Regards Décembre 1995 - La Création

Tendance


Venise, les noces de la mer et de la peinture.

Longtemps Venise fut le point de rencontre des arts du Nord et de l'Orient. Mais la forte influence de l'art byzantin perdurera jusqu'après le milieu du XVe siècle, lorsqu'une famille de peintres, les Bellini, entreprit l'émancipation de l'art vénitien qui conduira à l'âge d'or du XVIe siècle avec Giorgione, Titien, Tintoret, Véronèse, etc. Deux ouvrages récents permettent de parcourir ce moment capital de l'histoire de l'art. Le livre de Jean Paris est une enquête fouillée et passionnante, la première en France, sur ces peintres, le père Jacopo (1400-1470) et ses deux fils, Gentile (1429-1507) et surtout Giovani (1430-1516) qui eut pour élèves Giorgione et Titien. Figure majeure de l'art vénitien du XVIe siècle et héritier de seconde génération de Giovanni Bellini, Tintoret (1518-1594) réalisa le grand oeuvre de sa vie à la Scuola de San Rocco, un immense cycle de plusieurs centaines de mètres carrés de peintures présentées et analysées admirablement dans l'ouvrage de Giandomenico Romanelli qui fait partie d'une précieuse collection vouée à l'art monumental italien des XVe au XVIIe siècle. P. C.

L'Atelier Bellini, par Jean Paris. Editions de la Lagune, 398 p.; 275 ill.; 680 F jusqu'au 31/12/95; 780 F ensuite.

Tintoret. Scuola de San Rocco,par Giandomenico Romanelli. Editions Gallimard/Electa; 400 p.; 238 ill.; 570 F jusqu'au 31/12/95; 670 F ensuite.

 
HISTOIRE ANCIENNE

 
Universelle

Dans une nouvelle collection, " In Extenso ", les éditions Larousse proposent en 1 109 pages, sans illustration et sur papier bible une Histoire de l'Art (160 F) rédigée par une trentaine d'historiens, universitaires, conservateurs de musées, spécialistes placés sous la direction d'Albert Châtelet et de Bernard-Philippe Groslier. Très bon ouvrage d'initiation à prix modique, cette Histoire aborde tous les champs de l'art, peinture (sculpture, architecture, arts décoratifs), toutes aires géographiques (Occident, Orient, Afrique, Océanie, Amériques) et toutes les époques, de la Préhistoire à nos jours. Cet ouvrage peut être complété par La Peinture, dans la collection " Textes essentiels " (150 F) qui offre une collection de textes touchant l'art de la peinture: écrits d'artistes, de philosophes, d'historiens, etc.

 
Antiquité

Deuxième volume d'une collection intitulée " Manuels d'histoire de l'art " éditée conjointement par la Réunion des musées nationaux et Gallimard, voici le premier tome de l'Art de l'Antiquité. Les origines de l'Europe (544 p.; 690 ill.; 290 F), sous la direction de Bernard Holtzmann (le second tome, à paraître au 1er trimestre 1996, sera consacré aux civilisations du Proche Orient). Comme l'Art du Moyen Age (voir Regards no 5), cet ouvrage est destiné à un large public tout aussi bien qu'aux lycéens et étudiants. Ce volume nous entraîne à la découverte des nombreuses sources de l'art occidental qui sont apparues au long de dix millénaires sur une aire géographique qui s'étend du plateau iranien à l'océan Atlantique.

 
Rome

Suivant la pensée de l'archéologue Joachim Winckelmann (1717-1768), Elie Faure écrivait à propos de l'influence de l'art grec sur l'art romain: " Asservi matériellement, un peuple de culture supérieure asservit moralement le peuple qui l'a vaincu ". Pour lui et beaucoup d'autres historiens, l'art romain n'a jamais atteint la perfection de l'art grec qui exprime le beau idéal. André Malraux, qui lut beaucoup Elie Faure, en conclut, un peu rapidement: " il n'y a pas d'art romain ". C'est contre cette idée reçue que s'élève le livre de Robert Turcan, l'Art romain dans l'histoire. Six siècles d'expressions de la romanité (éditions Flammarion; 416 p.; 500 ill.; 495 F jusqu'au 31/1/96; 595 F ensuite). L'auteur, étudiant l'architecture, la peinture et surtout la sculpture produites à Rome et en Italie, de la fondation de Rome en 753 av. J.-C.à la fin de l'Empire au IVe siècle ap. J.-C., y déchiffre " ...l'existence d'un génie romain dans l'histoire des formes et des idées qui les ont sous-tendues."

 
Nord

Dans les pays du Nord, les Flandres, les Pays-Bas, l'Allemagne, les XVe et XVIe siècles sont ceux de peintres immenses: Jan Van Eyck, Bruegel, Dürer, Jérôme Bosch, Hans Memling, etc., siècles de Renaissance à l'égal de celle que connut l'Italie mais tenue injustement en moindre estime. Ce sont ces deux siècles qu'étudie Craig Harbison dans la Renaissance dans les pays du Nord (éditions Flammarion; 179 p.; 150 ill.; 98 F) en mettant l'accent sur les contextes économiques, culturels, religieux, politiques. Cet ouvrage appartient à une collection peu chère et qui offre des études et des analyses de très bon niveau: Tout l'art; elle comprend plusieurs séries: " Contexte " qui propose des synthèses sur des mouvements ou des époques artistiques; " Histoire " qui traite de sujets d'histoire de l'art à travers des textes de référence; " Monographie " qui s'attache à la vie et l'oeuvre d'un artiste; " Encyclopédie " série elle-même déclinée en plusieurs familles: guides, dictionnaires, chronologies. Vient également de sortir dans la série " Tout l'art-Histoire " la somme de Jean-Claude Marcadé, grand spécialiste de l'art russe entre 1890 et 1930, l'Avant-garde russe (477 p.; 364 ill.; 198 F).

