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Jeunes dans le piège Par Françoise Colpin |
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Entretien avec Philippe Jeammet |
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Une analyse décapante des difficultés relationnelles de jeunes.
S'y imbriquent histoire personnelle et crise sociale.
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Quelle appréciation portez-vous sur le comportement des jeunes rencontrés dans vos consultations ? Etablissez-vous un lien entre une éventuelle évolution de leurs comportements et la crise de la société actuelle ?
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Professeur Jeammet : De notre point de vue de psychiatres, nous constatons une augmentation des troubles du comportement des adolescents.
Ce qu'on appelle la pathologie des conduites addictives, c'est-à-dire la toxicomanie, l'alcoolisme, les troubles alimentaires, l'anorexie, l'addiction aux médicaments, ainsi que les tentatives de suicide, les conduites anti-sociales et une certaine errance affective et sexuelle.
Toutefois, il faut relativiser le nombre de ces comportements, de ces conduites à risque.
C'est vrai que cette pathologie est plutôt plus fréquente.
Elle est effectivement et probablement à mettre en rapport avec une évolution de la société, une évolution libérale des moeurs.
Plus une société est ouverte, plus elle sollicite et laisse paraître les besoins de dépendance des jeunes qu'ils ne savent pas bien gérer.
L'accroissement des possibilités de réalisation personnelle, de personnalisation plus importante entraîne une angoisse, une inquiétude de ces adolescents qui ne savent pas s'ils vont être à la hauteur des performances qu'ils souhaitent et que l'on attend d'eux.
Finalement, les exigences accrues de performance et la diminution des contraintes augmentent leurs interrogations sur leurs capacités.
Et ceux qui sont en difficultés, souvent liées au vécu et au contexte de leur enfance, vont révéler des zones de fragilité, une angoisse qu'il ne peuvent pas gérer et qui va les précipiter dans ces troubles du comportement.
Donc, je crois au lien très étroit entre l'évolution sociale et la nature des troubles plus bruyants, plus visibles qu'avant parce que notre époque favorise ce mode d'expression du malaise.
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Personnellement, je vois plutôt une contradiction entre l'évolution de la société et l'évolution des comportements avec justement la difficulté de se réaliser et l'échec scolaire.
Une contradiction entre possibilités et réalités.
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Professeur Jeammet : Cette contradiction est certes aggravante.
Mais l'évolution porte en elle-même ces facteurs de tension.
Plus on vous demande d'être performant, plus vous risquez d'être angoissé sur vos capacités.
Il est facile de voir l'énorme capacité des jeunes à se saboter sans que ce sabotage ait des raisons objectives, mais des raisons intérieures liées à leur appréhension, à l'écart entre la force de leurs ambitions et le sentiment de ne pas avoir la capacité de les réaliser.
C'est l'angoisse qui les pousse dans ces comportements qui ont toujours une dimension de sabotage.
C'est flagrant dans les troubles alimentaires dont l'anorexie est la caricature.
Comme si le seul moyen d'être fort était de se priver, de se faire mourir sans réel désir de mort.
Quand on veut réussir, on est toujours à la merci des autres, c'est le regard des autres qui va juger.
Dans l'échec ou le déplaisir, on est son maître.
Plutôt être maître chez soi dans le désastre que de se sentir dépendant même dans une certaine prospérité.
Ils deviennent plus forts dans le négatif.
C'est un premier niveau dont l'évolution nous frappe.
C'est vrai qu'il n'y a pas un facteur unique comme vous l'évoquez dans votre question.
C'est vrai que ceux qui se trouvent dans des situations particulières sociales, environnementales vont être, à un moment donné les plus fragiles.
Il est certain que moins une société offre de marges de jeux, de possibilités de se récupérer différemment, plus un mode d'existence marginalisée happe ces jeunes, et procure un sentiment d'impunité assez grisant qui a des effets extrêmement pervertissants pour eux.
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Là, nous touchons à des phénomènes très actuels ?
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Professeur Jeammet : Il y a une problématique, inhérente au développement humain et potentiellement contradictoire entre le besoin de se sentir aimé, apprécié et le besoin d'affirmer son identité en marquant sa différence.
L'aménagement social actuel accentue cette contradiction.
Dans mon esprit, cela ne veut pas dire que tout était mieux avant.
Je ne le crois pas.
Les jeunes étaient écrasés par des contraintes terribles.
Donc, ce n'est pas du tout une idéalisation du passé.
Chaque mode a ses propres contraintes, ses propres dangers.
Il manque cruellement aux jeunes d'aujourd'hui des modes d'expression qui leur permettent de se différencier, non pas par une identité négative, mais par des moyens qui les valoriseraient...
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Il n'y a certainement pas de solution toute faite...
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| Professeur Jeammet : Non. Plus il existe de difficultés objectives, plus cela rend difficiles les solutions. Je crois beaucoup dans l'importance des approches différenciées. Si on offre un modèle trop univoque, ou c'est la fusion, ou c'est le rejet. Il faut une multiplicité d'intervenants pour retisser un lien. C'est dans la diversité qu'ils pourront être approchés sans se sentir piégés. Ces jeunes en échec, il faudra une grande patience pour les réapprivoiser, accepter des mises en échec. Il faut du temps. |
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* Chef du service de psychiatrie de l'adolescent et du jeune adulte de l'Hôpital universitaire de Paris.A dirigé la publication Adolescences, éditée par la Fondation de France. |