieux entendre le sens de la critique d'Eluard à Aragon, donc au parti, dans les problèmes de littérature et de rapport aux intellectuels en cette période, critique prémonitoire de l'action d'Aragon lui-même pour une politique culturelle du Parti communiste.

Passer sous silence cet épisode important, c'est contredire Aragon, qui l'évoque clairement quand, au cours des années 70, dans l'édition de son OEuvre poétique, dit qu'il tenait " Front Rouge " pour un mauvais poème et qu'il a ajouté: " J'ai payé très cher le vertige soviétique et je n'ai pas été le seul à pouvoir, à devoir le dire... De ce qui fut écrit alors, rien ne me fit plus mal que ce " certificat " décerné comme à un valet renvoyé par Paul Eluard."

Et, plus encore, dans son discours inaugural du lycée Paul- Eluard à Saint-Denis, le 29 mai 1965, Aragon allait plus loin; il raconte: " Un jour, à l'improviste, il y avait des mois que Nusch (5) n'était plus, Paul survient rue de la Sourdière et avec une effrayante tranquillité nous dit, à Elsa et à moi...que c'était fini, qu'il ne pouvait décidément pas survivre, il allait se tuer... Il fallait inventer un autre chantage. Le pire pour moi. Le plus difficile. On sait assez qu'à l'heure où j'avais perdu tous mes amis (6), quinze ou seize ans plus tôt, Eluard avait signé un texte atroce contre moi. Jamais nous n'en avions parlé jusqu'à ce jour-là. Pourquoi faire ? Nous nous étions retrouvés, c'était l'essentiel. Mais alors, à cette minute, je le lui jetai au visage, je criai tu t'en vas parce que ça t'arrange, et tu me laisses avec ces mots jamais démentis, qui vont maintenant me suivre, avec d'autant plus de force que le fait de se tuer confère aux paroles des suicidés je ne sais quelle autorité grotesque... Tu t'en vas. Tu vas servir contre moi."

Si le drame entre eux, la déchirure dont ils ont souffert, n'avaient pas existé, les hommages d'Eluard à Aragon et tout le bien d'Eluard dit par Aragon ne seraient que fadaises, propos de commande ou de complaisance ! (voir l'annexe Eluard-Aragon).

Et, de surcroît, quiconque a le droit de penser autrement que moi et de le dire. Mais il vaut mieux que chacun puisse donner son avis, même en l'opposant à d'autres. La censure n'a jamais tenu lieu de vérité ni d'argument.

 


Note de l'auteur

1. Dans la préface d'un livre édité en 1972 (Eluard-Editeurs français réunis) j'écrivais notamment: " Eluard, dont toute la personnalité était aux antipodes des pratiques groupusculaires, se refusa pendant ces neuf années à tout anticommunisme et, bien au contraire, dans sa propre activité politique antifasciste, dans l'élargissement de sa culture vers le marxisme, devint un véritable communiste avant même qu'il ne sollicitât sa réadhésion ".Dans une interview que j'ai donnée à Jean Gacon et Roger Martelli pour les Cahiers de l'Institut Maurice-Thorez (No15-1976-p.129) on lit: " L'exemple d'Eluard est particulièrement intéressant, qui ne devint communiste réellement que dans les neuf années où il était séparé du parti et qui réadhéra au parti en 1942." Enfin, dans le discours prononcé à Valenton, à l'occasion du 40e anniversaire de la mort d'Eluard (17 octobre 1992): " Paul Eluard est resté un communiste exemplaire, même quand son parti ne le reconnaissait plus comme tel.Il devint un véritable communiste avant même qu'il ne demandât sa réadhésion ".

Notes de la rédaction

2. Dans le cadre des débats organisés par le PCF, sous l'égide du journal l'Humanité et de Regards.A ce débat sur Eluard, participaient également Jacques Gaucheron, Raymond Jean, Jean-Baptiste Para.