 
HISTOIRE RECENTE

 
Europa

C'est sûrement l'événement éditorial de cette fin d'année dans le champ de l'histoire de l'art, la monumentale étude de Werner Hofmann: Une époque en rupture, 1750-1830 (éditions Gallimard; 720 p.; 563 ill.; 690 F jusqu'au 31/12/95, 790 F ensuite). Sous cet intitulé, l'auteur développe des analyses auxquelles on est peu fait en France. Ainsi, il adopte un " point de vue européen " qui l'amène à embrasser d'un même mouvement l'art en France, en Allemagne, en Angleterre, en Espagne, en Italie, et à tendre des ponts entre des artistes qu'on pense rarement, en France, pouvoir relier: David et Friedrich Overbeck, Johann Heinrich Füssli et Géricault, Delacroix et William Blake, etc. Et, pour semer davantage le trouble, il substitue à la terminologie traditionnelle (Néoclassicisme pour désigner la peinture de David et Romantisme pour celle de Delacroix) un concept qu'il a forgé: la " polyfocalité ". Pour résumer sa thèse centrale: la Renaissance, avec Giotto comme avant-coureur, a imposé dans la peinture la perspective centrale, c'est-à-dire la " monofocalité " contre la " polyfocalité " du Moyen Age. Entre 1750 et 1830, Werner Hofmann observe des phénomènes complexes et variés de " désintégration " de cette " monofocalité " - désintégration qui est " le moteur des ruptures et des prologues " de l'art de notre siècle qui retrouverait la " polyfocalité du Moyen Age ". Thèse, on peut le supposer, qui ne manquera pas de faire débat.

 
Moderne

Alors que l'enseignement de l'histoire de l'art reste la belle inconnue de l'Education nationale, un deuxième éditeur, Flammarion après Gallimard, propose une collection " Histoire de l'art " en six volumes à paraître sur trois ans: Préhistoire et Antiquité, Moyen Age: la chrétienté et l'Islam, Temps Modernes, les Arts premiers, l'Asie. C'est le IVe volume dans l'ordre chronologique qui vient de paraître: " l'Epoque contemporaine - XIXe et XXe siècles ", sous la direction de Philippe Dagen et Françoise Hamon (575 p.; 760 ill.; 280 F version brochée; 395 F version reliée.). Cette collection s'adresse elle aussi à un large public et aux lycéens et étudiants et, elle aussi, est rédigée par des équipes d'universitaires et de spécialistes. Ce volume embrasse une période qui commence avec le romantisme (1815) et s'achève, pour les arts plastiques, vers 1975, et, pour l'architecture, à l'époque mitterrandienne.

 
VARIA

 
Egypte

Ce sont des portraits d'une absolue modernité dans l'audace d'exécution et dans l'individuation psychologique, ce sont pourtant des peintures funéraires (momies à portrait) de l'Egypte gréco-romaine du début de notre ère, qui commencèrent à être découvertes à la fin du siècle dernier dans une région appelée Fayoum, d'où leur dénomination " Portraits du Fayoum " auxquels Euphrosyne Doxiadis consacre un magnifique ouvrage (éditions Gallimard; 256 p.; 274 ill.; 480 F jusqu'au 31/12/95; 550 F ensuite). André Malraux voyait dans ces portraits une " veilleuse de vie éternelle " tant ils sont criants de vie et de présence.

 
Occident

Ceux qui vouent aux poubelles de l'histoire de l'art les colonnes à rayures de Daniel Buren au Palais Royal à Paris apprendront avec quelque désagrément que lesdites rayures ne sont que l'ultime expression d'une longue et passionnante histoire, celle des rayures et des tissus rayés en Occident, racontée avec beaucoup d'érudition et de bonne humeur par un éminent professeur de la Sorbonne, spécialiste de la symbolique, de l'héraldique et des emblèmes, Michel Pastoureau, dans Rayures (éditions du Seuil; 140 p.; nombreuses ill.; 245 F). Du Moyen Age à notre siècle, tout savoir sur les codes de la rayure dont l'usage dans le vêtement était considéré comme diabolique au XIIIe siècle.

 
Pays-Bas

En mars prochain, au Mauritshuis de La Haye, s'ouvre une exposition consacrée à Vermeer (1632-1675), la première qui lui ait jamais été consacrée ! Il est vrai que l'oeuvre qui nous est parvenue ne comprend que 35 tableaux reconnus après de longues batailles d'attribution. Il est vrai aussi que Vermeer de Delft fut littéralement exhumé de l'histoire de l'art après deux siècles de silence par un amateur français Thoré-Bürger. Le catalogue de cette exposition, actuellement abritée à la National Gallery of Art de Washington, Johannes Vermeer est édité, en français, par Flammarion (224 p.; 101 ill.; 300 F). Outre des études pertinentes sur le peintre, son oeuvre et son temps, l'ouvrage comprend la reproduction et les commentaires des 23 tableaux qui composent l'exposition. On lira comme complément un ouvrage de John-Michael Montias le Marché de l'art aux Pays-Bas au seuil de l'ère moderne-XVe et XVIIe siècles (éditions Flammarion; 192 p.; 175 F).

 


* Laurence Savignon est psychanalyste (Montreuil).

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