Regards Décembre 1995 - La Création

Qui est qui, qui est quoi, comment, pourquoi, avant, pendant, après

Par Evelyne Pieiller


Le titre de l'exposition au Centre Pompidou étant " Féminimasculin ", d'un seul tenant, on pouvait explorer l'histoire récente et ancienne où les sexes déguisent leurs différences, à la recherche d'identité. Exploration.

Quand on avait dix ans au début des années soixante, la vie était simple: la fille portait des jupes et des socquettes blanches, le garçon arborait chemisette et pantalon, la fille, si elle était coquette, ce qui était souhaitable, pouvait s'égayer d'une bague fantaisie, le gars, parfois, portait virilement la gourmette. Bien dégagée sur les oreilles, la coupe du gamin était sans pitié. La fillette portait des chaussures à brides les grands jours, des fuseaux par temps polaire, et personne n'avait jamais le moindre doute sur le sexe du chérubin, même de dos, même de biais, et même quand il s'agissait de filles garçonnières ou de garçons trop tranquilles. L'école des filles était séparée par un grand mur de l'école des garçons, et chacun rêvait à l'autre sans crainte d'être contredit par la dure réalité.

Et puis d'un coup, ce fut l'étonnement gloussant de la mixité. Ils étaient là, les gars. Ricanant entre eux. Toujours en chemisette, et blazer. Ah qui chantera le blazer des années soixante, signe de " maturité ", indissociablement lié à l'entrée au lycée, comme on disait alors, et si merveilleusement touchant dans son snobisme anglophile... Et elles étaient là, les filles. En jupe pile au genou, et corsage... Ah qui chantera le corsage, le chandail, les cols claudine et les manches ballon, que la jeune génération ignore aussi superbement que les poufs et vertugadins... De toutes façons, en ces jolis temps, corsage ou chemisette, on ne voyait rien, car on portait la blouse. Pas de jaloux. Epatant. N'empêche que, même en blouse, ça faisait un choc. Mais enfin, on était là pour étudier. A l'école de la République. Les émois, on verrait plus tard.

On a vu, mais tout à fait autrement que ce à quoi on se préparait. Car brutalement, il y eut de sacrées secousses. En vrac, déferlèrent les Beatles et les Chaussettes noires. Les garçons se mirent à porter les cheveux long, oh, et tout le monde mit des chaussettes noires. Sancta simplicitas, les cheveux longs d'alors paraissent aujourd'hui pathétiquement brefs, et nous ignorions que les Chaussettes noires étaient, comme on ne disait pas encore, sponsorisées par Stem. Le monde bougeait. Les parents étaient consternés. La minijupe arrivait, et la pop, et la...contestation. Ah là. Fin des bas pour les demoiselles, début des collants, et, pour les plus rebelles, ce fut l'ère délicieuse du pantalon en velours côtelé.Ça y était. Les filles pouvaient mettre des pantalons. Quand le lycée le permettait, ce qui était rare. La subversion grondait. Sylvie Vartan chantait cette niaiserie sublime: " Comme un garçon j'ai les cheveux longs,/ Comme un garçon je porte un blouson/ Oui mais je ne suis qu'une fi-i-lle ", merveille de ce je ne suis... Et arriva, alors même que les déjeuners dominicaux étaient encore tout brûlants de discussions exaspérées sur les cheveux longs qui faisaient sales et les pantalons qui faisaient mauvais genre, l'ultime ébranlement, infligé par les hippies et autres flower people. Les cheveux devenaient crinières, le jean devenait un uniforme, chez les coiffeurs on vit s'épanouir la mode " unisexe ", les garçons se couvrirent de bijoux et ne répugnèrent pas à s'exhiber dans des tissus à fleurs, bref, c'était la décadence. Antoine chantait ce refrain inoubliable: " Ma mère m'a dit Antoine fais-toi couper les cheveux ", les manifestants réclamaient un peu partout la fin de la guerre au Vietnam et une transformation du monde, la musique s'électrifiait et électrisait, on parlait partout de libération sexuelle et de peace and love, les portes de la perception s'ouvraient grâce à des substances psychédéliques, les gourous étaient à la mode, et le désir devait rayonner. De l'Internationale situationniste à Wilhelm Reich, des Doors à Timothy Leary, de Marcuse à Althusser, la " jeunesse " revendiquait une vie nouvelle, de façon fracassante. C'était gai, c'était nerveux, c'était confus, c'était ardent. Et quoi qu'il en advînt par ailleurs, le vieux sketch " Toi Jane moi Tarzan " ne put plus se jouer de la même façon. Surprise, surprise. Les hommes avaient le droit de pleurer, il n'y avait plus cette ancestrale séparation des sexes, le garçon pouvait se rêver fille et vice versa, on aimait qui on voulait, on était ce qu'on voulait, hop là. David Bowie portait une robe à fleurs, Lou Reed avait les yeux au khôl, l'ange de Théorème séduisait la famille entière sans faire dans le détail, Tim Curry dans l'inégalable Rocky Horror Picture Show apparaissait en talons vertigineux, bas résille et guêpière, Myra Breckinbrige contait avec une maestria ébouriffante l'épopée d'un transsexuel, le vieux mythe de l'androgyne était de retour.