3. En mai 1927, paraît Au grand jour, manifeste signé par Aragon, Breton, Eluard, Péret, Unik, expliquant les raisons de leur récente adhésion au Parti communiste français.Selon Pierre Daix (la Vie quotidienne des surréalistes, 1917-1932, éditions Hachette, 1993 et Aragon, édition mise à jour, Flammarion, 1994) et selon Edouard Ruiz (Revue Europe no 745-mai 1991, " Aragon poète ").Aragon aurait adhéré au PCF le 6 janvier 1927: " Plusieurs surréalistes suivront la même démarche, parmi lesquels Breton et Paul Eluard.Découragés par l'accueil qui leur est fait, ils quitteront le parti au bout de quelques mois." Pierre Daix cite Aragon (l'OEuvre poétique, IV, p.19, 20 et 22): " C'est aux premiers jours de l'an vingt-sept que, sans avoir consulté personne, j'ai donné mon adhésion au Parti communiste français.(...) Mes amis devaient, l'apprenant, m'accuser d'avoir voulu les tourner par la gauche.(...) J'avais été affecté rue Saint-Dominique, dans le local de la " Famille nouvelle ", à ma première cellule.De cela, je ne vais pas parler, ni de l'étrangeté plus grande encore de ce qui constituait alors le nouveau monde où je croyais entrer...".Pierre Daix ajoute: " L'adhésion d'Aragon au parti n'est devenue effective qu'en 1930-1932 ".Dans le catalogue de l'exposition " Breton, la Beauté convulsive " (Centre Georges-Pompidou-Musée national d'art moderne, 25/4-26/8/1991.) on lit: " 14 janvier (1927).Breton adhère au Parti communiste, qui l'affecte à une cellule d'employés du gaz.Adhésion également d'Eluard, Sadoul et Noll." Mais Raymond Jean, Lucien Scheler et Catherine Counot donnent 1926 comme année de l'adhésion d'Eluard.C'est en novembre et décembre de cette année-là que le groupe des surréalistes tient plusieurs assemblées au cours desquelles est débattue la question de l'adhésion au PCF.Lors de l'assemblée du 23 novembre 1926, Eluard déclare: " Si on veut que j'adhère, j'adhérerai.Je me suis demandé si je devais adhérer seul, mais je craindrais qu'alors je sois amené à renoncer à toute autre activité qu'une activité communiste.Je sais que je me plierais à la discipline et je crains qu'elle m'empêche de mener une activité surréaliste.Le Parti français n'est pas pour moi le paradis, j'y trouverai des sujets de dégoût.Mais je ferai tout ce que je pourrai ".Et, à l'issue de la réunion tenue le 27 novembre 1927, une motion signée par Aragon, Eluard et Max Morise recommande l'adhésion au PCF, cette dernière devant garder " le caractère d'une résolution individuelle ".Au cours de l'entretien réalisé le 7 novembre 1995, Roland Leroy précise qu'Eluard a été, quant à lui, dirigé vers une cellule de la RATP.Dans la chronologie du catalogue de l'exposition Eluard et ses amis peintres (Centre Georges-Pompidou-Bibliothèque publique d'information-Musée national d'art moderne, 4/11/1982-17/1/1983), Catherine Counot écrit: "1933.Juillet: premier numéro de Commune, organe mensuel de l'AEAR (Association des écrivains et artistes révolutionnaires) fondé l'année précédente.Aragon et Nizan en sont les rédacteurs en chef.A la fin de l'année, Eluard ainsi que Breton et Crevel sont exclus du Parti communiste."

4. Edouard Ruiz: " 1930.(...) Fin septembre, Aragon et Elsa partent pour Moscou en compagnie de Georges Sadoul pour rencontrer Lili Brik (NDLR: cette dernière est la soeur d'Elsa et la compagne de Maïakovski qui s'est suicidé le 14 avril précédent).Elsa intervient pour que les deux hommes soient invités à la Conférence internationale des Ecrivains révolutionnaires qui doit se tenir à Kharkov le 15 novembre.(...) En octobre, Aragon entreprend l'écriture de " Front Rouge ".1931.En novembre, la police saisit le numéro de Littérature de la Révolution mondiale dans lequel est publié " Front Rouge ".(NDLR: ce long poème comporte des passages où on peut lire: " Feu sur Léon Blum / Feu sur Boncour Frossard Déat / Feu sur les ours savants de la social-démocratie...") 1932.Le 16 janvier, Aragon est inculpé pour son poème." Pierre Daix précise l'objet de l'inculpation: " ...incitation de militaires à la désobéissance et provocation au meurtre dans un but de propagande anarchiste ".(In Aragon, édition mise à jour, Flammarion, 1994.)

5. Séparé de Gala (Helena Dmitrievna Diakonova) qu'il avait connue en 1912 à Clavadel, près de Davos, en Suisse, où il suivait une cure au sanatorium de la ville, et avec laquelle il eut une fille, Cécile, Eluard rencontre Nusch (Maria Benz) en mai 1930.Elle meurt le 28 novembre 1946, alors qu'Eluard séjourne en Suisse.En 1949, délégué au Congrès mondial de la paix à Mexico, il y rencontre Dominique Lemor qu'il épousera en 1951.

6. Il s'agit de ses amis surréalistes, en 1932, à la suite de l'affaire du poème " Front Rouge ".

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