Regards Décembre 1995 - La Création

Exils et royaumes des écrivains algériens

Par Sadek Aïssat


L'exil est une longue insomnie, disait Victor Hugo, au moins, tient-elle les écrivains éveillés.

Albert Camus (1) n'est pas le seul écrivain algérien à avoir connu l'exil. Malek Hadad, parmi ceux qui écrivaient en langue française, a franchi le limes du silence; après l'indépendance, celui qui avait déclaré " Le malheur en danger " cessa d'écrire. Il en est mort. Kateb Yacine, le torturé, s'est tourné vers le théâtre en arabe parlé, ceux pour qui il voulait écrire ne pouvant le lire.

Ceux parmi les Algériens qui trouvent en eux-mêmes les ressources pour continuer à écrire en français, quand ils ne font pas commerce de mots, portent des exils multiples et l'ombre lancinante de royaumes éthérés. Exil de la langue, dans la langue - tunique de Nessus, dit Assia Djebar -, exil de soi, et exil d'un pays. La volonté d'être, d'exister, de dire, pour beaucoup, passe par la douleur d'un exil non plus spatial, mais d'une exclusion du temps. Le malheur est là, dont le poids subtil déroule ses signes tout au long d'un itinéraire incertain vers le royaume des mots et de l'émotion échangés: l'homme. Car il demeure la seule certitude.

Quand certains auteurs maghrébins surmédiatisés se contentent allégrement d'occuper les créneaux qui leur sont assignés, commercialisant pittoresque et exotisme - parfois même le drame des leurs -, gérant une carrière plus que faisant oeuvre d'écriture, il est bon de rencontrer des écrivains qui aident à ne pas désespérer.

Assia Djebar dresse une fragile silhouette d'androgyne, mais projette une ombre impressionnante: celle d'un grand écrivain. Dans Vaste est la prison (Albin Michel), elle entreprend de défaire la prison que chacun porte en lui-même, la sienne. Le récit procède d'une narration pudique, adolescente; parce que autobiographique ? Il déroule les douleurs ordinaires de journées prises dans les murs de cette banalité qui fait les prisons les plus obstinées. Il n'y a pas d'éclat dans la voix et, si la violence est tapie derrière les mots, on s'en sent protégé, c'est la violence de l'auteur, celui-ci l'assume et nous en préserve. Il y a de l'enfance et une tendresse toute maternelle, beaucoup d'amour, dans ce récit de femme amoureuse qui, aimant comme une enfant, se trouve aux prises avec ce sentiment nivelant de culpabilité qui sert de parapet à des sociétés à la vérite, aux perspectives, hésitantes.

Dans la deuxième partie de son livre, Assia Djebar fait revivre un bien curieux personnage: Thomas d'Arcos, Provençal réduit en esclavage à Tunis, où, une fois affranchi, il décide de finir ses jours et se convertit à l'islam. Il nous mène aux inscriptions punico-lybiques de Dougga, et enfin à Massinissa, ce roi numide qui rêvait, trois siècles avant Jésus Christ, d'unifier l'Afrique du Nord, rêve que la Rome impériale n'eut de cesse de briser. Un chapitre sur Tin-Hinan, reine targuie légendaire, sert de lien avec une troisième partie, un retour aux femmes d'Algérie - thème majeur des derniers romans d'Assia Djebar - dont l'auteur nous présente les portraits de " femmes arables ".

Mohamed Dib édite un recueil de nouvelles, la Nuit sauvage (Albin Michel) dont le titre annonce un retour vers l'Algérie, absente de ses écrits si ce n'est par de brèves apparitions du désert dans son oeuvre, depuis sa longue migration vers les territoires nordiques.

Dib raconte la violence qui a déchiré tant d'êtres dans le pays qui l'a vu naître durant la guerre nationale et qui, aujourd'hui encore, revient briser des destins fragiles. Mais il raconte également la violence ordinaire faisant, ici et ailleurs, une vie qui, comme le moteur d'une voiture, " broie et moud ". Violence ultime que celle qui mène à la rencontre de soi." Un pas, puis un pas, cette marche me conduira vers moi-même; je finirai par rencontrer la bête qui se nourrit de moi; bête amoureuse, elle m'a déjà rongé les yeux, rongé le cerveau, rongé le coeur; je finirai investi par elle; elle se prendra pour moi et tous les deux nous finirons sous une neige noire qui nous couvrira, avant de tout rendre à l'innocence blanche. Je vois... Non, je vois rien ".

Un été de cendres (éditions Michalon) est le premier roman publié par Abdelkader Djemaï en France. Il en avait publié deux autres à Alger auparavant.

