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Jeunes en voie de politisation Par Pierre Bréchon |
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La dernière élection présidentielle fournit l'occasion de dresser le portrait du jeune électeur.
Et de chasser quelques idées reçues sur son comportement.
On dit souvent les jeunes Français dépolitisés. En fait, ils ne sont pas moins politisés, même si leurs engagements changent de forme. La moindre mobilisation actuelle des mouvements de jeunesse n'est pas liée à une baisse de participation politique des jeunes, mais à un rejet de mouvements perçus comme trop idéologiques et trop fermés. Les jeunes sont très critiques à l'égard de la politique politicienne et des hommes politiques, ils ne croient plus aux grands systèmes idéologiques, mais ils continuent à s'intéresser au devenir de la société. Ils font preuve de beaucoup de générosité et se déclarent, dans les enquêtes, prêts à agir pour certaines causes: la lutte contre le sida, le racisme, la guerre, la défense de l'emploi... Leurs mobilisations sont ponctuelles mais massives: la jeunesse est la catégorie sociale qui, ces dernières années, est descendue le plus régulièrement et le plus massivement dans la rue. Leurs actions sont pragmatiques, ils ne demandent pas un changement révolutionnaire du système politique, mais ils veulent un enseignement de qualité, débouchant sur de réelles possibilités d'insertion professionnelle. Les jeunes sont cependant moins fréquemment inscrits sur les listes électorales et s'abstiennent un peu plus aux élections que les adultes. Mais ce phénomène n'est pas nouveau. Les jeunes découvrent d'abord la politique par leur famille, par l'école, par la télévision, par les discussions avec leurs amis. Il leur faut du temps pour se forger leurs convictions et pour prendre conscience de leur qualité de citoyen. On sait par de nombreuses enquêtes que la participation électorale est maximale chez les personnes bien intégrées dans la société. Or, les jeunes s'intègrent de plus en plus tard, du fait d'une scolarisation plus longue et d'un accès très difficile à l'emploi. Bien sûr, la politisation des jeunes est inégale selon leurs situations sociales. Les jeunes des classes favorisées, appartenant à des familles socialement bien intégrées, et qui ont un niveau scolaire supérieur, s'intéressent plus à la politique que les jeunes des milieux populaires et ayant fait peu d'études. Le fait d'avoir des parents politisés, actifs dans la cité, favorise aussi la socialisation politique des jeunes. En matière politique comme dans d'autres domaines, il n'y a pas une seule jeunesse. Lorsqu'on regarde les sondages électoraux effectués depuis les début de la Ve République, on s'aperçoit que le vote des jeunes n'est pas très différent de celui des adultes. Ils participent, comme les autres classes d'âge, aux mouvements de l'électorat vers la droite ou vers la gauche (1), à de petits écarts près. Contrairement à ce qui fut souvent observé dans le passé, pour l'élection présidentielle de 1995, les jeunes n'ont pas été très favorables à la gauche (cf.tableau). D'après le sondage sorti des urnes réalisé par l'IFOP, Lionel Jospin et Arlette Laguiller réalisent, chez les 18-24 ans, un score à peine supérieur à leur moyenne nationale alors que Robert Hue totalise seulement 7% des suffrages des jeunes électeurs. Le déclin électoral du Parti communiste est particulièrement net chez les jeunes depuis 1986. A droite, les 18-24 ans privilégient Jacques Chirac et Jean-Marie Le Pen, sensiblement au-dessus de leurs moyennes nationales, alors qu'Edouard Balladur, Premier ministre sortant, est sévèrement sanctionné, du fait notamment du chômage des jeunes et de sa politique concernant l'insertion professionnelle (2). Beaucoup de jeunes souhaitent un changement politique: 66% des 18-24 ans pensent qu'une autre politique que celle du gouvernement Balladur est possible (contre 42% des 65 ans et plus). Pour des jeunes qui n'ont pratiquement connu que la gauche au