Regards Décembre 1995 - La Cité

Confrontations et convergences

Par Gérard Streiff


La société s'interroge. Le nombre d'ouvrages portant sur les grands enjeux politiques et sociaux est impressionnant. Chacun y va de son interprétation et le pire côtoie le meilleur; il est des livres qui préparent et accompagnent l'entreprise de déstructuration que mènent les forces capitalistes; d'autres suggèrent des aménagements limités, d'autres encore explorent des alternatives possibles, de nature progressiste. Sur la seule question des dépenses de santé, selon Livres Hebdo, 27 nouveautés sont parues ou à paraître en 1995; il en va de même à propos de l'école, de la ville, de l'exclusion.

Pour les communistes, qui sont à l'initiative d'un vaste chantier de réflexions et d'actions sur ces enjeux - et le livre de Robert Hue, Communisme: la mutation (Stock), dont il est question par ailleurs, en est un signe fort -, ce bouillonnement d'idées est tout à fait encourageant; il y a là de vifs débats en perspective, d'utiles analyses à connaître, de vastes terrains de convergence à débroussailler pour inventer un autre avenir.

 
NOUVEAU MARX

 
Trois essais

" Sous le dogme, la pensée vivait toujours ", écrit le Monde, en commentant la multiplication ces derniers temps d'ouvrages sur Marx. Nous en donnions la liste dans notre précédente chronique. Daniel Bensaïd, maître de conférences de philosophie à l'université de Paris-VIII, a réalisé un bel et dense ouvrage au titre pertinent: Marx l'intempestif (sous-titre: " Grandeurs et misères d'une aventure critique, XIXe-XXe siècles). Il y montre d'abord ce que la pensée de Marx n'est pas: une philosophie spéculative de l'histoire ni une sociologie empirique des classes, ni encore une science positive de l'économie. Cette pensée n'est pas un système doctrinaire mais une théorie critique de la lutte sociale et du changement du monde, et " son actualité ne fait pas de doute: le fétichisme marchand n'a-t-il pas conquis jusqu'aux confins de la planète ? ". L'auteur invite à une relecture des grands textes, le Capital surtout." Sommes-nous condamnés à vivre dans une société déraisonnable, marquée par la violence, l'oppression, l'exploitation et l'aliénation, et ne portant que faiblement et comme par hasard la marque d'une rationalité pratique ? ". C'est sur cette question on ne peut plus actuelle que démarre l'essai d'Yvon Quiniou; il évoque successivement les conceptions de Marx, de Lénine, de Hayek, de Heidegger et de Debray - il s'agit là de textes déjà parus dans des revues ou des actes de colloque - et se propose de " réouvrir le chantier d'une nouvelle raison critique ". Il indique en conclusion: " La politique est manifestement en crise et cette crise affecte la politique communiste depuis l'effondrement des pays de l'Est. Pourtant, c'est bien du côté d'une conception marxiste de la politique qu'il faut se tourner si l'on veut échapper à cette crise, mais à condition de revenir au marxisme de Marx, nourri de tous les apports scientifiques nouveaux apparus depuis le XIXe siècle ".

C'est un livre plein d'espérance que propose pour sa part Henri Maler qui reprend une thématique déjà abordée dans un précédent ouvrage: Marx et l'utopie. Pour l'auteur du Capital, un utopiste était " un critique aveuglé par sa propre précipitation ". Mais la pensée de Marx demeurait fortement imprégnée d'utopie, selon Maler, lequel juge l'utopie ambivalente, avec une variante chimérique, dangereuse et une composante stratégique, créatrice." A quelle utopie confier désormais nos combats et nos espérances ? Pourtant, si les vents chauds de l'utopie - car elle a ses vents froids - ne soufflent pas sur ces pages, pas plus qu'ils ne soufflent sur l'histoire au moment où nous écrivons, c'est avec eux que nous voulons voyager. Sans but, mais non sans idéal - sans Terre promise, mais non sans boussole: convoiter l'impossible ! "

Ajoutons la parution récente du tome 4 des OEuvres de Marx dans la collection La Pléiade.

Daniel Bensaïd, Marx l'intempestif, Fayard, 420 p., 180 F

Yvon Quiniou, Figures de la déraison politique, Editions Kimé, 160 p.