Depuis, ça s'est peu à peu banalisé, et sourdement radicalisé. Quand Cyril Collard raconte, dans les Années fauves, quelques mois de la vie d'un homme jeune, bisexuel, malade du sida, qui, en souriant prédateur, séduit les garçons et les filles, et oublie de prévenir sa dernière conquête qu'il est séropositif, il fait un triomphe. On peut penser que la menace minant l'existence de Collard a joué un rôle dans cet énorme succès. Il n'empêche que le fantasme d'une bisexualité souveraine et sans conflit a probablement été également un grand catalyseur. Rêve classiquement adolescent, ici incarné par un homme d'une trentaine d'années. De même, Wayne's World I, triomphe absolu chez les " jeunes ", à la gloire de Freddy Mercury, chanteur de Queen (ce qui, outre le sens noble de reine, signifie également pédé), est troublant. La présence de Freddy, jeune, maigre, maquillé, ostensiblement she-male, et dont on sait qu'il est maintenant disparu, est, à l'évidence, un facteur décisif de ce succès. L'abolition de la fatalité du sexe unique a désormais droit de cité dans les produits de l'industrie cinématographique destinés à un vaste public (1). Dans le rock, le défi n'est plus à relever, c'est du passé. Seuls continuent à en faire parade les tenants du hard rock, cheveux très longs, boucles, bagues, voix flûtées, et, indubitablement " mecs ". Reste le cas Michael Jackson, qui porte à son paroxysme le refus de la différence sexuelle, en n'étant ni fille ni garçon, de même qu'il n'est ni noir ni blanc. De ce point de vue, le clip qu'il a fait réaliser avec sa soeur Janet est admirable, puisqu'il y est quasi impossible de les distinguer, tous deux apparaissant comme des mutants, des phénomènes du troisième type, des anges, ou des androïdes. C'est assez saisissant de voir comment cette sacro-sainte différence s'est estompée, a été mise en boîte, refusée, transgressée, jouée, depuis les trente dernières années: Gainsbourg photographié par William Klein, pour la pochette d'un de ses derniers disques, en travesti, ou son film avec Jane Birkin déclinée en presque-garçon dont tombe amoureux un homosexuel beau comme une fille, ça ne fait plus scandale. Moins en tout cas que la Marseillaise en reggae. Les drag-queens squattent les magazines féminins, peu connus pour leur esprit d'aventure, Josiane Balasko et son Gazon maudit font pleurer dans les chaumières, Grace Jones est sexy comme un boxeur, les publicités de Calvin Klein jouent à fond l'androgynie glacée, la dure loi de la nature semble d'autant mieux surmontée que la spécificité féminine, apparemment difficile à contourner, qu'est le pouvoir de porter un enfant, pourrait, si les dieux de la manipulation génétique et des techniques de fécondation le permettent, s'effondrer, les hommes ayant, dans un avenir plus ou moins proche, la possibilité, grâce à une science de plus en plus faustienne, d'être enceints itou. C'est curieux. D'une part, parce qu'on ne peut s'empêcher de penser que, dans tout ce grand mouvement, les hommes se sont " théâtralisés ", tandis que les femmes ont surtout eu des droits nouveaux. D'autre part, parce que ce brouillage des frontières semble, dans son aspiration à être l'un et l'autre, un " neutre " royal, sans entraves, un puéril, et quelque peu mortifère, refus de l'autre, dans ce que l'autre a d'indéfectiblement différent. Parce que, enfin, d'insolence juvénile en théorie floue, de provocation antibourgeoise en système du désir appuyé sur des propos psychanalytiques approximatifs, on ne peut guère s'empêcher de trouver qu'il y a là de l'adolescence qui n'en finit pas de se prolonger.

Mais, et quoi qu'il en soit du sens à donner à cette quête d'une identité nouvelle, niant les usages et l'état civil, quoi qu'il en soit du grand trouble qui a saisi les hommes et les femmes quand ils ont entrepris, ces dernières décennies, de définir le masculin et le féminin, il n'en reste pas moins que le brouillage des frontières, l'inversion des signes, ont toujours donné lieu à des histoires magnifiques, où s'épanouissent le goût du jeu, une jubilation merveilleuse née du plaisir d'être ce que l'on choisit, ou ce que l'on croit choisir, et étincelle là le mirage d'une absolue liberté. De mademoiselle de Maupin, star de l'Opéra sous Louis XIV et escrimeur virtuose, qui, en dame, conquérait les coeurs des seigneurs, et, en habits d'homme, séduisait les demoiselles, à l'abbé de Choisy, qui adorait se travestir et déguisait ses maîtresses en page, de l'Orlando de Virginia Woolf, jeune homme sous Elizabeth 1ère, et femme au XIXe, à Calamity Jane, cow-boy redouté, les biographies authentiques et les biographies rêvées font se lever le désir joyeux et nostalgique de cette suzeraineté-là, où chacun est libre de se créer, dieu goguenard, et de jouir de cette création. Shakespeare, déjà, avait fait briller cette pure joie et trembler ses ombres, dans Comme il vous plaira, qui est, comme on sait, une pastorale, un conte.

 


1. Il sera épargné au lecteur des considérations qui pourraient être éprouvantes sur le film Madame Doubtfire, qui a exactement enthousiasmé les moins de 13 ans.

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