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L'exclu est toujours l'autre, irréductiblement Par Laurence Savignon* |
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Chez ceux qui ne connaîtront vraisemblablement jamais l'exclusion, n'y a-t-il pas comme une volonté de maintenir hors champ du langage la question, la plupart du temps informulée, que pose l'existence même des exclus ?
Exclusion: un mot qui fait peur, tant par la dramatique réalité qu'il recouvre que par le sentiment d'impuissance devant ce phénomène d'une ampleur jusqu'alors inégalée et qui vient peser sur nos consciences comme une sourde menace. Il convient néanmoins en la matière de porter une attention particulière sur cette troublante évidence que l'exclusion ne concerne jamais directement et comme par définition ceux qui en parlent. Comme si l'exclu ne pouvait être que l'autre, irréductiblement. Force est donc de constater que l'exclu est avant tout et fondamentalement un exclu du champ de la parole et du discours. Et s'il est celui sur lequel une porte s'est refermée (étymologiquement le mot vient du latin ex, hors de, et claudere, fermer) chez les " inclus ", ou tout au moins chez ceux pour qui, en tout état de cause, la question de l'exclusion ne se posera vraisemblablement jamais, n'existe-t-il pas comme une volonté souterraine de maintenir au dehors, hors champ du langage, la question la plupart du temps informulée que posent les exclus par leur existence même ? Il conviendrait qu'un autre angle de vision soit parfois utilisé pour comprendre des phénomènes qui échappent aux analyses " classiques ", lesquelles ne tiennent compte en général que de la partie visible des événements. Il serait peut-être grand temps que, selon la métaphore consacrée, l'on ne se contente plus d'observer uniquement la part visible de l'iceberg. Or, cette part invisible ne peut s'appréhender qu'en acceptant de porter un peu plus de crédit aux histoires individuelles, rompant ainsi une sorte de tabou des analyses socio-politiques qui ont pour conséquence de faire de l'individu en tant que tel un éternel absent. Lorsqu'on ne souhaite pas voir quelque chose qui pourrait se révéler déplaisant, il n'est pas rare que l'on utilise, pour ne pas voir, un instrument inadéquat. Que penserait-on d'un biologiste qui utiliserait un téléscope pour l'observation d'un virus ? La famille, cellule de base de toute société, peut offrir un terrain d'observation privilégié pour qui veut comprendre " autrement " certains phénomènes de société. Peu de familles échappent à l'existence en leur sein de tabous insidieux qui pourraient se décrire comme une volonté tacite de faire silence autour de certains événements, voire autour de certains de leurs membres. Il n'est pas rare en effet qu'un sujet étiqueté malade psychique, ou " marginal ", pour une raison ou une autre, soit en réalité le révélateur d'un dysfonctionnement familial et le signe d'une incommunicabilité profonde. En effet, il ne suffit pas d'échanger des propos sur tel ou tel sujet pour que cela constitue un " dire " réel, d'être à être. Ce qui bien souvent se trouve exclu, laissé sur le pas des portes familiales sont ces paroles qui risqueraient de toucher au domaine des émotions, du ressenti profond, de l'expérience intime. Et c'est ainsi tout un pan d'humanité qui se trouve interdit, ignoré, condamné au plus drastique des silences. Tout ce que sans cesse nous nous interdisons de dire de nous-mêmes. Il est de plus en plus de bon ton dans nos sociétés de ravaler tous les sentiments jugés négatifs, tels la colère ou la tristesse par exemple. Mais si les regards ne se tournent plus jamais vers le dedans, de plus en plus d'individus se verront métamorphosés en symptômes vivants de cette incessante fuite hors de soi. N'oublions pas que misère psychique et misère matérielle ne vont pas forcément de pair mais que la misère affective qui comble son manque par toujours plus de biens matériels est directement responsable d'enclaves de pauvreté en d'autres lieux. Par ailleurs, les innombrables solutions d'urgence proposées comme remède à l'exclusion risquent finalement, tout en étant plus ou moins efficaces, d'avoir pour effet essentiel de continuer à masquer le fond du problème. D'autant que, contrairement à certaines sociétés où il est au minimum reconnu au mendiant, au pauvre, une certaine utilité sociale, dans le sens où ils sont les révélateurs