Regards Décembre 1995 - La Création

Le devenir-femme de l'art, cette zone de turbulences

Par Lise Guéhenneux


" Féminimasculin " s'annonce comme une exposition discursive et didactique, découpée en cinq chapitres repérables, non sur " le sexe dans l'art " mais sur " le sexe de l'art ". Non une exposition qui rassemblerait les oeuvres de " l'enfer " des musées, mais une réflexion sur l'art et la vie, et qui mérite débat.

Le visiteur n'est pas sensé effectuer le parcours avec un discours préconçu où doit se confronter l'idée qu'il se fait sur la question du " sexe de l'art " aux oeuvres présentées. D'autant plus que le texte " le devenir-femme de l'art " prend la femme comme métaphore de l'art qui dans une époque complexe devient prolifération, contamination, bref, ne peut se saisir, tel le fantasme de l'existence potentielle d'une essence de " la " femme.

Donc, le visiteur traverse les salles intitulées: " L'origine du monde ", " Identités et mascarades ", " Histoire de l'oeil ", " Attractions et répulsions ", " Histoires naturelles ", il est alors capté par une multitudes d'oeuvres dont certaines sont des morceaux d'anthologie de l'histoire de l'art puisque d'emblée il trouve " L'origine du monde ", le célèbre tableau de Courbet, des sculptures de Brancusi, une réunion d'oeuvres de Duchamp impressionnante, des Picasso à chaque coin de cimaise, des Giacometti, des Magritte etc... Chaque amateur averti peut se constituer un parcours de choix, et, contrairement à l'exposition " L'art et la ville ", l'art actuel n'est pas réduit à une peau de chagrin. On croit être en prise directe avec l'actualité de la scène artistique tout en y trouvant les oeuvres fondatrices, et un sourire de satisfaction ou de rassasiement pointe donc sur les lèvres. L'accumulation est généreuse, tournée vers un gai savoir hédoniste et l'envie de comprendre le thème s'estompe.

Bien entendu, il n'y a pas d'art féminin ou masculin, tout est dans tout comme dans le mouvement brownien de l'univers. L'ouverture est complète, la complexité du monde est là, représentée avec sa multiplicité qui n'est plus à la recherche d'un modèle idéal. Tout est à réinventer dans un élan vers l'autre plutôt optimiste. On se sent en même temps protégé d'un retour aux vieilles valeurs morales, d'une frilosité ambiante que l'on sent poindre dehors chaque jour.

Mais, du Centre Pompidou, on attend une exposition bilan qui ne soit pas un remake de l'exposition " L'hiver de l'amour " (Musée d'art moderne de la ville de Paris, 1994), plus confidentielle et plus légère. On attend, après avoir vu que la question du corps n'était pas nouvelle, après avoir été rassuré de ne pas être en présence d'un clone de l'exposition centrale de la récente Biennale de Venise, " Identité et altérité ", qualifiée de sinistre symptôme par son commissaire même. Ensuite, on cherche à se repérer. Les commissaires, Marie-Laure Bernadac et Bernard Marcadé, ont pris comme figures emblématiques, pour traiter le thème du féminin et du masculin, Picasso et Duchamp. L'un serait l'image traditionnelle du peintre mâle, l'autre la figure complémentaire du questionnement identitaire lié à un abandon de la peinture. L'autre repère de l'exposition montre la peinture du côté féminin confondue dans le tableau de Courbet l'Origine du monde alors que le côté masculin et phallique se trouverait dans la sculpture. Mais tout se complique puisque, citant Thomas Laqueur, l'auteur de la Fabrique du sexe, le commissaire énonce que " la substance du discours de la différence sexuelle ignore l'entrave des faits et demeure aussi libre qu'un jeu de l'esprit ". Alors, bon joueur, le visiteur se lance sur le terrain.