pouvoir, certains candidats de droite, comme Jacques Chirac ou Jean-Marie Le Pen, peuvent incarner le changement. Notons d'ailleurs que le choix d'un candidat par les jeunes a été encore plus hésitant que celui des adultes. Le tableau sur le vote des 18-24 ans permet de voir que le sentiment d'appartenir à une catégorie sociale supérieure (" les privilégiés ", " les gens aisés ") s'accompagne d'un vote à droite beaucoup plus fréquent alors que les classes populaires surreprésentent un peu la gauche. Le vote des jeunes qui se sentent défavorisés est très particulier: le niveau élevé du vote de droite dans cette catégorie s'explique en fait par un vote lepéniste très fort et les blancs et nuls y sont également nombreux. La frustration sociale engendrée par les difficultés de la vie fait le lit du lepénisme et du rejet du système politique. Les jeunes disent un peu plus que les adultes avoir tenu compte dans leur choix électoral de la situation de l'emploi. Si le vote balladurien est toujours faible chez les jeunes, quelle que soit leur situation à l'égard de l'emploi, le vote en faveur de Jacques Chirac est d'autant plus élevé que les jeunes n'ont pas été touchés par le chômage. Alors qu'au contraire, le vote lepéniste est plus fréquent chez ceux qui ont connu, de près ou de loin, un problème de chômage. Le critère le plus prédictif du vote des jeunes est la variable religieuse. Le vote de droite passe de 75% chez les jeunes catholiques pratiquants à 42% chez les jeunes sans religion. L'intégration au catholicisme est plus rare qu'autrefois chez les jeunes, mais elle s'accompagne toujours d'un fréquent vote à droite. Le vote catholique des jeunes surreprésente surtout Philippe de Villiers et Jean-Marie Le Pen alors que celui des personnes âgées surreprésente nettement Edouard Balladur. Les catholiques pratiquants âgés expriment surtout par leur vote l'attachement à une droite modérée et raisonnable, conforme à ce qu'était la démocratie chrétienne. Au contraire, les jeunes catholiques semblent davantage exprimer par leur vote un soutien pour des valeurs d'autorité et de hiérarchie sociale. Notons enfin que les jeunes femmes votent sensiblement plus à gauche que les jeunes hommes. Cet écart est congruent avec ce que montrent les études récentes sur le vote féminin (3). Après avoir été longtemps plus orientées à droite que les hommes, les femmes tendent à voter désormais un peu plus en faveur du socialisme que leurs homologues masculins. Il est normal que cette attitude nouvelle soit surtout le fait des jeunes générations. Le premier vote des jeunes s'exprime dans un contexte politique, social, économique particulier et n'est probablement pas sans quelque effet sur leur trajectoire politique future. Il exprime leur orientation politique du moment, déjà très nette pour certains, beaucoup plus floue et hésitante pour d'autres. Leur orientation politique pourra encore beaucoup bouger à mesure qu'évoluera leur entrée dans la vie et leur situation sociale. |
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* Professeur de sciences politiques (IEP de Grenoble). 1. L'évolution électorale de la France est retracée par Pierre Bréchon dans la France aux urnes.Cinquante ans d'histoire électorale, les études de la Documentation française, 2e édition, 1995, 195 p. 2. Lors de l'élection présidentielle de 1988, le premier ministre sortant, Jacques Chirac, avait réalisé un assez mauvais score parmi les jeunes alors que Raymond Barre pouvait recueillir les voix des jeunes de droite, critiques à l'égard du pouvoir en place.Le même phénomène se reproduit en 1995.Le bon score de Jacques Chirac chez les jeunes est probablement peu dépendant de sa campagne.C'est un effet du rejet ressenti chez les jeunes, y compris les jeunes de droite, pour la politique menée par le premier ministre en place. 3. Cf.Janine Mossuz-Lavau, " Le vote des femmes en France (1945-1993) ", Revue française de science politique, 43/4, août 1993, pp.673-689.
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