Henri Maler, Convoiter l'impossible, Albin Michel, 440 p., 160 F

Karl Marx, Ecrits politiques (1848-1854), tome IV, La Pléiade-Gallimard, 1 968 p., 540 F

 
POLITIQUE

 
Matignon sous Balladur

Le journaliste Bernard Brigouleix avait été promu membre du cabinet d'Edouard Balladur au temps où ce dernier était Premier ministre; la chronique un tantinet amère qu'il tire de cette expérience mérite le détour, ne serait-ce que pour voir - décrit de l'intérieur et par un des siens - l'univers impitoyable de la droite, les détestables pratiques de ces privilégiés du triangle Auteuil-Neuilly-Passy qui peuplaient alors Matignon (nombre d'entre eux ont bien dû se maintenir en poste); on découvre (?) un Edouard Balladur " hypersensible aux marques extérieures du pouvoir et du respect ", une petite caste arrogante et féroce, " malade du secret, même interne ". Il n'y a pas là à proprement parler de révélation mais une opportune confirmation de la vraie nature de la droite française.

Bernard Brigouleix, Histoire indiscrète des années Balladur, Albin Michel, 290 p., 98 F

 
Extrême droite

Avec son Petit dictionnaire..., Martine Aubry affirme vouloir s'opposer à l'extrême droite lepéniste. Le souci est louable et personne n'est de trop dans ce combat salutaire. On n'oubliera pas pour autant que cet ancien ministre socialiste fait partie de ces dirigeants qui ont été au pouvoir dans les années 80 et qui portent une lourde responsabilité pour avoir contribué à sortir Le Pen des oubliettes.

Professeur à l'Institut d'Etudes politiques de Paris, Pascal Perrineau, avec son étude sur " La dynamique du vote Le Pen, le poids du gaucho-lepénisme ", qui figure dans l'ouvrage collectif le Vote de crise, analyse finement la progression du lepénisme dans les couches populaires et plus précisément au sein de l'électorat socialiste (ce qui n'est pas le cas, note l'auteur, de l'électorat communiste).

Martine Aubry-Olivier Duhamel, Petit dictionnaire pour lutter contre l'extrême droite, Seuil, 270 p.

Pascal Perrineau (en collaboration), Le Vote de crise, Presses de sciences politiques, 115 F

 
SOCIETE

 
Les nouveaux consommateurs

Robert Rochefort est directeur du Credoc, un institut qui nous a habitués à des études de bon niveau sur le mode de vie des Français. Son ouvrage brosse dans une première partie l'histoire des formes de consommation depuis les années 50, des variations qu'elles ont connues, selon lui, de la pénurie à l'abondance, puis de la contestation à l'individualisme; il traite ensuite du comportement actuel qu'il qualifie de " consommation des temps d'inquiétude " et conclut avec une très stimulante réflexion sur ce que pourrait être la consommation - et donc la société - de demain.

Robert Rochefort, La Société des consommateurs, Editions Odile Jacob, 266 p., 120 F

 
Penser la ville

Voici un ouvrage utile sur la question de l'insécurité et de la ville: il regroupe les interventions du colloque organisé par la Société générale des prisons en mars 1994 sur le sujet; élus locaux, magistrats, policiers, éducateurs s'y expriment; c'est le cas de Roland Castro: " Ce n'est pas le décor qui a produit la misère, mais bien plus la misère qui a trouvé son décor "; l'architecte montre comment, " dans une espèce d'aveuglement ", se sont constitués des quartiers destructeurs et corrupteurs; il plaide non pas pour la réhabilitation mais le remodelage, la recomposition; il appelle la République à se donner les moyens de cette entreprise qui prendra du temps: " Il y a un travail de titan à faire qui n'est pas fou sur le plan budgétaire, mais qui demande juste une concentration d'efforts sur les 10% à 15% du territoire urbain qui sont en déshérence totale pour qu'il n'y ait pas, dans la République, de frontières invisibles, de poches d'exclusion ".

Roland Castro (en collaboration), La ville: peurs et espérances, La Documentation française, 240 p., 120 F

 
Immigration

Cet ouvrage rassemble les communications présentées par des historiens, des géographes, des sociologues, des politologues, lors d'un colloque tenu en octobre 1994 à l'université de Paris VIII; la première partie traite des migrations et de la formation des banlieues (fin XIXe-XXe siècle), de l'immigration étrangère jusqu'aux années 1950 et des nouvelles strates de l'immigration. La seconde partie est consacrée à la banlieue rouge, son histoire et le défi que représente la tentation populiste; on lira avec profit par exemple l'étude du chercheur du Cevipof, Henri Rey, sur le Front national en Seine-Saint-Denis: " L'analyse comme les enquêtes démentent l'hypothèse d'un transfert direct et massif entre l'électorat communiste et électorat du FN."

Jean-Paul Brunet (sous la direction de), Immigration, vie politique et populisme, L'Harmattan 400 p.

 
DESSINS

Philippe Delestre, Les Affaires reprennent, Denoël 140 p., 85 F

 


* Laurence Savignon est psychanalyste (Montreuil).

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