Mis à part le tableau de Courbet exposé tel un blason de la peinture contemporaine, tout semble commencer avec le grand jeu surréaliste et Duchamp dont la Fontaine (l'urinoir) partage avec l'oeuvre de Courbet les anathèmes des détracteurs de l'art contemporain en leurs temps respectifs. L'oeuvre de Duchamp est enfin prise en compte dans sa dimension érotique en tant que moteur essentiel de création, lié à l'invention du readymade, entre objet et sculpture. Cette importance donnée à Duchamp est légitime mais le rôle que lui donne Bernard Marcadé dans le catalogue neutralise un engagement possible et que le lecteur pourrait attendre pour traiter un thème tel que celui-ci. Le propos de Bernard Marcadé, s'il promet une déterritorialisation du discours afin d'échapper à la pureté théorique et à toute fascination d'une utopie globalisante et réductrice, joue abondamment de l'ellipse, allant d'un champ conceptuel à un autre.

Le concept du manque du discours psychanalytique est mis, par exemple, au même plan que le concept du trou tiré des théories philosophiques de Deleuze et Guattari. Donc le manque n'en serait pas à entendre en vue d'une définition seulement psychanalytique de la constitution de la " sexualité-féminité " puisque le trou, selon les mouvements browniens de l'univers, n'en est pas un mais simplement une zone de turbulences plus importantes. Les ponts sont jetés, dans un discours global, entre deux registres pourtant intéressants, afin d'ancrer deux points de vue sur la constitution d'un individu. Ils semblent déconnectés et ne font pas avancer le propos qui, s'il avait laissé subsister des manques plus interrogatifs, sans vouloir nouer coûte que coûte des liens, prendrait davantage la mesure de la complexité du monde. L'interprétation psychanalytique de Freud est elle aussi décontextualisée. Freud a été l'un des premiers à écouter les femmes en tant que praticien et chercheur à une époque où les femmes hystériques étaient encore maltraitées et enfermées. C'est Freud qui a donné la parole à des femmes telles que Lou-Andréa Salomé ou Marie Bonaparte. Certes, il n'a pas tout élucidé, mais il reste un inventeur et la critique de sa méthodologie, avec ses manques, a une histoire qui est à chercher du côté de celle du féminisme et de ses mouvements. Aborder le discours de la psychanalyse en référence aux oeuvres surréalistes était incontournable, mais moins en termes d'analyse des oeuvres elles-mêmes que par rapport au contexte de l'émergence du mouvement surréaliste, largement évoqué dans l'exposition. Les concepts de perversion et de transfert auraient également pu être abordés, ne serait-ce que du point de vue d'une lecture féministe ou par rapport au point de vue de l'homosexualité. Le sujet est peut-être tabou, souvent pris comme repoussoir caricatural: c'est alors que l'exposition, comme le texte de Bernard Marcadé, surfe sur la question. Cette simple explication rendrait le parcours de l'exposition plus limpide et, hormis la part donnée à Annette Messager et Louise Bourgeois, rendrait plus visible l'importance de l'oeuvre de certaines artistes, par exemple celle d'Hannah Wilke, peu connue en France.

S'il est possible aujourd'hui d'envisager le thème de l'identité sous l'aspect féminin et masculin, c'est avant tout grâce à un engagement féministe très politisé dont l'écho est ici amenuisé. De même, lorsque l'exposition se termine, dans le chapitre " Histoires naturelles ", par le portrait de famille Family Romance de Charles Ray, et qu'il est fait allusion à la procréation, on attend une ouverture du thème sur le corps social. Peut-être est-ce la question sous-jacente mais elle n'est pas explicite, alors que le chapitre " L'origine du monde " est marqué par une abondance d'oeuvres qui, du coup, paraissent parfois littérales ou tautologiques. Les limites marqueraient-elles finalement la frilosité du monde de l'art ou celle de l'institution ? L'occasion était en tout cas donnée, par un traitement du thème davantage lié à l'actualité, pour que soient mis enfin largement à plat les outils théoriques et d'informations, dans un mouvement d'engagement égal à celui du déploiement généreux des oeuvres. Mais il faut reconnaître que le (s) thème (s) de " Féminimasculin-Le sexe de l'art " comportaient d'innombrables pièges et que les commissaires ont su les esquiver, souvent avec élégance.

 


* Laurence Savignon est psychanalyste (Montreuil).

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