d'une certaine sécheresse de " nos " coeurs, nous sommes loin de considérer que l'exclu ait une quelconque utilité. L'empressement à en faire au plus vite un inclus, donc un être " normal ", comme tout le monde, gomme tout le potentiel de remise en cause d'un certain fonctionnement social que l'on pourrait qualifier de " pathologique ", dont il était porteur. Si une répartition plus juste des fruits de la productivité est bien entendu toujours à l'heure du jour, il s'agirait de ne pas en oublier pour autant que nous réclamons parfois à cor et à cri au dehors ce qui nous manque à l'intérieur. Dans bien des cas, force est de constater que les progrès matériels nous ont parallèlement fait régresser sur un plan spirituel et humain. Et la seule culture se révèle dans bien des cas impuissante à combler cette faim dans la mesure où, par un effet de redoublement, elle n'est bien souvent pas autre chose que le reflet appuyé des impasses de notre société. Quoi qu'il en soit, la montée de la violence issue de l'exclusion constitue certainement en soi le phénomène le plus redoutable. Mais le fait d'être, comme à son insu, porteur de ce que l'on pourrait appeler des " déchets du verbe ", selon l'expression de la psychanalyste Françoise Dolto - à savoir de tout ce qui n'a pu se dire dans les relations entre êtres humains - peut provoquer une telle charge de destructivité qu'il devient alors impossible pour celui qui s'en est trouvé le dépositaire de " retraiter " ces déchets de façon adéquate. Et c'est alors la violence qui vient imposer sa loi; non celle que l'on attendait, celle qui délivre des chaînes et vient faire renaître la vie, mais celle qui n'a pas d'autre but que le soulagement d'une insupportable tension. Pour autant, la question de l'exclusion ne saurait échapper aux interrogations sur la responsabilité individuelle. Il convient toutefois, lorsque cette interrogation est tournée en direction des exclus, d'user de la plus extrême prudence. La culpabilité parfois écrasante que l'on peut ressentir en tant qu'exclu et qui peut aller jusqu'à la honte d'exister, ne peut être allégée que par un questionnement qui tienne sévèrement à l'écart toute idée de jugement, au profit d'une compréhension en profondeur. C'est avant tout le juge qui doit se taire, qu'il soit intérieur ou extérieur, pour que puisse advenir une vérité. Il ne saurait en effet y avoir de responsabilité réelle sans prise de conscience. En la matière, il convient donc de lutter contre cette forme particulière de cécité qui consiste à ne s'en tenir qu'à la surface des événements et à ne considérer que les effets au lieu de se préoccuper des causes. Bien des incompréhensions, des frictions entre les êtres n'ont pas d'autre origine. Lorsque dans son entourage, familial ou professionnel, un individu en souffrance ne trouve personne à qui parler en vérité, personne pour l'accueillir sans le juger, le résultat en est immanquablement une aggravation de son mal, aboutissant parfois d'ailleurs jusqu'à l'exclusion. En la circonstance, il conviendrait de considérer que la difficulté à parler d'un vécu douloureux a la même origine que l'incapacité à écouter l'autre, à intérioriser sa souffrance, sans pour autant fusionner avec elle. Il s'agit ici et là d'une sorte de maladie de la parole qui concerne, sans que cela soit visible au sens matériel du terme, un très grand nombre d'individus. Mais tout ceci n'est pas sans quelque rapport avec ce que l'on entend dire ici ou là, à savoir que, dans nos sociétés, le système symbolique ne fonctionne plus. Il semble que nous en ayons oublié le sens même de ce qu'est un symbole, à savoir l'union entre une réalité visible et une autre réalité virtuelle, mais cachée. Le mot " symptôme " a d'ailleurs la même étymologie et indique également le lien entre une manifestation visible et un phénomène souterrain. Mais le symbole ne nous sert plus en général qu'à souligner le lien entre deux réalités, visibles l'une et l'autre. Sans nous en rendre compte, nous sommes devenus tributaires d'une certaine façon d'appréhender le réel, qui laisse de côté tout ce qui ne se laisse pas directement apercevoir. Modifier son regard sur les événements, les êtres, mais également sur soi-même est un acte en soi. Considérons que cela peut aussi constituer un acte politique. |
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* Laurence Savignon est psychanalyste (Montreuil). |