Dans une ville livrée aux feux du ciel et des hommes, un fonctionnaire déchu est exilé pour aller habiter " un méchant bureau " du ministère de la Planification. C'est le lieu solitaire de sa vie intérieure, de ses rites, le lieu où vit son corps et d'où il ne sort que pour aller une fois par mois - avec l'autorisation posthume de son épouse défunte - rendre une visite de salubrité à une prostituée. Observateur blasé habité par ses seules pulsions obsessionnelles, aux prises avec ses chefs du jour, hier ses subordonnés, il ressasse les manipulations statistiques cependant que la réalité sombre. Un récit bref, un instantané de l'Algérie d'aujourd'hui.

Les Chiens aussi (Le Seuil) souffrent. C'est un sacré bonhomme, Azzouz Begag. D'emblée il vous offre un coeur gros comme ça, histoire de montrer que " Les chiens aussi " peuvent avoir le coeur sur la patte. Drôle, tendre et féroce, Begag explore les sentiers d'un monde qu'il semble résolu à ne pas quitter: l'enfance, l'image du père. Fils d'un chien qui tous les jours va faire tourner la grande roue avec ses camarades OS, le petit rêve d'être un " zumin " en suivant l'enseignement d'un père ayant pas mal aboyé après la chienne de vie." Il voulait juste me montrer les chemins d'une vie manquée, pour que je prenne des raccourcis, quand je serai lancé dans la course."

C'est une tout autre texture, une écriture constamment sur le bord de l'évanouissement, tremblée, comme une dentelle fragile, mais avec l'émotion du sanglot retenu que la Fille sans histoire (2) nous propose avec son deuxième roman, le Dromadaire de Bonaparte (Actes Sud). Le titre est trompeur, car le dromadaire en question ne fait qu'une apparition fugace dans le texte avant de retomber dans la poussière des archives. Il s'agit en fait plus d'une histoire de violoncelle exhumé le temps de faire revivre le souvenir d'une quête, la quête muette d'une jeune fille à la recherche du royaume fuyant de l'amour, mais qui préfère " marcher seule, (aller) toujours de l'avant à grandes enjambées décidées et libres ". La jeune fille est du " genre muette ", de celles qui " répondent de haut mais juste " ou bien qui " a soudain ce sourire qui éclaire ".

" Si le destin juif tourne autour de l'errance, le destin de l'immigration tourne autour de l'exil." Après deux romans (3), Mounsi explore, dans un style qui tient à la fois du récit et de l'essai, la mémoire des banlieues parisiennes. Lui, fils d'un travailleur immigré, venu rejoindre son père en France à six ans, à la mort de sa mère, après que sa grand-mère lui ait fait imprimer son pas sur la terre du seuil de sa maison kabyle pour qu'un jour il y revienne, a, depuis, fait le tour de tous les exils. De la zone à la maison de redressement où il rencontre la poésie de François Villon, la vie le mène à l'écriture. Celle-ci lui permet de témoigner. Pour tous les étrangers: " La version originale de nos vies n'a rien à voir avec la version traduite qu'on présente: les paroles traduites n'ont rien à voir avec les personnes qui parlent. Elles sont dites dans deux temps absolument différents, comme dans la postsynchronisation d'un mauvais film. Dans le " doublage " produit par la société française, les étrangers sont toujours mal traduits ". Avec Territoire d'outre-ville (Stock), Mounsi nous fait un beau cadeau: nous réconcilier avec le rêve encore possible d'une grande fraternité humaine.

 


1. Deux ouvrages sur Albert Camus ont été publiés récemment: Emmanuel Roblès au Seuil: Camus frère de soleil et Abdelkader Djemaï chez Michalon: Camus à Oran.

2. Une fille sans histoire est le titre du premier roman de Tassadit Imache, publié chez Calmann-Lévy.

3. La Noce des fous et la Cendre des villes publiés chez Stock.

Ecritures algériennes

Une profusion d'ouvrages, romans et essais, sont consacrés à l'Algérie, en voici quelques-uns.

Saïd Amadis: la Loi des incroyants, Plon (roman) ;

Malika Mokeddem: Des rêves et des assassins, Grasset (roman) ;

Rachid Mimouni: Chroniques de Tanger, Stock (chroniques) et une édition française, chez Stock également, de son premier roman: Le printemps n'en sera que plus beau ;

Labter Lazhari: Journalistes algériens entre le bâillon et les balles, Harmattan (essai) ;

Assima Fériel: Une femme à Alger, Arléa (récit) ;

Hidouci Ghazi (ancien ministre de l'Economie du gouvernement Hamrouche): Algérie, la libération inachevée, La Découverte (essai),

et surtout l'excellente étude de Omar Carlier: Entre nation et Jihad, Presses des Sciences Politiques, à notre avis, l'ouvrage le plus intéressant sur la question algérienne écrit ces dernières années.

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